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Jean-Francois Braunstein : "Pour les transhumanistes, nos corps ne sont que de la viande et nos consciences doivent être downloadées sur ordinateur"
©Flickr/IsaacMao

Philosophie

Jean-Francois Braunstein : "Pour les transhumanistes, nos corps ne sont que de la viande et nos consciences doivent être downloadées sur ordinateur"

Alors que les débats autour du genre, des droits de l’animal, de l’euthanasie prennent de l'ampleur, et sont désormais étudiés dans le monde universitaire (avec les gender studies, animal studies et la bioéthique), Jean-François Braustein lève le voile dans un nouveau livre sur la folie très inquiétante qui s'est emparée de la philosophie aujourd'hui.

Jean-François Braunstein

Jean-François Braunstein

Jean-François Braunstein est professeur de philosophie contemporaine à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il y enseigne l’histoire des sciences et la philosophie de la médecine ainsi que l’éthique médicale. Il a notamment publié Canguilhem, histoire des sciences et politique du vivantL’histoire des sciences. Méthodes, styles et controverses et La philosophie de la médecine d’Auguste Comte. Vierge Mère, vaches folles et morts vivants (PUF).

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Atlantico : Votre livre La philosophie devenue folle (Editions Grasset & Fasquelle) s'articule sur ce qui pourrait paraître comme un paradoxe : l'homme n'a jamais été autant obsédé par son bien-être et sa santé, mais la philosophie contemporaine décrit cependant pour vous un "homme qui aspire à sa fin". Comment l'expliquez-vous ?

Jean-François Braunstein : Il est certain que la médecine contemporaine, sous ses formes les plus interventionnistes, laisse croire qu’il serait possible de transformer et d’améliorer radicalement les corps. C’est le cas d’unechirurgie esthétique extrémiste qui propose toutes les transformations imaginables,ou desmédicaments et drogues qui promettentd’être, « better than well », mieux que bien, selon le titre d’un ouvrage récent. Nous ne sommes alors plus dans la médecine curative au sens traditionnel mais dans une médecine d’amélioration, d’enhancement comme on dit en anglais. Pour cette médecine il n’y a aucune limite : on espère ainsien finir avec la mort, comme dans les utopies transhumanistes.

Mais le fait est que cela ne marche pas aussi bien que cela, au moins pour l’instant: il est compliqué de changer de sexe, on continue à être malade, à vieillir, à mourir … Bon nombre de nos contemporains sont alors fort surpris, et déçus d’être liés à ce corps périssable, qui leur résiste, et dont ils ne comprennent plus ni la nécessité ni la finitude. Dès lors, assez déprimés, ils préfèrent envisager d’en finir  avec le corps, ce que des auteurs transhumanistes comme William Gibson appellent la « viande », en « downloadant » nos consciences sur des ordinateurs. Pour ces humains, qui se veulent pures consciences, le corps n’a plus de signification et l’on tombe ainsi dans une sorte de nouvelle gnose, cette hérésie chrétienne qui méprisait le corps et souhaitait s’en débarrasser. L’homme aspire ainsi à sa fin parce qu’il n’accepte pas d’être indissolublement matériel et spirituel : il souhaite être remplacé par une espèce plus parfaite, constituée de purs esprits.

Votre livre analyse certains courants de pensée très importants de philosophes américains tels que John Money, Judith Butler, Peter Singer ou Donna Haraway. C'est à eux qu'on devrait ces questions qui irriguent nos débats intellectuels en France : "L'identité de genre est-elle distincte de l'identité sexuelle ? Les animaux sont-ils des êtres sensibles ? Ont-ils des droits ? Doit-on légaliser l'euthanasie ?" Comment expliquez-vous le succès de ces questions sociétales en France aujourd'hui ?

La principale raison du succès de ces théories aujourd’hui, en France comme ailleurs, tient, me semble-t-il, au fait qu’elles se greffent sur des préoccupations tout à fait légitimes. Qui ne s’indignerait des conditions faites aux animaux d’élevage ? Qui ne comprend pas que les progrès de la médecine posent à grande échelle la question de malades en fin de vie ? Qui n’est pas choqué par  les discriminations que certains peuvent subir en fonction de leur orientation sexuelle ?

