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Jacques Paugam publie "Je t’aime, tu m’aimes, et alors ?" chez Vérone éditions.
Jacques Paugam publie "Je t’aime, tu m’aimes, et alors ?" chez Vérone éditions.
©LOIC VENANCE / AFP

Un roman qui vous prend aux tripes et au coeur

« Je t’aime, tu m’aimes, et alors ? »

Ce livre aurait pu s’appeler « Déliaisons dangereuses ».

Isabelle Larmat

Isabelle Larmat est professeur de lettres modernes. 

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« Je t’aime, tu m’aimes, et alors ? » * Éric et Florence quittent sans regret une vie professionnelle réussie : il fut un avocat pénaliste reconnu, elle, universitaire, enseigna à la Sorbonne. Il leur faut s’interroger maintenant sur la meilleure façon d’organiser ce qu’il leur reste de vie et trouver la place qu’il convient de ménager à un ultime grand amour, le leur. Florence craint la sujétion, s’en étant toujours préservée. Elle redoute d’être inféodée, même à l’homme dont elle est éprise. Si le néo-féminisme et ses dérives l’irritent et la déconcertent : « (…) une des choses qui me gêne le plus dans l’argument des ultra- féministes, c’est leur évidentialisme. Elles ont raison, point barre, il n’y a aucune discussion possible, ça va de soi. », elle reste néanmoins fidèle au féminisme d’autrefois qui lui permit de s’imposer dans un monde d’hommes et de surmonter des blessures profondes infligées par la vie, dès l’enfance. 

Éric quant à lui, voit en ce couple de la maturité une dernière chance de connaître un amour vrai. Jusqu’ alors, paresseusement, il lui avait préféré, servi par sa notoriété, la conquête facile et éphémère. Ainsi s’adresse-t-il à Florence : « Avec ce qui nous arrive aujourd’hui, j’ai encore plus la nostalgie d’un amour qui domine le temps au lieu d’y sombrer avec tristesse, plus ou moins vite. » 

Face aux réticences que montre Florence à s’engager, les protagonistes conviennent d’un éloignement physique de six mois, adouci par une correspondance électronique.

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On entre alors dans une version moderne du roman épistolaire qui connut ses heures de gloire au XVIIIe siècle. Ce roman-là aurait pu avoir pour titre : « Déliaisons dangereuses ». Ce clin d’œil à Choderlos de Laclos est largement justifié par le jeu avec autrui qui se déploie dans la fiction, y compris dans sa dimension sexuelle. Par le truchement de l’écrit : des personnalités bien trempées, solidement façonnées par l’écoulement du temps qui les a rendues moins ductiles s’affrontent avec douceur comme avec violence. Trois autres personnages, mûrs eux aussi, liés de près ou de loin à Florence participent sporadiquement de cet échange épistolaire qui oppose les tenants de l’amour-passion et les sectateurs farouches d’une liberté qui peut sembler sèche et égoïste.

Pour goûter pleinement ce roman, il de convient passer sur le côté « germanopratin » des toutes premières pages dont on a l’impression agaçante, de prime abord, qu’elles ne concernent que les atermoiements amoureux de parisiens nombrilistes et gâtés par la vie. Mais, très vite, au-delà de ces pages liminaires, on est embarqué, convié à une célébration jubilatoire de la vie, grandie par l’art, la beauté de la nature et le mystère de Dieu.

Jacques Paugam, journaliste et écrivain (Il anima nombreuses émissions de radio et de télévision dont Partis pris, Livres en fêtes avec Jean d’Ormesson, fut chroniqueur aux Échos et à La Croix.) est à son affaire dans cette entreprise qu’il mène avec brio, d’une plume alerte. 

En suivant l’échange des protagonistes quant à la possibilité d’un ultime amour au sein d’une société bouleversé par des changements inquiétants qui diluent les identités (mondialisation ou wokisme), c’est à une promenade dans la littérature, la musique, le cinéma, le théâtre ou la peinture que l’auteur nous convie. On y rencontre les artistes majeurs qui ont particulièrement touché et construit l’écrivain. On peut alors mesurer combien ces artistes favorisent et renforcent tant l’introspection qu’une réflexion universelle sur les splendeurs et misères de l’humaine condition, vouée à la finitude.

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Éric, derrière qui souvent point l’auteur, affirme à Florence : « j’aime la poésie parce que, plus que tout autre genre littéraire, elle permet d’échapper au temps. Au temps qui passe, à travers des milliards d’instants sensibles. En s’imprégnant d’un beau poème, nous devenons des voleurs d’éternité. » 

Enfin, l’écrivain se fait souvent peintre de marines pour rendre la fusion somptueuse et sauvage de la mer et du ciel de sa Bretagne natale. Éric écrit à Florence : « J’aurais aimé que tu vois, hier soir, la mer, hargneuse, dans la lumière diaphane d’un soleil blanc triste, qui s’enfonçait très vite dans la ligne de l’horizon.

Je pensais à Rimbaud :

« Elle est retrouvée !

Quoi ?

L’éternité

C’est la mer mêlée 

Ce roman célèbre la vie, exhortant à la vivre avec art et en s’appuyant sur l’art qui aide à comprendre l’Homme et le Monde. Il est une ode à la prise de risque et à l’amour. Peu importe en fait, ce qu’il adviendra de Florence et Éric à la fin. 

On a là une mise en prose du célèbre poème de Pablo Neruda : « Il meurtlentement », un plaidoyer pour la vie. 

Il meurt lentement

Celui qui ne voyage pas,

Celui qui ne lit pas,

Celui qui n’écoute pas de musique,

Celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux.

Il meurt lentement

Celui qui détruit son amour- propre,

Celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement

Celui qui devient esclave de l’habitude

Refaisant tous les jours les mêmes chemins,

Celui qui ne change jamais de repère,

Ne se risque jamais à changer la couleur

De ses vêtements

Ou ne parle jamais à un inconnu.
Il meurt lentement

Celui qui évite la passion

Et son tourbillon d’émotions

Celles qui redonnent la lumière dans les yeux

Et réparent les cœurs blessés.
Il meurt lentement

Celui qui ne change pas de cap

Lorsqu’il est malheureux

Au travail ou en amour,

Celui qui ne prend pas de risque

Pour réaliser ses rêves,

Celui qui, pas une seule fois dans sa vie,

N’a fui les conseils sensés.

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Risque toi aujourd’hui !

Agis tout de suite !

Ne te laisse pas mourir lentement !

Ne te prive pas d’être heureux !

* « Je t’aime, tu m’aimes, et alors ? » Jacques Paugam, Vérone éditions, mai 2022 

Isabelle Larmat, professeur de Lettres modernes

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