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Inondations catastrophe en série : voilà comment construire des villes capables de résister au dérèglement climatique
©AFP

Apprendre à vivre avec l'eau

Inondations catastrophe en série : voilà comment construire des villes capables de résister au dérèglement climatique

Bangladesh, Népal, Inde, Etats-Unis... Les inondations de l'été 2017 ont fait des centaines de morts et affectées des millions de personnes, dans des mégalopoles transformées en piège liquide.

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas est professeure titulaire à l’École d’urbanisme et d’architecture du paysage de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. Ses réalisations s’arriment à la recherche centrée sur l’urbanisme durable, sur la planification environnementale ainsi que sur les enjeux de vulnérabilité, de gestion de risques et d’adaptation aux changements climatiques pour construire des communautés résilientes face aux risques naturels et anthropiques.

Depuis son arrivée en 2007 à l’université de Montréal, Mme Thomas a été associée à de nombreux projets de recherche où elle a agi en tant que chercheuse principale ou co-chercheure, en particulier avec la collaboration du Ministère de la sécurité Publique et Ouranos. Ses contributions les plus importantes concernent l’élaboration d’une méthode d’analyse de la vulnérabilité sociale et territoriale aux inondations en milieu urbain. Elle s’investit également dans les stratégies concernant la construction innovante de quartiers résilients. Ses résultats se situent au carrefour de la recherche-action et de la recherche fondamentale. Le dernier livre qu’elle a codirigé : La ville résiliente : comment la construire? (PUM) explique les conditions fondamentales pour établir des collectivités résilientes. Elle a créé en 2020 l’équipe de recherche ARIACTION (ARIACTION.com) qui permet de constituer un réseau d’experts locaux et internationaux visant en particulier à un partage de connaissances des meilleures pratiques en termes d’aménagement résilient du territoire.

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Inondations sans précédent causant plus de 1200 morts et affectant 40 millions de personnes au Bangladesh, en Inde, au Népal. Mégalopoles et métropoles paralysées par la montée des eaux, les dernières en date étant Mumbai et Houston qui dénombre le 1 er septembre plus de 38 morts, 35000 évacués et des milliers piégés chez eux en attente de secours. L’été 2017 frappe fort.

Alors que se passe-t-il ? Comment avons-nous construit ces enfers ? Pourquoi ne pas anticiper ces chocs quand la science du climat est claire sur les effets aggravants, prévisibles du dérèglement climatique et les urbanistes sur les conséquences des maux des territoires urbanisés ? A l’heure du bilan de ces évènements meurtriers majeurs, et si nous abordions les vraies questions ?

Plusieurs facteurs accentuent l’exposition des villes aux risques. Pour construire des villes résilientes, il convient d’anticiper, de changer les modes de faire, de penser et de concevoir les villes viables, cela dit… comment ? Connaitre et comprendre les stress inhérents des systèmes urbains et les chocs possibles constituent une première étape indispensable. Mettre en place des protocoles de solutions adaptées localement pour baisser les émissions des gaz à effet de serre et s’adapter aux risques est nécessaire. Ensuite, transformer les modes de construire et les comportements en intégrant la société civile constitue une étape incontournable afin d’évoluer vers des communautés viables et résilientes.

Comme Marco Polo, expliquons «qu’il y a deux manières de se positionner face aux débats sur l’avenir de la ville et des territoires : «La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention et un apprentissage continuel; chercher et savoir reconnaitre qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place.»» (Thomas I., Da Cunha A., 2017, La ville résiliente, comment la construire?, PUM, p. 299).  Alors commençons par comprendre les enjeux et agissons!

Dérèglements, changements climatiques, quelles implications ?

Les dérèglements climatiques que nous accentuons par nos modes de consommation et de développement exposent de manière exponentielle les zones côtières et les bords de fleuves et de rivières. Ainsi, les évènements comme les inondations de ce printemps au Québec, l’ouragan Harvey, la mousson en Asie, les inondations au Niger et au Yemen confirment ce que les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) expliquent, à savoir le fait que nous devons nous attendre à des évènements climatiques extrêmes plus fréquents, parfois hybrides et surtout plus puissants. Il est d’ailleurs important d’intégrer l’incertitude dans notre manière de penser l’aménagement du territoire. Le risque zéro n’existant pas, aménageons nos communautés dans l’éventualité d’évènements sans précédents. Par exemple au Québec, de plus en plus, d’hydrologues, d’ingénieurs et d’urbanistes doivent prendre en compte dans leurs modélisations et conceptions les phénomènes d’embâcles et de frasil, qui complexifient beaucoup la production de cartes de zones inondables fiables.

Vulnérabilité sociale et territoriale : quels constats ?