Mais derrière ces questions légitimes, derrière les bons sentiments affichés, on voit poindred’autres questions plus complexes. Si l’on estime que les humains et les animaux c’est la même chose, ne perd-on pas le sentiment de la beauté et de l’altérité, tout à la fois des humains et des animaux ?  Ne vaudrait-il pas mieux défendre les deux « exceptionnalismes », humain et animal ? Si l’on voit dans la légalisation de l’euthanasie une solution simple à appliquer, ne sous-estime-t-on pas les risques qu’il y a à distinguer entre « vies dignes d’être vécues » et « vies indignes d’être vécues » ? Si l’on pense que le genre est « au choix », n’oublie-t-on pas trop rapidement que les corps existent et que les identités de genre ne sont pas totalement indépendantes des identités sexuelles ?

Les réponses des éminents universitaires américains qui sont véritablement les fondateurs de ces nouvelles disciplines que sont « gender studies »,  « animal studies » et bioéthique, me semblent souvent absurdes, voire même choquantes.

C’est pour essayer d’éclairer ce genre de questions que je suis sorti de ma réserve universitaire et que j’ai  voulu donner au public français des éléments d’un débat qui est pour l’instant très mal connu du public français. A chacun ensuite de se faire son idée : pour moi l’éthique n’est pas une affaire de spécialistes ou d’ « experts », elle est l’affaire de chacun d’entre nous.

Ces courants semblent être obsédés par le contrôle des corps tout en niant la réalité corporelle, que ce soit la sexualité ou même le corps chez Butler, ou encore sa dignité avec l'euthanasie, ou bien sa spécificité dans l'antispécisme. Comment comprendre cette incohérence dans ces nouvelles philosophies ?

Je crois qu’il ne s’agit pas vraiment dans ces courants de « contrôler les corps ». Il s’agit bien plutôt de les effacer, d’en nier la réalité. La tentation gnostique est omniprésente chez des auteurs comme Judith Butler ou Donna Haraway. En même temps qu’on en finit avec le corps on en finit aussi avec la sexualité. C’est ce qu’a bien vu un penseur original comme Slavoj Zizek lorsqu’il intitule un de ses articles : « No sex, please, we’reposthuman !». Le plaisir ne sera désormais plus lié, directement ou indirectement, à la sexualité mais à des « performances » diverses.

Dans le cas de la mort cérébrale on affirme de la même manière que lorsque nous n’avons plus de pensée consciente et rationnelle, nous sommes morts. Seule compte la pensée, les autres fonctions vitales ne comptent pour rien.

Ces auteurs prétendent s’appuyer sur certains textes de Foucault mais ils oublient que celui-ci, dans sa Naissance de la clinique, insistait sur l’existence lourde, énigmatique, nécessaire, de ce qu’il appelait « la pierre noire du corps ».

Le titre de votre livre semble s'inspirer de la fameuse phrase de l'écrivain anglais G.K. Chesterton qui disait que "le monde est plein d'anciennes vertus chrétiennes devenues folles". La suite de la citation est moins connue : "Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules." N'est-ce pas ce qu'on pourrait affirmer à propos de la transformation de la cause féministe en mouvement queer, de la cause écologiste en antispécisme et du progrès médical devenu défense de l'euthanasie ? Comment interpréter cependant l'alliance de fait entre ces différents courants isolés ?

Vous avez tout à fait raison d’évoquer Chesterton et je suis très heureux que vous ayez prêté attention àla fameuse formule, que je cite dans mon livre à propos de Donna Haraway. Celle-ci explique en effet que le monde est tout entier spirituel et elle s’appuie étrangement pour cela sur le fait que son « âme » porterait « la marque indélébile d’une formation catholique » : la transsubstantiation évoquerait « l’union corporelle du matériel et du sémiotique ». Il semble pourtant que le christianisme accorde un rôle non négligeable au corps …

D’autres projets, partis de bons sentiments charitables, chrétiens en un sens, aboutissent à des conséquences absolument opposées. Je montre dans mon livre que l’idée qu’il faut procurer une mort apaisée débouche chez ces auteurs sur la justification de l’infanticide. La compassion à l’égard des animaux les conduit à nier la différence radicale qui existe entre humains et animaux et à suggérer de faire des expériences médicales sur des comateux plutôt que sur des animaux.

