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Israël : un quatrième scrutin pour rien ?
Israël : un quatrième scrutin pour rien ?
©STAFF / AFP / POOL

Elections israéliennes

Israël : un quatrième scrutin pour rien ?

Les résultats finaux du scrutin du 23 mars dernier en Israël ont été remis mercredi au président Reuven Rivlin lors d'une cérémonie à Jérusalem. Il devra décider le 7 avril d'accorder un mandat à un candidat pour la formation du futur gouvernement. Les élections ont révélé une certaine lassitude du corps électoral et l'instabilité politique demeure.

Stéphane Wahnich

Stéphane Wahnich

Stéphane Wahnich est Chercheur à l'Université de Tel-Aviv, Laboratoire ADARR et ex Professeur associé des Universités de l'Université Paris Est Créteil (UPEC). 

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Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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En pleine pandémie, Israël s’est octroyé le luxe d’organiser quatre élections législatives en deux ans. La diminution de la participation de 3 % par rapport au dernier scrutin dénote une certaine lassitude du corps électoral ; la crainte sanitaire n’a pu influencer le comportement des électeurs vaccinés et déconfinés.

  1. Kakhol Lavan, soit Blanc Bleu, entre Benny GANTZ, Yaïr LAPID, Moshe AYALON et Gaby ASHKENASY
  2. Yech Atid, il y a un avenir
  3. Likoud (35) et Koulanou de Moshe KAHLOUN (4)
  4. Likoud avec Koulanou ; depuis septembre 2019, Moshe KAHLOUN a rejoint le Likoud
  5. Parti de Guidéon SAAR, transfuge du Likoud, créé en 2021
  6. Israël Beitenou, Israël notre maison, parti d’Avigdor LIEBERMAN
  7. Parti travailliste, Avoda et Meretz
  8. Yech Atid, Kakhol Lavan, parti travailliste, Avoda et Meretz. En 2021, le bloc du centre et de la gauche comprend les formations de Yech Atid de Yaïr LAPIB, Kakhol Lavan de Benny GANTZ, le parti travailliste, Avoda et Meretz
  9. Shas et Judaïsme unifié de la Torah
  10. Avant 2021, le bloc comprend le Likoud, les partis religieux et Yamina. Aujourd’hui, le bloc comprend les 30 députés du Likoud, les 16 des deux partis religieux et les 6 du parti sioniste religieux de Bezalel SMOTRICH.  À ce stade, il n’y a aucune certitude concernant Yamina
  11. Nouveau parti arabe islamiste créé par Mansour ABBAS en 2021

Ce résultat électoral s’inscrit dans une formidable continuité et ne permet pas de dégager une franche majorité ou une coalition au-dessus de tout risque. L’instabilité politique israélienne s’explique par au moins deux raisons :

  • Le système électoral à la proportionnelle intégrale, avec une barre relativement basse de 3,25 % des voix en dessous desquelles aucune liste n’obtient de député et,
  • La gestion du passage de témoin par Benjamin NETANYAHU, qui, malgré une certaine usure du pouvoir, conserve un réel leadership.

Mais ce quatrième scrutin nous éclaire aussi sur l’état de la société israélienne et sur son évolution.

En premier lieu, une majorité d’israéliens ne veut plus de l’actuel Premier ministre. Dans les sondages d’opinion, seul un tiers des électeurs souhaite conserver NETANYAHU à son poste, soit dix points de moins que l’année dernière, malgré la réussite de sa gestion de la pandémie et surtout de la politique vaccinale ainsi que des Accords d’Abraham. Ce dernier round électoral aurait pu être un véritable raz de marée, voire un plébiscite, pour NETANYHU. Il n’en est rien même s’il arrive à conserver ses sièges malgré la défection de Guidon SAAR.

Cette usure du pouvoir trouve sa source dans le fait que depuis plus de douze ans NETANYAHU occupe le poste de Premier ministre et que des mauvaises habitudes ont été prises. Ainsi, les trois procès en cours et l’accusation de corruption de l’entourage de Netanyahu relative à l’achat des sous-marins allemands en sont la preuve. Mais l’usure provient également des méthodes politiques du Premier ministre qui a créé ses propres oppositions. Il divise au lieu de rassembler.