En ce qui concerne la vulnérabilité des populations, l’urbanisation massive dans les zones côtières et les zones inondables ont gravement accentué les risques. Cet aménagement irrationnel du territoire augmente le nombre d’habitants, d’infrastructures essentielles, de commerces et d’industries dans des zones qui peuvent éventuellement être inondées. Ainsi à Houston, plusieurs citoyens sont restés coincés dans des maisons d’un étage non conçues pour les inondations actuelles. Que ce soit à Houston ou à Mumbai, la forme urbaine étalée bétonnée aggrave le phénomène en imperméabilisant les terres, remblayant les marais et en empêchant les eaux de s’infiltrer. À Mumbai, 18,0000 écoles ont été affectées par les inondations soient 1,8 millions d’enfants momentanément déscolarisés, chiffres annoncées par l’association Save the children. Au Nord Est de  Houston, l’inondationa provoqué au moins deux explosions dans le site de l’usine pétrochimique d’Arkéma, pouvant engendrer des problèmes majeurs de santé publique sans mentionner l’eau contaminée par les égouts, les pesticides et les déchets industriels. À ce cocktail viennent de s’ajouter 30000 gallons de pétrole venant de deux réservoirs endommagés; les effets dominos s’enchainent et  ne font qu’aggraver la situation. Alors, que le niveau de l’eau commence petit à petit à baisser, c’est l’eau potable qui est rare.  A Beaumont par exemple, ville de 118000 habitant localisée à l’est de Houston, une panne majeure des services d’eau de la ville prive les citoyens d’eau courante ! A l’hôpital Baptise, 83 patients dont 11 bébés aux soins prénataux sont ainsi piégés sans ressources ni eau courante!

Changement de paradigme : comment éviter les erreurs du passé ?

Un changement de paradigme s’impose, une nouvelle manière d’envisager la gestion des risques et l’aménagement du territoire, passant d’une logique sécuritaire à une acceptabilité des risques un aménagement urbain qui combine diminution des gaz à effet de serre et adaptation du territoire. En se basant sur des solutions essentiellement infrastructurelles, le danger est de créer un faux sentiment de sécurité. Ainsi, les digues, les barrages, les bassins de rétention d’eau incitent parfois les aménageurs à urbaniser des parcelles vulnérables. Ces même parcelles, si elles étaient laissées à l’état «naturel» pourraient infiltrer l’eau et jouer un rôle d’éponge naturelle. Or, les barrages peuvent atteindre leur capacité et ne plus jouer leur rôle, les digues peuvent céder, comme à Houston ou à Montréal accentuant les effets de l’aléa.

Plusieurs types de stratégies incitent les acteurs locaux et la société civile à acquérir des comportements responsables. Cela implique de changer les modes de faire et de créer un nouveau type de normalité plus durable et résilient. Des pistes de réflexion intègrent la nécessité d’encourager l’aménagement de villes plus compactes favorisant les transports collectifs et une société plus égalitaire.

Changement de paradigme : Comment aménager différemment le territoire ?

Afin de créer des territoires résilients il convient de mettre en place un processus adaptatif multi scalaires durable. Les bâtiments peuvent être conçus pour émettre le moins de gaz à effet de serre possible et être adaptés aux risques. Cela peut impliquer comme en Charente Maritime (L’aiguillon, La Faute sur mer, Angoulin) de construire un étage et une sortie sur le toit pour s’y refugier. Ce toit peut être un toit vert ou un toit accueillant un jardin, ce qui répondrait aux deux enjeux de mitigation et d’adaptationsimultanément.La parcelle peut aussi être aménagée pour avoir le plus de perméabilité possible et d’infrastructures vertes pour infiltrer l’eau. Le quartier sera conçu comme celui d’un affluent de la rivière. Prenons l’exemple de Romourantin en France. Dans ce cas, la conception du quartier a permis de prévoir le passage de l’eau et de construire des sous-sols, des garages aménagés pour qu’elle s’y glisse sans s’y accumuler (Dugua&al., 2017, Planification et adaptation aux changements climatiques en Europe, dans Thomas I., Da Cunha A., 2017, La ville résiliente, comment la construire?, PUM, pp. 285). À l’échelle des villes, plusieurs lignes de défenses peuvent être utilisées pour vivre avec le risque. La Nouvelle-Orléans par exemple aménage différemmentses territoires depuis l’ouragan Katrina. L’objectif est de favoriser l’infiltration, de recréer des parcs et des marais pour absorber l’eau. Son plan de résilience explique les multiples stratégies pour arriver à ce but. Les villes de Rotterdam, de Dordrecht, sont aussi des exemples à suivre en termes d’infrastructures vertes résilientes et complémentaires. La stratégie visant à laisser de la place à l’eau plutôt que de la bloquer est ainsi choisie par plusieurs métropoles qui s’adaptent aux futures colères du climat plutôt que de continuer à faire un bras de fer perdu d’avance avec les éléments naturels.

