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Jusqu’où Emmanuel Macron peut-il aller dans ses annonces sans prendre le risque de perdre ses propres électeurs ?
©PATRICK KOVARIK / POOL / AFP

Ligne rouge

Jusqu’où Emmanuel Macron peut-il aller dans ses annonces sans prendre le risque de perdre ses propres électeurs ?

L'équation est compliquée voire impossible pour le Président de la République, puisqu'il doit en principe satisfaire aux revendications des Gilets Jaunes tout en conservant sa base électorale.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Cette semaine, le Président de la République devrait annoncer des mesures pour clore le Grand Débat et mettre fin à six mois de crise sociale. Edouard Philippe a prévu des annonces puissantes, mais le gouvernement a aussi prévenu qu'il y aura des déçus. Emmanuel Macron vous semble-t-il capable de proposer les réformes majeures attendues par les gilets jaunes ? Pourquoi ?

Christophe Bouillaud : Il faut d’abord préciser qu’à en croire des propos récurrents d’Emmanuel Macron ou des membres de sa majorité, les « Gilets jaunes » ne demandent rien de précis, ils protestent depuis des mois pour le plaisir de protester, voire simplement pour celui de casser. Il ne peut donc stricto sensu rien répondre à des gens qui, selon lui ou selon ses proches, ne demandent donc rien. Après bien sûr, cette surdité orchestrée du pouvoir face aux biens réelles revendications sociales, économiques et institutionnelles qui s’expriment à travers le mouvement des Gilets jaunes n’empêche pas qu’il sache tout de même qu’il risque de les décevoir. Il faut espérer en effet qu’il feint seulement la surdité, encore qu’on puisse aussi penser au vu des déclarations des deux anciens conseillers présidentiels qui viennent de sortir un petit ouvrage sur le « progressisme » qu’il est vraiment sourd et aveugle à ce qui se passe dans le pays.

Dès le lancement du « Grand débat », l’exécutif a bien précisé, très honnêtement d’ailleurs, que l’on pouvait y discuter de tout, mais qu’il était hors de question que tout cela le fasse revenir sur sa ligne économique et sociale mise en place en 2017. Les décisions prises au début de l’hiver au plus fort de la crise des Gilets jaunes ont d’ailleurs été présentées comme une forme d’accélération de ce qui avait été prévu dès le départ. Je pense en particulier à l’augmentation de la prime pour l’emploi ou à la défiscalisation des heures supplémentaires. Il y a fort à parier que la sortie du « Grand débat » ressemble à ce scénario : l’exécutif va annoncer sans doute qu’il accélère dans son programme, et il ajoutera quelques mesures symboliques, comme peut-être le retour aux 90 Km/h sur les départementales, qui occuperont la galerie et les commentateurs pour masquer la continuité. En effet, la manière dont Edouard Philippe a rendu compte des résultats du « Grand débat » laisse à penser qu’on aura surtout une forte dose de la même chose, puisque les « Français », selon lui, en redemandent. Il a de fait lourdement insisté sur l’allergie fiscale des Français et sur leur demande de réformes de l’action publique. On ne peut guère être plus clair.

Or, comme les Gilets jaunes demandent des mesures de politiques publiques qui vont à l’exact inverse de ce qu’a décidé Emmanuel Macron depuis 2017, autrement dit une politique beaucoup plus sociale et beaucoup plus démocratique, il lui est quasiment impossible de les satisfaire. Il voulait par exemple faire une réforme constitutionnelle, accompagné d’une réforme du mode de scrutin, pour renforcer encore les prérogatives de l’exécutif, je le vois mal se convertir vraiment aux aspirations « helvétiques » ou «californiennes » de nos compatriotes « jaunes ».  Il suffit de voir la réaction outragée de la majorité à la simple idée que les parlementaires d’opposition se lancent dans l’aventure d’un référendum d’initiative partagée à propos de la privatisation d’ « Aéroports de Paris » (ADP). Tous ces parlementaires de l’ « ancien monde » se sont vus traiter pour cela de «populisme », pourtant ils ne font que tenter d’actionner un mécanisme prévu dans la Constitution.

Sur certaines questions, il semble qu'Emmanuel Macron est bloqué par sa base électorale et ne peut pas franchir la ligne rouge qui lui permettrait pourtant de satisfaire majoritairement les Français. Une des mesures phares évoquées par les Gilets Jaunes était ainsi le rétablissement de l'ISF qui ne sera probablement pas annoncé. De la même manière, un sondage Elabe/BFMtv a montré que les électeurs d'En Marche ne voyaient pas la participation des citoyens dans la vie démocratique comme un sujet majeur du Grand Débat. Sur quelles mesures Emmanuel Macron est-il bloqué par son positionnement politique, qui l'oblige à satisfaire à la fois son électorat de base et à séduire les électeurs LR ?