Je ne suis pas sûr qu’il soit possible de parler d’ « alliance » entre ces différents courants, dans la mesure où on peut quelquefois« cocher une case » mais pas l’autre, être enthousiaste de l’euthanasie ou militant animalitaire et pas convaincu par la théorie du  genre, ou inversement.  Mais on peut relever que plusieurs des auteurs que je cite, comme Singer ou Haraway, interviennent dans plusieurs de ces débats et dans la même direction.

Leur erreur commune est de ne tenir aucun compte de la réalité et de se livrer à des raisonnements purement « rationnels » et « utilitaristes ». Le meilleur exemple en est fourni par la fameuse « loterie de la survie » de John Harris : cet auteur anglais propose que si deux malades Y et Z ont besoin l’un de poumons, l’autre d’un cœur, il serait légitime de mettre à mort une personne X en bonne santé pour se procurer ces organes manquants et les leur transplanter. On sauverait ainsi deux personnes au détriment d’une : du point de vue du calcul utilitariste, on aurait « maximisé les vies ».

L’autre erreur commune à tous ces auteurs consiste à vouloir toujours effacer la notion de limite, à croirenaïvement qu’il n’y a pas d’ « impossible », que tout est le réel est à disposition, que « tout glisse », comme dit très justement le psychanalyste Charles Melman.

Vous dénoncez l'effacement par ces mouvements des frontières de l'humanité, celles qui "nous constituent". Pour contrer ces courants de pensées, faut-il dès lors promouvoir une défense philosophique des "limites" ?

La question principale que soulève mon livre est en effet celle des limites.  J’avais d’ailleurs pensél’intituler : « l’effacement des limites ». Tous les auteurs dont je parle ont pour but de « troubler », de « confondre », et finalement d’« effacer » totalement les limites.

Cela a paradoxalement pour conséquence de les conduire à un certain désarroi. S’agissant deHaraway qui s’enthousiasmepour les « hybrides », les « monstres », les « êtres de frontières », elle semble quelquefois se rendre compte que s’il n’y a plus de limitesni de frontières, toutes ces figures de la transgression et de la rébellion disparaîtront. Pour des penseurs qui se veulent transgressifs, c’est gênant …

En fait l’humanité ne se construit qu’autour de cette notion de limite. S’il n’y a que du continu, des gradations, c’est que nous sommes de retour dans la nature. Ce n’est qu’en ce sens, du point de vue de la science de la nature, que l’on pourraitéventuellement parler de continuité entre les sexes, entre humains et animaux, entre vivants et morts. Le monde humain en revanche est celui des limites, des normes, des valeurs, celui de la catégorisation et de la symbolisation aussi.

Il me semble très significatif que l’utopie ultime de Haraway et de quelques autres, soit ce qu’elle appelle le « compostisme», le retour au compost,alors que nous sommes encore en vie. « Humain », selon elle, ne renvoie pas à la « direction homo»,  qui est la « mauvaise direction », celle de « l’homme phallique » mais à la « direction humus »,la « bonne direction », celle qui permet de «participer à la fabrication du sol et de la terre ». On ne saurait mieux dire que ces penseurs aspirent à un retour à l’indistinct.

Il est clair pour moi il faut retrouver cette idée de limite. D’abord parce que c’est autour de ces limites que peuvent se construire des identités et des vies proprement humaines. Mais cela n’implique pourtant pas une vision défensive ou fermée des limites. Les limites sont faites pour être dépassées, mises en question, subverties. Il ne faut pas oublier, comme l’a démontré Georges Canguilhem, qu’il y a toujours une pluralité de normes et qu’il est possible de « jouer » sur ces normes.

Parler de limite n’implique pas que l’humanité soit figée, bien au contraire. Je suis en ce sens une sorte de « progressiste » old school et c’est pour cela que je conclus mon livre sur la devise de Charles Quint : « plus oultre ». S’il n’y a plus de limites à franchir l’humanité perdra le tonus qui lui a permis d’avancer jusqu’ici et c’en sera fini de l’aventure humaine.

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