Par ailleurs, une connaissance précise et actualisée tant des aléas que de la vulnérabilité et une cartographie vulgarisée, compréhensible par les acteurs locaux permettent de créer des stratégies d’aménagement résilientesconcrètes. Ces démarches nécessitent des bases de données récentes pour que les autorités puissent savoir par exemple où sont les minorités, les personnes âgées ou les infrastructures essentielles. De même, une bonne connaissance de l’aléa est nécessaire. Dans certains cas d`étude au Québec, on constate que les zones inondéesdiffèrent clairement de la zone inondable cartographiée 0-20 ans, ce qui implique des travaux importants pour redévelopper une cartographiefiable de l’aléa. Les recherches multidisciplinaires développées par le Ministère de la sécurité publique au Québec représentent un exemple à suivre en termes de leadership, de création de connaissances et d’apprentissages pour les municipalités locales. Elles permettent ainsi de renforcer la résilience des communautés québécoises. Ainsi, ces projets aident plusieurs municipalités comme SaintRaymond ou encore Coaticookà avoir une meilleure connaissance des enjeux de leur territoire et à penser à des infrastructures adaptées localement. Dirigées par Pascal Marceau du Ministère de la sécurité publique, ces initiatives impliquent les acteurs locaux, les organismes de bassins versant, les comités de citoyens et des chercheurs de plusieurs universités. C’est par ces processus itératifsintégrant les différents niveaux de gouvernance que les résultats sont les plusprobants.

La connaissance des enjeux d’un territoire urbain permet d’anticiper les catastrophes et de limiter les dommages tant humains que matériels. La phase d’intervention dans le cas de Houston montre des progrès depuis l’ouragan Katrina puisque le protocolea été mieux suivi. Les gouverneurs des États du Texas et de la Louisiane ont rapidement demandé l’aide d’urgence au président. On peut cependant déplorer le manque de préparation de la ville de Houston pour évacuer ses citoyens. Les personnes âgées et les minorités pauvres n’ayant pas de voiture, nombreuses dans cette ville auraient au moins pu être prises en charge. Toute métropole ou mégalopole devrait avoir un plan d’évacuation et les citoyens un endroit sécuritaire où se réfugier. Par exemple, le programme Nola Ready de la ville de la Nouvelle-Orléans vise à préparer les citoyens aux risques naturels, particulièrement à la saison des ouragans de Juin à Septembre. Lorsqu’un ordre d’évacuation de la ville est émis, les personnes ne disposant pas de véhicule peuvent utiliser le service d’Évacuation assistée par la ville (City-AssistedEvacuation). 17 arrêts de bus d’évacuation (Evacuspot) sont répartis dans toute la ville, dont 5 sont spécifiquement destinés aux personnes âgées, où les personnes souhaitant être évacuées sont enregistrées. L’OBNL Evacuteer recrute plus de 500 bénévoles dans toute la ville afin d’assister l’évacuation.

Pour la phase de rétablissement, des centres de ressources restant sur place selon les besoins comme le Beacon of Hope de la Nouvelle Orléans permettent aux citoyens de recevoir l’aide nécessaire au retour à une situation stable. Toute reconstruction résilience implique également un programme de dédommagement efficace et qui permettent une adaptation des bâtiments et des infrastructures essentielles aux risques. Le programme de  FEMA (l’Agence Fédérale de gestion des situations d’urgence)  aux États Unis mérite réflexion. Ainsi, d’après le Washington Post, une maison à l’extérieur de Bâton Rouge, évaluée à $55921 a été inondée 40 fois et indemnisé à la hauteur de $428379. À Houston toujours selon la même source utilisant des données de FEMA, une maison aurait reçu jusqu’à 1 million de dollars. Selon RDI, au 1er septembre, au moins 325000 personnes ont effectué une demande d’aide monétaire d’urgence à FEMA et 57 millions auraient déjà été distribués.Ces chiffres montrent l’importance tant de la prévention que de l’adaptation. Donner des incitatifs financiers aux citoyens pour qu’ils reconstruisent différemment en s’adaptant est pertinent pour éviter les dommages majeurs et désastreux, tant humain, environnementaux que financiers.

Pour conclure, n’oublions pas qu’au-delà des cartes et des listes d’outils, des protocoles de reconstruction durableet des stratégies résilientes, le leadership de nos élus, l’implication  et  l’engagement de la société civile sont indispensables pour changer de paradigme et poser des gestes raisonnés, rationnels qui améliorent la résilience des générations actuelles et futures.

Avec Antonio Da Cunha, Isabelle Thomas publie ces jours-ci, aux Presses de l'Université de Montréal, La ville résiliente, comment la construire.

 

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