Oui, effectivement, le rétablissement de l’ISF, ou plus encore l’abandon de la taxation maximale des gains du capital, constituent les mesures qu’il doit s’interdire s’il veut garder sa crédibilité auprès du cœur de son électorat. Il ne peut pas non plus prendre quelque mesure sociale qui impacterait directement les entreprises, comme une augmentation du SMIC ou toute autre « charge » qu’on leur imposerait. Il ne devrait pas non plus toucher aux règles de taxation de l’héritage. Il ne peut pas non plus abandonner sa réforme des retraites, ni celle de l’indemnisation du chômage.

Plus généralement, dans la mesure où la demande principale des Français porte sur le pouvoir d’achat, il est impossible en bougeant seulement les curseurs des impôts et des taxes ou des réglementations de l’économie de ne pas faire des gagnants et des perdants. Si Emmanuel Macron rend sa politique vraiment plus sociale, plus redistributive, sa base va douter, et il ne ralliera bien sûr pas la droite. S’il accentue sa politique actuelle, en conditionnant encore plus toute aide sociale à des contreparties, à des devoirs,  il se coupera encore plus de sa gauche. En fait, personne, pas même lui sans doute, n’imagine qu’il puisse trouver la martingale qui permette par un retour à une croissance forte de ne pas déshabiller Paul pour habiller Pierre, et inversement. Nous sommes là dans un « jeu à somme nulle ». Le « En même temps » n’existe pas : ce que certains gagneront, les autres le perdront.

Par contre, sur tout ce qui concerne les institutions, de la Constitution aux affaires locales, il me semble que la latitude d’action du Président est beaucoup plus forte. Le meccano institutionnel est compris par très peu d’électeurs, et il est donc plus facile de faire illusion sur quelques mesures à tonalité démocratique qui vont, au moins dans un premier temps, pouvoir satisfaire tout le monde. Des suppressions d’avantages au détriment des élus feront toujours leur petit effet, aussi bien à droite, à gauche qu’au centre.

On a beaucoup parlé, à propos des gilets jaunes, d'une alliance brun-rouge, sur laquelle le rouge aurait pris le pas en subtilisant la parole publique. La stratégie d'Emmanuel Macron sera-t-elle selon vous de satisfaire les revendications sociales et démocratiques, venues plutôt de sa gauche, ou celle sur la baisse des impôts et des dépenses publiques, plutôt venues de sa droite ? Quelle stratégie serait pour vous la meilleure ?

En fait, cette alliance brun-rouge a plus été un fantasme médiatique qu’autre chose. Les enquêtes sociologiques auprès des Gilets jaunes stricto sensu montrent surtout leur apolitisme, leur refus d’être représenté par qui que ce soit, leur volonté de parler par eux-mêmes. Ils ont fini par être soutenu par des associations et syndicats proches de la gauche traditionnelle, qui, effectivement, avait des revendications proches sur certains sujets, mais force est de constater que cette mobilisation sociale des Gilets jaunes ne profite pas à la gauche partisane.

Pour ce qui est de la stratégie d’Emmanuel Macron, il est très probable qu’elle ira du point de vue économique et social du côté de droite, avec des baisses d’impôts et des baisses concomitantes de dépenses publiques. Sur leur temps de travail ou leur statut, les fonctionnaires doivent sans doute se préparer au pire – ce qui ne manquera pas là aussi de satisfaire à droite.  Le contraire serait vraiment étonnant, au vu de ce qu’Edouard Philippe a dit des résultats du « Grand Débat ». Ou alors, nous serions face à un éclatement du couple exécutif formé par le Président et son Premier Ministre depuis 2017.De même, sur les questions migratoires, au vu des propos du Ministre de l’Intérieur, le virage à droite me semble là aussi acté. L’insistance sur le maintien de l’ordre, avec le vote d’une loi anticasseurs, montre bien que le « macronisme » est désormais très déséquilibré vers sa droite. Je le vois donc mal essayer de rétablir un contact avec son aile gauche, d’autant plus que tout le monde associatif et syndical le plus à gauche est désormais converti à l’anti-« macronisme ». En outre, comme le montre le récent appel lancé par Laurent Berger et Nicolas Hulot au nom de toute une coalition d’associations, sur l’urgence sociale et écologique, même la partie la plus modérée de la gauche, celle souvent issue du catholicisme social, se trouve visiblement sur le point de basculer dans l’opposition frontale. Cet appel semble d’ailleurs vouloir éviter que le « macronisme » ne soit finalement qu’un néo-libéralisme à la Thatcher en décalage complet avec les nécessités de l’heure. Sera-t-il entendu ? J’en doute, même si se couper de la CFDT et de tout ce monde associatif n’est pas une décision simple pour un exécutif français des dernières décennies.

Cependant, même si l’entrée dans une opposition frontale de la CFDT et des associations centristes n’augure rien de bon, si elle devait se confirmer, à court terme, face aux élections européennes qui approchent, avec un électorat âgé et aisé qui ira beaucoup voter et un électorat jeune et moins aisé qui s’abstiendra, il serait plus logique de continuer à assumer la droitisation du « macronisme ». Ou alors à quoi aurait servi d’organiser avec une telle habilité manœuvrière un « Grand débat » aux résultats aussi arrangeants pour le couple exécutif ?

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