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L'inépuisable Jeannie Longo est dans la tourmente.
L'inépuisable Jeannie Longo est dans la tourmente.
©Reuters

Affaire Jeannie Longo

"Le discours anti-dopage s'intéresse plus à la morale qu'à la santé des sportifs"

L'inépuisable Jeannie Longo est dans la tourmente. Accusée de s'être soustraite à des contrôles antidopage inopinés, on apprenait lundi que son mari était accusé d'avoir acheté de l'EPO. A 52 ans, ces accusations jettent le soupçon sur l'ensemble de sa carrière.

Christophe Brissonneau

Christophe Brissonneau

Christophe Brissonneau est professeur de sociologie à l'Université Paris Descartes et chercheur au Centre de Recherche Sens, Ethique, Société (CNRS). Ses recherches sont orientées vers le sport et le dopage.

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Atlantico : Jeannie Longo serait mêlée à une affaire de dopage, est-ce la fin d'un mythe ?

Christophe Brissonneau : Il ne faut pas faire d'amalgame. Son mari a notamment pris de la distance avec sa femme pour entraîner d'autres filles. Quels étaient leurs liens à ce moment-là ? Difficile à dire. Reste que l'image de Jeannie Longo est attaquée. Elle représentait le mythe de l'éternelle jeunesse. En ayant un style de vie stricte et naturel, elle était capable de durer. Elle était un des derniers remparts médiatique du cyclisme propre. Et puis ce sont majoritairement des hommes qui se font prendre pour dopage. Donc ce cas montre que les femmes pourraient également être touchées par le dopage. Si elle s'est réellement dopée, cela bouleversera beaucoup de choses pour le cyclisme français, international et le sport féminin.

Les produits dopants permettent-ils de durer dans le sport ?

Ces produits sont actifs quelque soit l'âge. J'ai rencontré des personnes de 30, 40 ou 50 ans qui prenaient des produits
dopants, et beaucoup m'ont montré qu'ils n'avaient pas de séquelles venant de ces produits. La particularité du cyclisme, c'est l'utilisation de la filière aérobie, où l'on travaille sur l'utilisation de l'oxygène de l'atmosphère. Or c'est la qualité qui s'améliore le plus longtemps. On peut améliorer sa force jusqu'à 25-30 ans, puis on décline. Alors que letravail du potentiel aérobie peut s'effectuer jusqu'à 45-50 ans.

Lorsque l'on fait un effort, on a besoin de carburant. On possède ce carburant dans notre corps mais l'intérêt est de savoir le recréer rapidement. Quand l'on fait un effort de sprint, par exemple, on utilise la filière anaérobique alactique, qui ne nécessite pas d'oxygène. Mais lorsque l'on produit un effort supérieur à 3-4 minutes, comme le cyclisme, on utilise la filière aérobie où l'on recrée de l'énergie à partir de l'oxygène qu'apporte le corps. Plus votre corps est capable d'absorber de l'oxygène et de le réutiliser, plus vous êtes performant. Le travail du cycliste est d'améliorer son système cardiovasculaire (coeur, veines, extraction de l'oxygène) pour maximiser cette utilisation. Ils font donc des kilomètres en entraînement pour avoir une consommation d'oxygène plus importante. L'EPO permet de développer les globules rouges, qui vont transporter l'oxygène. Donc en étant capable de transporter plus d'oxygène, le corps va être plus performant.

Pourquoi le cyclisme semble être le sport le plus touché ?

Dans les travaux que j'ai effectués, je me suis aperçu que le dopage apparaissait là où il y avait de la douleur. C'est la boxe, la course à pied, le cyclisme, les chevaux de course au début du siècle précédent ... Le sprint par exemple n'est pas un sport où la douleur est traumatisante. On décide d'utiliser des produits dopant lorsqu'on doit gommer la douleur. Ensuite, dans le cyclisme des années 1970-80, le recrutement était encore quasiment exclusivement populaire, il y avait de nombreux fils de paysans, de mineurs, durs au travail. Les ouvriers et paysans utilisaient l'alcool pour oublier leur souffrance physique, de même les cyclistes utilisaient l'alcool et les amphétamines pour oublier cette douleur.

Cette utilisation de produits va s'enraciner, devenir une culture spécifique au cyclisme, et va se poursuivre dans les années 1990. Enfin, il n'y avait pas de barrières comme dans d'autres sports. A cette époque, les encadrants qui pouvaient mettre des limites, étaient eux-mêmes d'anciens cyclistes. Ils comprenaient donc les jeunes cyclistes et ne leur interdisaient pas l'utilisation de produits dopants. Jusqu'au milieu des années 1990, il y a peu de réprobation. Les lois sont très peu appliquées. Au milieu des années 1980, on a vu un basculement du recrutement socioculturel avec des jeunes bacheliers, faisant des études supérieurs, qui portaient un intérêt pour la science. L'entraînement va se rationaliser, et s'améliorer. Un meilleur entraînement passe par une meilleure méthode pour stresser le corps, les conséquences étant le développement de douleurs et blessures. On ne va pas non plus utiliser des produits psychoactifs (alcool, amphétamines) mais des produits qui permettent de potentialiser le travail. C'est les stéroïdes anabolisants, la cortisone, l'EPO ...