La situation est paradoxale ; la droite et ses alliés religieux n’ont jamais été autant majoritaires en Israël, 72 députés sur 120 ; pourtant aucun gouvernement évident ne se dessine à l’heure actuelle. Pour preuve, Avigdor LIEBERMAN, Naftali BENNET et Guidéon SAAR quoiqu’anciens collaborateurs ou proches de NETANYAHU ont chacun construit un parti politique contre lui. Ils représentent à cette heure 20 députés. Le Likoud, au lieu de se transformer en sorte d’UMP capable de réunir toutes les tendances de la droite démocratique et du centre, s’est muée en machine à exclure. L’éclatement actuel de la droite en est sans doute le résultat le plus flagrant.

A contrario, la dispersion des voix met NETANYAHU en position dominante et ne permet pas de dégager un successeur incontournable. Même s’il garde ses 7 sièges, LIEBERMAN n’est plus le faiseur de rois ; par ailleurs, ses déclarations provocatrices contre les religieux l’excluent de toute éventuelle coalition de droite. Après avoir perdu la primaire du Likoud et refusé d’aller au combat avec BENNET, SAAR a perdu son pari avec ses 6 sièges ; contre toute logique idéologique, il cherche par tous les moyens à entrainer BENNET dans une coalition de centre-gauche. Seul BENNET tire son épingle du jeu et semble être le pivot de tout futur gouvernement ; acceptera-t-il pour autant de s’associer avec l’extrême gauche de Meretz, rien que pour obtenir le départ de NETANYAHU ?

Pour dépasser la fragmentation de la droite et du centre, NETANYAHU suscite et soutient des mouvements politiques concurrents à ses oppositions dans le seul but de les affaiblir, ce qui fonctionne mais d’un autre côté augmente les antagonismes. L’apparition de personnes comme Bezalel SMOTRICH et Ben GVIR dans un même parti ne peut être comprise qu’à travers ce prisme. Pour contenir BENNET, NETANYAHU a favorisé une alliance douteuse entre les nationaux religieux des territoires et l’équivalent du Front national en France. Aucun d’entre eux n’avait la moindre chance d’entrer à la Knesset. Ensemble, avec les encouragements de NETANYAHU, ils obtiennent 6 députés. Inutile de dire que ce renforcement du camp NETANYAHU est aussi un repoussoir pour d’autres partis qui auraient pu soutenir l’actuel Premier ministre.

Le parti islamique israélien Ra’am de Mansour ABBAS constitue un autre bel exemple de cette tactique de Bibi ; il a aussi bénéficié de l’aide morale de NETANYAHU pour se séparer de la liste arabe unique. Il obtient 4 députés et a cassé le bloc des partis arabes qui passent de 15 à 6 sans compter les 4 de Ra’am. Le Premier ministre a réussi à briser l’alliance des partis arabes qui se sont mobilisés contre lui ; en revanche, il existe une incompatibilité entre les extrêmes de droite et le parti islamique arabe. NETANYAHU vient de créer une nouvelle situation inextricable et c’est ce genre de pratique politicienne que les Israéliens ont sanctionné en ne lui donnant pas une éclatante victoire ; parallèlement, NETANYAHU a peut-être ouvert la boite de Pandore.

Introduire Ra’am dans le système politique israélien n’est pas sans potentielles conséquences. Le parti Ra’am appartient à la mouvance des frères musulmans et l’on peut craindre une influence de la Turquie au sein même de la Knesset. Quant aux Emirats Arabes Unis, le gouvernement a déjà déclaré que l’entrée de Ben Gvir au gouvernement pouvait remettre en cause les accords d’Abraham. Pour la première fois en Israël, à causes des manœuvres de NETANYAHU, des gouvernements arabes étrangers autres que les palestiniens peuvent avoir un poids politique dans les affaires intérieures de l’Etat juif.

La communauté arabe est loin d’être unifiée, et elle l’a prouvé cette fois-ci comme lors du scrutin du 9 avril 2020 ; elle est traversée par différents courants que la liste unique aux élections législatives voulait cacher. L’antagonisme entre religieux et non religieux existe aussi. Le rapport à Israël constitue également un enjeu. Jusqu’à maintenant, les députés arabes israéliens à la Knesset étaient davantage des ambassadeurs de l’autorité palestinienne que des représentants de leurs électeurs arabes israéliens. La scission de Ra’am est une première tentative d’un parti qui se préoccupe davantage des attentes et besoins de ses électeurs. Pari réussi car Ra’am n’était pas crédité de députés dans les sondages alors qu’il en obtient 4.

