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Jean Birnbaum : la nuance contre la vitrification idéologique
©MIGUEL MEDINA / AFP

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Jean Birnbaum : la nuance contre la vitrification idéologique

Jean Birnbaum, directeur du « Monde des Livres », publie « Le courage de la nuance » (Seuil). Un recueil d’articles hebdomadaires parus en 2020, enrichis de nombreux inédits. Le roman d’aujourd’hui. Camus, Orwell, Hannah Arendt, Raymond Aron, Bernanos, Barthes en sont les personnages. On applaudit.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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« Le champ intellectuel est un champ de bataille », constate Jean Birnbaum dans son nouvel essai « Le courage de la nuance » (Seuil). Il y a le camp du Bien, celui du Mal : le camp du Mal est toujours celui de l’autre, que l’époque, dans une France décriée, voire déclinante- transforme en adversaire.   « Dans les controverses publiques comme dans les discussions entre amis, chacun est désormais sommé de rejoindre tel ou tel camp, les arguments sont de plus en plus manichéens, la polarisation idéologique annule d’emblée la possibilité d’une position nuancée » . Tous les observateurs s’accordent à reconnaître que les réseaux sociaux ont accéléré le processus de démolition de la tolérance, de la mesure, « et le débat est remplacé par le combat ». La pratique de la nuance devient une nécessité vitale afin de nous permettre de résister à la barbarie -toujours inscrite  préalablement dans le langage. Tel est le concept  du texte de Jean Birnbaum, rédacteur en chef du « Monde des Livres ». Un essai salutaire, signalant ce que chacun d’entre nous ressent  plus ou moins : le durcissement du discours sociétal ou politique, l’anathème virevoltant, le règne de l’intolérance et du slogan. « Quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière », alertait déjà Camus en 1948.  Nous ne débattons plus, nous sommes à couteaux tirés, l’insulte et  l’imprécation ont remplacé les joutes verbales. Que dit cette intolérance sémantique de nos démocraties ? Pourquoi ce pourrissement généralisé du Verbe, au pays des Mots ( de Sartre), de la Pensée de Pascal  et des Essais de Montaigne ? Il semble qu’avec son « en même temps », Emmanuel Macron ait  troublé l’inconscient collectif . Ne sachant plus où  nous situer, à gauche à droite, ailleurs et partout, non seulement sommes-nous des citoyens de nulle part, mais nous devenons fous. Ce flou  artistique - né  d’un bon sentiment - l’espoir d’une concorde nationale-, nous empêche de situer autrui et nous –mêmes, accentuant chez chacun d’entre nous le vertige de l’impossible maîtrise des mots.

Pour revenir au texte de Jean Birnbaum- une série d’ d’articles  hebdomadaires qu’il étoffa  ensuite de nombreux inédits, voici ce que l’auteur en dit :«  (…)ce livre en cite bien d’autres, appelant à la rescousse des intellectuels et des écrivains qui illustrent cet héroïsme de la mesure, eux qui ne se sont jamais contentés d’opposer l’idéologie à l’idéologie, les slogans aux slogans : Albert Camus, George Orwell, Hannah Arendt, Raymond Aron, Georges Bernanos, Germaine Tillion ,ou encore Roland Barthes ». (…) Des figures aimées et dont je suis convaincu qu’en ces temps périlleux, elles peuvent nous aider à tenir bon, à nous tenir bien. » Birnbaum interroge longuement l’ un de ces  « personnages »,Georges Bernanos (1888-1948) : «  Il n’y a peut être plus de mots simples, comme il n’y a plus de vrai pain. Tant pis ! Si les meilleurs ont vraiment trop servi, eh bien nous en referons d’autres, nous referons des mots libres, pour les hommes libres ! » dit l’auteur du « Journal d’un curé de campagne » et des « Grands cimetières sous la lune » . Bernanos, tel que vu par Jean Birnbaum, est un « immense clinicien des perversions et d’abord de la médiocrité. S’il pose sur celle-ci un regard plus fin que beaucoup de freudiens patentés, c’est que chez lui une telle exploration des consciences revêt une dimension métaphysique  ».