Qui part en guerre contre le dopage ?

Ce sont essentiellement les entrepreneurs de morale. Ils composent une partie du corps médical. Jusque dans les années 1970, la question de l'éthique dans le sport se fait par rapport à l'opposition amateurisme et professionnalisme. Cette éthique ne tenant plus face à la réalité, on voit ces entrepreneurs de morale poser le problème de la pharmacopée et du dopage comme nœud central de l’éthique sportive. A travers les questions sportives, certains de ces médecins vont s’appuyer sur leur position pour faire passer une morale protestante et l'on voit apparaître dans les années 1970 un discours moralisateur dans les colloques et articles médicaux, dans lesquels on parle peu de dopage en tant qu'atteinte à la santé, mais surtout comme atteinte à la morale.


Qu'est-ce qui vous fait dire que le protestantisme joue un rôle ?

Les entrepreneurs de morale, dans la lutte contre l'alcool aux États-Unis, le dopage, sont des protestants. Les questions d'éthique et de sport sont encore plus sensibles dans des pays protestants comme le Danemark, la Suède. Quand j'ai interrogé certains responsables médicaux, alors que ce n'était pas une question centrale, j'ai pu constater que la religion était importante. Les discours sur le dopage, qui contiennent beaucoup de références à la pureté, la morale et la tricherie, sont similaires à l'éthique protestante.


Y a-t-il une lutte d'influence autour des sportifs ?

Il y a une opposition entre un monde qui utilise l'empirisme, les entraîneurs, et un monde où la science est valorisée. Les médecins entrepreneurs de morale veulent rationaliser l'entraînement, afin d'avoir moins de dopage. Or, les résultats de mes travaux montrent que plus on scientifise l'entraînement, plus on banalise la pharmacopée et le dopage. On voit dans les années 60 un monde de l'entraînement dominé par les entraîneurs et l'empirisme, et dans les années 70 l'arrivée du corps médical qui va imposer une morale dans le sport et sa vision de l'entraînement basée sur la science. Cette opposition est toujours présente. Mes témoins me décrivent un discours parfois dédaigneux de ces scientifiques envers ces
entraîneurs qui n'écoutent pas leurs conseils et leurs données pour améliorer les performances.

Atlantico : Les produits dopant permettent-ils de durer dans le sport ?

Christophe Brissonneau : Ces produits sont actifs quelque soit l'âge. J'ai
rencontré des personnes de 30, 40 ou 50 ans qui prenaient des produits
dopants, et beaucoup m'ont montré qu'ils n'avaient pas de séquelles de la
part de ces produits. La particularité du cyclisme, c'est l'utilisation de la filière aérobie. Or c'est la qualité qui s'améliore le plus longtemps. On
peut améliorer sa force jusqu'à 25-30 ans, puis on décline. Alors que le
travail du potentiel aérobie peut s'effectuer jusqu'à 45-50 ans.

Lorsqu'on fait un effort, on a besoin de carburant. On possède ce carburant
dans notre corps mais l'intérêt est de savoir le recréer rapidement. Quand
l'on fait un effort de sprint, par exemple, on utilise la filière
anaérobique alactique. Mais lorsqu'on produit un effort supérieur à 3-4
minutes, comme le cyclisme, on utilise la filière aérobie où on recrée de
l'énergie à partir de l'oxygène qu'apporte le corps. Meilleur votre corps
est capable d'absorber de l'oxygène et de le réutiliser, plus vous êtes
performant. Le travail du cycliste va être d'améliorer son système
cardiovasculaire (coeur, veines, extraction de l'oxygène), pour maximiser
cette utilisation. Ils font donc des kilomètres en entraînement pour avoir
une consommation d'oxygène plus importante. L'EPO permet de développer les
globules rouges, qui vont transporter l'oxygène. Donc en étant capable de
transporter plus d'oxygène, le corps va être plus performant.
Pourquoi le cyclisme semble être le sport le plus touché ?

