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Marguerite Yourcenar donne une interview, le 25 novembre 1968, après avoir reçu un prix littéraire, le prix Femina, à Paris.
Marguerite Yourcenar donne une interview, le 25 novembre 1968, après avoir reçu un prix littéraire, le prix Femina, à Paris.
©UPI/AFP

Lettre aux prétendants à la Présidence de la République

Inspirez-vous de l’empereur Hadrien : il a tout dit

Et c’est Marguerite Yourcenar qui s’est chargée de nous le transmettre.

Isabelle Larmat

Isabelle Larmat est professeur de lettres modernes. 

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Chers prétendants à la présidence de la République, vous avez du mal à trouver la bonne distance pour vous adresser à nous. Vous peinez à adopter le bon ton et vos prises de paroles oscillent la plupart du temps entre un mépris distant et une familiarité aussi obscène déplacée : la complicité sur-jouée autant que fausse ou la morgue impériale. Et je vous passe les indigentes passes d’armes verbales que vous nous infligez tous les jours…

 C’est justement d’un empereur romain qu’il faudrait vous inspirer pour nous parler, mais pas de n’importe lequel ! Du reste, quand Emmanuel Macron sortira de son silence pour entrer en lice, j’espère qu’il sera sensible à ma suggestion. Il oubliera définitivement Néron, dans la toge duquel il aime à se draper au risque de se prendre les pieds dedans, pour prendre Hadrien comme modèle. Pas sûr qu’il y arrive, Hadrien, dont Marguerite Yourcenar fait entendre la voix, c’est en effet la stature sans la posture ni l’imposture. C’est le juste rapport trouvé, tant à la parole qu’au monde. C’est un modèle que devraient suivre nos hommes politiques de tout poil ! Hadrien, empereur mais également poète et philosophe, pacifia et structura un empire romain dont il consolida les frontières parfois poreuses.

Voici la vision politique que lui prêta Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien, vraie leçon donnée à ceux qui nous gouvernent, dans la troisième partie du roman : « Tellus stabilita ».

Déjà, Mesdames et Messieurs, chers toutes et tous qui prétendez nous représenter et entrez en politique : apprenez que : « l’art vierge du respect serait trop mou sans un certain alliage de crainte. » et que si « la morale est une convention privée ; la décence est une affaire publique (…) »

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N’essayez pas non plus faire croire que vous avez un projet tout nouveau pour nous. Nous avons depuis toujours le même idéal : « Humanitas, Felicitas, Libertas : ces beaux mots qui figurent sur les monnaies de mon règne, je ne les ai pas inventés. N’importe quel philosophe grec, presque tout romain cultivé se propose du monde la même image que moi. »

Soyez réalistes quand vous promettez de faire justice : « La plupart de nos lois pénales n’atteignent, heureusement peut-être, qu’une partie des coupables ; nos lois civiles ne seront jamais assez souples pour s’adapter à l’immense et fluide variété des faits. » Proposez-vous simplement « pour but une prudente absence de lois superflues, un petit groupe fermement promulgué de décisions sages. »

N’oubliez pas qu’il vous sera difficile d’œuvrer justement pour les femmes tant la question est complexe : « La condition des femmes est déterminée par d’étranges coutumes : elles sont à la fois assujetties et protégées, faibles et puissantes, trop méprisées et trop respectées. Dans ce chaos d’usages contradictoires, le fait de société se superpose au fait de nature : encore n’est-il pas facile de les distinguer l’un de l’autre. »

Appuyez-vous, en matière d’économie, même si ça déplaît, sur la réalité : « nos marchands sont parfois nos meilleurs géographes, nos meilleurs astronomes, nos plus savants naturalistes. Nos banquiers comptent parmi nos plus habiles connaisseurs d’hommes. » Mais n’oubliez pas de la cadrer, faites ce qu’Hadrien faisait : « j’utilisais les compétences ; je luttais de toutes mes forces contre les empiètements. »

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Vous qui vous targuez d’écologie, de développement et de « durabilité », n’oubliez jamais que : « Construire, c’est collaborer avec la terre : c’est mettre une marque humaine sur un paysage qui en sera modifié à jamais ; c’est contribuer aussi à ce lent changement qui est la vie des villes. Que de soins pour trouver l’emplacement exact d’un pont ou d’une fontaine, pour donner à une route de montagne cette courbe la plus économique qui est en même temps la plus pure… »

Ne soyez pas trop présomptueux, enfin gardez toujours en tête que : « Quand on aura allégé le plus possible toutes les servitudes inutiles, évité les malheurs nécessaires, il restera toujours pour tenir en haleine les vertus héroïques de l’homme, la longue série des mots véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l’amour non partagé, l’amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d’une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes : tous les malheurs causés par la divine nature des choses. »

Isabelle Larmat, professeur de Lettres modernes

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