Jean Birnbaum chérit aussi  la littérature de George Orwell (1903-1950). « Quand l’ambiance générale est mauvaise, la langue en pâtit nécessairement (cf.« Politique et langage »).  Que dirait l’auteur de « 1984 et de « La Ferme des Animaux » de  cette vogue de l’écriture inclusive, qui saccage le langage,  c’est- à -dire notre culture, sous couvert de  respect des femmes et du féminisme ?  Jean Birnbaum attire notre attention sur la pression médiatique et les réseaux sociaux  :  ils aggravent les « meutes vindicatives », la « vitrification idéologique » . Les meilleures pages du livre sont dévolues  à l’empereur de la nuance : Roland Barthes (1915-1980). Ce «  casseur de clichés »  aura lutté jusqu’à sa mort  contre « la tyrannie du stéréotype ». «Quand les temps sont durs et que l’on a besoin de réconfort, il est toujours bon de se tourner vers Roland Barthes », recommande Jean Birnbaum. « Lire ou relire Barthes, c’est reprendre des forces ». « Toujours maintenir le langage dans cet état de révolution permanente qu’on appelle la littérature »,  insiste de son côté l’auteur des « Mythologies » et de « La Chambre claire ».Romancière  débutante, j’eus la chance de diner avec lui chez des amis communs . Je me souviens de ce que Barthes voulut bien me confier de son chagrin, de sa hantise concernant la réception des « Fragments » . « L’amour n’est pas un sujet, bien qu’il le fût pour Stendhal : j’ai eu tort de penser  le contraire, je n’aurais pas dû écrire les Fragments». Je me souviens du Shetland sombre et de ce regard clair, qui cherchait le mien, comme  pour y  déceler une approbation, alors que Barthes  évoquait son chef-d’œuvre, ce texte magnifique que la terre entière considère désormais comme une sorte de Bible de la littérature amoureuse. L’ abécédaire  sentimental de la Nuance.Un classique.

Selon Barthes, la littérature  est la « maîtresse des nuances »et s’il y a un « projet éthique », il consiste à « essayer de vivre selon ces nuances ; quant à la sémiologie, Barthes la définit comme une « vision des nuances » . Jean Birnbaum a raison : relisons Barthes .  Ce passionné  du Verbe, incarne précisément  dans tout son art ce  que l’on peut lire de plus intelligent sur  Proust, Dante, Chateaubriand, Flaubert, Rimbaud, Kafka, Gide . Sans oublier  les splendeurs littéraires du Haïku : « Et si la littérature comptait de moins en moins,  et si ceux qui en font leur vie,  étaient en voie de disparition ?  s’interroge Barthes dans  « La préparation du roman »/ cours au Collège de France/1978/1979. Un danger probable, certes, mais la France sera toujours la France.

« Nous ne sommes pas transparents à nous –mêmes, nous sommes mus par des élans innommables », dit Jean Birnbaum, évoquant  le martyre de l’ethnologue résistante Germaine Tillion : «  Au terme de mon parcours, je me rends compte combien l’homme est fragile et malléable.(…) Notre devoir de vigilance doit être absolu. Le Mal peut revenir à tout moment » déclara Germaine Tillion à son retour de déportation. ( cf. «  Après un an de détention à la Santé puis à Fresnes pour ses activités de résistante, Germaine Tillion est déportée dans le camp de Ravensbrück, en Allemagne. Pour échapper à la vigilance de ses geôliers, elle prend des notes comme s’il s’agissait de recettes de cuisine »).

En conclusion, Jean Birnbaum rappelle le mot de Barthes : « la littérature  est la maîtresse des nuances. Elle triomphe des logiques binaires ».Pas de nuances aujourd’hui dans le débat d’idées, conclut l’auteur, mais  le triomphe -temporaire ?- de ce « dragon »contre lequel  Roland Barthes aura lutté jusqu’à sa mort : « la tyrannie du stéréotype ».

Cependant, disait déjà Verlaine en sa fiévreuse et somptueuse prière : « nous voulons la Nuance encor,Pas la Couleur, rien que la nuance ! »…

Le courage de la nuance/Jean Birnbaum/Le Seuil/14 euros

 

 

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Même pas peur !

« Ancien médecin,Thomas Lilti est l’ auteur- réalisateur d’« Hippocrate », ce film auquel succède sur Canal + la série du même nom.Dans son récit-témoignage « Le Serment » ( Grasset), cet ancien  médecin hospitalier révèle au jour le jour l’héroïsme des soignants.  Qu’est-ce qu’un bon médecin dans la crise sanitaire ? Que cache le secret médical ? Comment s’exerce le serment d’Hippocrate ?


Extrait

 

 « Je me  rends vite compte que les journées vont être rythmées par le nombre de patients infectés, le nombre de morts, la rapidité avec laquelle les gens se mettent en détresse respiratoire et meurent. Ca imprègne fortement l’humeur des troupes, mais je trouve incroyable de voir à quel point les troupes sont solides. Je n’ai pas entendu de soignants se plaindre de la crainte de tomber malade, alors que ce risque est omniprésent dans la population. Les soignants, c’est comme si la maladie faisait tellement partie de leur quotidien  et qu’ils étaient protégés une fois arrivés à l’hôpital. Personnellement, je peux avoir peur de tomber malade, mais une fois rentré dans l’hôpital- pourtant pas mieux protégé qu’un quidam- je ne ressens plus la peur. Je n’ai plus peur, parce qu’il y a un sentiment d’invulnérabilité de ma part et de la part des soignants. C’est peut-être totalement idiot, mais on est obligé de le constater./Copyright Thomas Lilti/ Le Serment/Grasset

 

Le serment/Thomas Lilti/Grasset/ 16 euros

 

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