Cela démontre que si les arabes israéliens ne veulent pas entrer dans le contrat sioniste, c’est à dire habiter dans un État défini comme juif, ils sont bel et bien partie prenante de la société israélienne et souhaitent en être des acteurs reconnus. Ils participent à son économie. Il existe un artisanat arabe florissant, nombre de médecins, de pharmaciens et d’infirmières arabes qui soignent tous les israéliens sans distinction religieuse. La nouvelle génération arabe est de culture israélienne et le rapport égalitaire homme-femme qui existe en son sein le montre bien. De plus, les accords d’Abraham font cesser la vision que les arabes doivent automatiquement être les ennemis des Juifs. Bref, les arabes israéliens s’intègrent petit à petit tout en revendiquant son identité, et le succès de Ra’am en est la preuve.

De plus, jamais en Israël il n’y a eu autant de députés issus de partis religieux. Sans compter les 4 députés de Ra’am, les 16 députés des partis religieux orthodoxes juifs et les 13 députés des courants des religieux sionistes, cela donne un total de 29 sur les 120 membres de la Knesset. Ces résultats illustrent bien l’évolution au sein de la communauté juive liée à un effet démographique, certes lent, mais régulier dans le temps, et à une évolution idéologique en faveur d’un retour du religieux au sein du pays.

Enfin, depuis deux ans, NETANYAHU a profité d’une gauche qui n’en finissait pas de mourir et qui est aujourd’hui, peut-être, en train de renaître de ses cendres. Le camp du centre et de la gauche réunit 37 députés, soit plus que le Likoud. Cette gauche désunie a l’avantage de représenter toutes les sensibilités. Cela va de Yesh Atid de LAPID, parti de centre gauche, de Bleu Blanc de GANTZ également du centre, toujours présent malgré son échec gouvernemental avec NETANYAHU, en passant par les travaillistes qui, avec Merav MICHAELI, nouvel espoir, obtiennent 7 députés au lieu de 2 et de Meretz, parti d’extrême gauche type France Insoumise, qui passe de 4 à 6 députés.

La constante protestation contre NETANYAHU depuis les dernières élections a sans doute religitimé le camp de la gauche mais surtout, entre la gauche classique constituée par des travaillistes et Meretz et la gauche moderne symbolisée par LAPID ; petit à petit se reconstitue un camp du « progrès » de plus en plus crédible, crédibilité historiquement perdue par la faillite des Accords d’Oslo, les attentats palestiniens de la deuxième intifada des années 2000, les missiles gazaouis malgré le retrait d’Israël de la bande de Gaza.

L’instabilité politique ne découle pas que du système électoral. Elle est également le reflet d’une société en pleine évolution. Certains rêvent d’un système majoritaire à un ou deux tours qui construirait même artificiellement des majorités de gouvernement. C’est oublier qu’Israël est un pays d’immigration avec plus de 35 % des Israéliens qui ne sont pas nés dans le pays sans. L’enjeu est d’intégrer politiquement ces nouveaux arrivés ; la proportionnelle oblige les politiques à faire attention car chaque voix compte et facilite le « melting pot ». La proportionnelle oblige les partis politiques à constituer une liste représentant l’ensemble de la population, toutes les sensibilités, druze, éthiopienne, française, russe…, religieux, laïc.... Le scrutin majoritaire efface les minorités et créé une grande distorsion entre les élus et la population. Le système actuel favorise l’intégration, mais est un obstacle à la stabilité politique, symptôme et symbole de la mosaïque israélienne.

Pour y remédier on pourrait relever la barre d’inéligibilité des listes, aujourd’hui de 3,25 %, à 5 ou 6 % pour forcer aux regroupements et entrainer une clarification entre les sept grands courants politiques israéliens : le courant religieux orthodoxe (deux listes représentées actuellement dans la nouvelle Knesset), le courant sioniste religieux (deux listes), le courant droite laïque (trois listes), le courant centre gauche (deux listes), le courant de gauche (deux listes), le courant arabe israélien (une liste) et le courant arabe « palestinien » (une liste).

L’unification des partis au sein de mêmes listes effacerait les petits antagonismes au profit de l’expression des grandes tendances idéologiques et clarifierait les négociations pour former une coalition. Cela permettrait de retrouver une certaine stabilité tout en conservant une juste représentation politique au sein d’une société en évolution perpétuelle. En attendant, NETANYAHU va-t-il une fois de plus trouver la formule magique pour se maintenir au pouvoir ?

Stéphane WAHNICH, Chercheur à l’Université de Tel-Aviv

Dov ZERAH, Ancien directeur général de l’Agence française de développement

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