Dans les travaux que j'ai effectués, je me suis aperçu que le dopage
apparaissait là où il y avait de la douleur. C'est la boxe, la course à
pied, le cyclisme, les chevaux de course au début du siècle précédent

... Le sprint par exemple n'est pas un sport où il la douleur est traumatisante. On décide d'utiliser des
produits dopant lorsqu'on doit gommer la douleur. Ensuite, dans le cyclisme
des années 70-80, le recrutement était encore quasiment exclusivement populaire, il y
avait de nombreux fils de paysans, de mineurs, durs au travail. Les
ouvriers et paysans utilisaient l'alcool pour oublier leur souffrance
physique, de même les cyclistes utilisaient l'alcool et les amphétamines
pour oublier cette douleur. Cette utilisation de produits va s'enraciner et
devenir une culture spécifique au cyclisme, et va se poursuivre dans les
années 90. Enfin, il n'y avait pas de barrières comme dans d'autres sports. A cette époque, les
encadrants qui pouvaient mettre des limites, étaient eux-mêmes d'anciens
cyclistes, donc ils comprenaient les jeunes cyclistes et ne leur interdisaient
pas l'utilisation de produits dopants. Jusqu'au milieu des années 90, il y a
peu de réprobation. Les lois sont très peu appliquées. Au milieu des années
80, on a vu un basculement du recrutement socioculturel avec des jeunes
bacheliers, faisant des études supérieurs, et qui portent un intérêt pour la
science. L'entraînement va se rationaliser, et s'améliorer. Un meilleur
entraînement passe par une meilleure méthode pour stresser le corps, les conséquences étant le développement de douleurs et blessures. On va non plus utiliser des produits
psychoactifs (alcool, amphétamines) mais des produits qui permettent de
potentialiser le travail. C'est les stéroïdes anabolisants, la cortisone,
l'EPO ...
Qui part en guerre contre le dopage ?

Ce sont essentiellement les entrepreneurs de morale. Ils composent une partie du
corps médical ; du point de vue sociologique, la médecine est une profession et non un métier.
Selon Freidson, les professions ont la particularité d'être moralisatrices.
Il faut donc faire la différence entre la profession médicale et les
médecins qui peuvent penser différemment. Les entrepreneurs de morale sont des responsables politiques, syndicaux des grandes organisations médicales, blancs, 50-60
ans, hospitalo-universitaires. Jusque dans les années 70, la question de
l'éthique dans le sport se fait par rapport à l'opposition amateurisme et
professionnalisme. Cette éthique ne tenant plus face à la réalité, on voit
ces entrepreneurs de morale poser le problème de la pharmacopée et du
dopage comme nœud central de l’éthique sportive. A travers les questions sportives, certains de ces médecins vont s’appuyer sur leur position pour faire passer
une morale protestante et l'on voit apparaître dans les années 70 un discours
moralisateur dans les colloques et articles médicaux, dans lesquels on
parle peu de dopage en tant qu'atteinte à la santé, mais surtout comme atteinte à la
morale.

Qu'est-ce qui vous fait dire que le protestantisme joue un rôle ?

Les entrepreneurs de morale, dans la lutte contre l'alcool aux Etats-Unis,
le dopage, sont des protestants. Les questions d'éthique et de sport sont encore plus sensibles dans des pays protestants comme le Danemark, la Suède. Quand j'ai interrogé certains responsables
médicaux, alors que ce n'était pas une question centrale, j'ai pu constater
que la religion était importante. Les discours sur le dopage, qui
contiennent beaucoup de références à la pureté, la morale et la tricherie,
sont similaires à l'éthique protestante.

Y a-t-il une lutte d'influence autour des sportifs ?

Il y a une opposition entre un monde qui utilise l'empirisme, les
entraîneurs, et un monde où la science est valorisée. Les médecins
entrepreneurs de morale veulent rationaliser l'entraînement, afin d'avoir
moins de dopage. Or, les résultats de mes travaux montrent que plus on scientifise l'entraînement, plus on banalise la
pharmacopée et le dopage. On voit dans les années 60 un monde de
l'entraînement dominé par les entraîneurs et l'empirisme, et dans les années
70 l'arrivée du corps médical qui va imposer une morale dans le sport et sa
vision de l'entraînement basée sur la science. Cette opposition est toujours
présente. Mes témoins me décrivent un discours parfois dédaigneux de ces scientifiques envers ces
entraîneurs qui n'écoutent pas leurs conseils et leurs données pour
améliorer les performances.

Avec la suspicion dont Jeanne Longo est victime, est-ce la fin d'un mythe ?

Il ne faut pas faire d'amalgame. Son mari a notamment pris de la distance avec sa femme pour
entraîner d'autres filles. Quels étaient leurs liens à ce moment-là ? Mais
dans tout les cas, l'image de Jeannie Longo est attaquée. Elle représentait
le mythe de l'éternelle jeunesse. En ayant un style de vie stricte et
naturel, elle était capable de durer. Elle était un des derniers remparts
médiatique du cyclisme propre. Et puis ce sont majoritairement des hommes
qui se font prendre pour dopage. Donc ce cas montre que les femmes se dopent
également. Si elle s'est réellement dopée, cela bouleversera beaucoup de
choses pour le cyclisme français, international et le sport féminin.

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