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Journaux féminins : ces mille et une manières pires que les retouches Photoshop pour culpabiliser les femmes
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Formatage !

Journaux féminins : ces mille et une manières pires que les retouches Photoshop pour culpabiliser les femmes

Suite à la pétition d’une internaute aux Etats-Unis, les magazines féminins américains se sont engagés à ne plus utiliser Photoshop. Victoire du féminisme ou hypocrisie ?

Lucie Sabau

Lucie Sabau

Lucie Sabau est militante d'Osez le féminisme et responsable des questions de sexualité au sein de l'association.

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Atlantico : Suite à la pétition d’une internaute aux Etats-Unis, les magazines féminins américains se sont engagés à ne plus utiliser Photoshop. Peut-on considérer cela comme une victoire du féminisme ou Photoshop est-il l’arbre qui cache la forêt ?

Lucie Sabau : Les deux. C'est une petite victoire dans la mesure où l'utilisation systématique de Photoshop permet de formater la représentation du corps des femmes. C'est une bonne chose que les jeunes filles ne soient pas soumises à des modèles trop standardisés et normatifs. Il est dommage d'être ainsi martelé de photos de jeunes femmes qui se ressemblent toutes : même taille, même poids, même silhouette...

Mais il en faudra beaucoup d'autres victoires pour que la presse féminine, comme la publicité, montrent tous les types possibles de beauté.
 

Dans les années 60 et 70, la presse féminine, très imprégnée du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, était en première ligne du combat pour l'émancipation des femmes. C'était l'époque où les féminins décomplexaient leurs lectrices. Aujourd’hui, au-delà de la polémique récente sur les retouches Photoshop, on a l’impression que c’est plutôt l’inverse. La multiplication des articles sur « la minceur » et « la quête de perfection » ou « l’éternelle jeunesse » ne sont-ils pas autant d’injonctions culpabilisantes ?

La presse féminine a toujours véhiculé un double discours. D'un côté, elle invite les femmes à s'émanciper. De l'autre, elle prescrit des diktats et des normes.

Et plus l'égalité femmes/hommes se construit, plus il y a un retour de bâton dans la presse féminine où les injonctions sont souvent contradictoires. On peut y lire l'expression : "prenez soin de vous !" . Mais il ne s'agit nullement d'une invitation à se faire plaisir, plutôt d'une injonction à se mettre en conformité avec la désirabilité définie par les hommes.

Autrement dit, si vous êtes grosse et moche, c'est que vous y mettez vraiment de la mauvaise volonté, vu tous les conseils beauté dont on vous abreuve…

La féminité qui nous est vendue par les magazines féminins est un outil de contrôle psycho-social. Il y a un double langage orwellien dans la presse dite féminine : il y a toujours quelques pages où l'on se pique de féminisme, et juste à côté, des publicités où des femmes, qui au naturel sont déjà extrêmement fines, posent sur des photos retouchées. Il s'agit de donner une connotation positive à des diktats aliénants.

Des diktats qui coûtent beaucoup d'argent. L’aliénation des femmes aux normes dites de la féminité représente un véritable marché, très lucratif. A minima,  le budget "féminité" d'une jeune femme se chiffre autour de 150 à 200 euros par mois. Il ne suffit pas de naître avec des organes génitaux pour être reconnue comme "femme", on vous demande en permanence de jouer un rôle de composition : de vous maquiller, de vous épiler, de porter un certain type de vêtements, etc...

La mode de la labioplastie, qui se développe beaucoup dans les sociétés anglo-saxonnes, est un exemple extrême, mais révélateur. Au nom de normes issues du porno en matière d'apparence de sexe de femme, on laisse croire à des jeunes femmes qu'il n' y a qu'un seul type de sexe acceptable et désirable. Les femmes intériorisent tellement ces normes que pour s'y plier, elles se prêtent à des interventions mutilantes qui n'ont pas de fonctions thérapeutiques. Cela montre la force des diktats et du matraquage des images.

Dans la presse féminine, les différences culturelles, économiques, sociales entre les Françaises n'existent pas. Les ouvrières, les stars, les patronnes, les chômeuses appartiennent toutes au même bloc monolithique : la Femme. La presse féminine véhicule-t-elle une image trop réductrice de la société ?

Il y a plutôt une division des femmes à travers la segmentation des marchés. On voit qu'il y a des magazines à destination des femmes à la peau marron. Non seulement la femme est censée avoir "une nature féminine", mais en plus il y a un rubriquage assez "racialiste". Il y a aussi des magazines destinés aux femmes de plus de 40 ans. La presse féminine essentialise des catégories qui sont en fait des constructions sociales.

Si ces magazines censés parler aux femmes visaient véritablement à servir l'intérêt général des êtres humains de sexe féminin, ils travailleraient surtout sur ce qui peut rassembler les femmes, comme l'égalité professionnelle par exemple.

Par ailleurs, les diktats de la féminité, que l'on retrouve dans les différentes catégories de magazine, prennent énormément de temps aux femmes et occupent beaucoup de place dans leurs têtes. Autant de disponibilités que les jeunes femmes n'ont pas pour prendre du pouvoir et des responsabilités. 

La presse féminine n’est-elle pas tout simplement frivole et divertissante  ?

Évidemment, une partie de cette presse féminine ne prétend pas faire de la vulgarisation scientifique ou avoir un propos très subtil. Mais on pourrait très bien avoir des magazines qui invitent à se divertir et qui s'adresseraient à tout le monde, qui ne seraient pas seulement à destination des femmes.

Pourquoi devrait-il y avoir une presse à destination d'un groupe d'individus en fonction de ses organes génitaux ? Comme si vous aviez un certain type d'intérêt uniquement parce que vous avez un clitoris et un vagin...

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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