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Beaucoup de parents vont devoir modifier leurs habitudes sur l’organisation de leur semaine et les activités qu’ils pouvaient faire avec leurs enfants.
Beaucoup de parents vont devoir modifier leurs habitudes sur l’organisation de leur semaine et les activités qu’ils pouvaient faire avec leurs enfants.
©Reuters

Boite de vitesses

Impact sur les familles : comment les nouveaux rythmes scolaires vont changer la vie des Français

Cette rentrée, un élève du primaire sur cinq connaîtra la semaine de quatre jours et demi. Mise en place par Vincent Peillon, le ministre de l'Education, la réforme des rythmes scolaires prévoit également une diminution du temps d'enseignement dans la journée à cinq heures par jour au lieu de six, des temps de repos plus longs et des activités périscolaires.

Atlantico : Dès la rentrée, les écoles maternelles et primaires de 4.000 communes de France connaissent de nouveaux rythmes scolaires avec des semaines à 4,5 jours, une réduction des heures d’enseignement et des activités éducatives l’après-midi. Qu’est-ce que cette réforme va changer concrètement dans la vie des Français ?

Jean-Rémi Girard : Cette réforme va d’abord changer l’organisation des semaines, notamment la question du mercredi matin qui est la journée la plus retenue pour mettre en place des cours. Beaucoup de parents vont devoir modifier leurs habitudes sur l’organisation de leur semaine et les activités qu’ils pouvaient faire avec leurs enfants. Ce qui va changer aussi ce sont les horaires de sortie car certains jours, les élèves vont sortir plus tôt. Certaines activités sont mises en place gratuitement, les écoles vont pouvoir garder les enfants mais ce n’est pas certain qu’on puisse trouver les animateurs nécessaires. Certains parents devront payer des frais de garde supplémentaires et il se peut que les activités proposées ne leur plaisent pas. S’ils désirent faire garder leurs enfants, ils payeront un supplément.

Pierre Duriot : Non, le nombre d’heures de cours fondamentaux n’est pas sensé diminuer, il s’agit de répartir autrement les heures de cours sur la semaine en enlevant un temps de 30 à 45 min chaque jour et en le transférant sur une demi-journée de classe supplémentaire, en général le mercredi matin. Les enfants passeront donc le même temps avec leurs enseignants, donc théoriquement les matières fondamentales garderont leurs quotas d’heures. De plus, la fin des activités aura lieu aux mêmes heures que précédemment, c'est-à-dire, généralement entre 16h15 et 16h45. Ce qui change concrètement est la demi-journée de classe passée en plus dans les locaux scolaires. Cela va nécessiter des réorganisations au sein des familles, des familles d’enseignants en premier lieu, qui devront faire garder leurs enfants, mais également au sein de familles où l’un des parents posait le mercredi de congé, justement pour être avec les enfants et les véhiculer sur des activités extra-scolaires ou simplement avoir des activités avec eux. De nombreuses habitudes extra-scolaires seront modifiées, comme les séances dans les conservatoires de musique, le catéchisme, le sport et autres qui se déroulent habituellement le mercredi matin. Vont changer aussi, les emplois du temps de tous les personnels gravitant autour de l’école : animateurs de centres de loisirs, transports scolaires, agents de service des écoles maternelles, personnel d’entretien des écoles et donc de leurs propres enfants… avec des modalités extrêmement variables selon qu’on sera à Paris ou dans un petit regroupement pédagogique du Morvan. 

Eric Deschavanne : La réforme a été faite a minima. Elle ne touche ni au week-end ni aux vacances scolaires. Le temps scolaire utile pour le travail réellement exigeant se réduit à deux ou trois heures dans la matinée. Augmenter le temps de scolarisation d'une matinée par semaine constitue par conséquent un bénéfice réel pour les enfants du point de vue de leur apprentissage scolaire. Il faut avoir cela en tête avant d'écouter les plaintes qui ne manqueront pas de se multiplier. Concrètement, la réforme ne devrait pas changer grand-chose à la vie quotidienne, si ce n'est que les enfants seront potentiellement libres un peu plus tôt deux jours par semaine et devront être accompagnés à l'école le mercredi matin.

Puisque les cours finiront plus tôt et qu’il y aura école le mercredi, cette réforme rend-elle plus compliquée la garde des enfants pour les parents ? Les parents, devront-ils organiser leur temps de travail en conséquence ?

Jean-Rémi Girard : Dans l’idée de la réforme, les élèves sont pris en charge sur ces horaires-là. Dans la pratique, on ne sait pas si ce sera le cas. On ne sait pas non plus si les élèves se feront proposer des activités que les parents considèrent comme étant de qualité. Certains retours de professeurs des écoles expliquent que les activités qui vont être mises en place ne seront pas particulièrement intéressantes. Il y a le risque, dans certains cas, que les parents préfèrent faire garder leurs enfants plutôt que leur faire pratiquer des activités qu’ils jugent peu éducatives.

Pierre Duriot : Les jours ordinaires (lundi, mardi, jeudi, vendredi) non, puisque les enfants sortiront à la même heure que d’habitude, s’ils participent aux activités proposées évidemment, mais le mercredi, toutes les habitudes prises avec les employeurs ou les nounous, les clubs culturels et de sport vont être amenées à changer. Il faut souligner que cela va s’appliquer majoritairement aux mamans qui sont objectivement les plus nombreuses à aménager leur temps de travail en fonction du mercredi précédemment chômé pour les élèves. Et puis, la course folle du matin pour jongler entre le lever, l’habillage et les trajets aura lieu un jour de plus.

Eric Deschavanne : Il fallait bien organiser une garderie entre 16h30 et 18h ainsi que la journée du mercredi pour les enfants dont les parents travaillent. Le rythme professionnel s'ajuste rarement aux rythmes scolaires et tend même à être de plus en plus irrégulier. Le problème restera globalement le même à quelques ajustements près. Il faut noter que le modèle allemand souvent vanté des après-midi libérés pour les activités sportives et culturelles des enfants correspond à une société où les femmes restent au foyer. Il est aujourd'hui remis en cause en Allemagne à mesure où la biactivité progresse. Le raccourcissement de la journée de l'enfant va donc à contre-courant et elle n'aura d'ailleurs pas lieu : c'est le partage entre temps scolaire et temps de garderie qui va être modifié. La journée de l'enfant restera longue et l'on peut du reste se demander si c'est une bonne chose. Par-delà la question des rythmes scolaires, il faudrait poser le problème plus général de l'harmonisation des temps scolaires, familiaux et professionnels.

Les activités proposées hors temps scolaire, l’encadrement des élèves ou encore les postes d’enseignants crées vont-ils coûter plus cher aux parents ? 

Jean-Rémi Girard : Les enfants sont censés être gardés gratuitement, c’est l’idée de départ du ministre mais il n’y a pas d’obligation légale pour les communes, on pourrait se retrouver dans des situations où il y aurait un accompagnement, ce qui poserait problème.

Pierre Duriot : Oui et c’est bien là que le bât blesse. Le simple fait que cette réforme promue par un gouvernement de gauche ne concerne qu’à peine un quart des élèves dans un paysage municipal majoritairement de gauche montre bien que les élus ne se sont pas rués d’emblée sur cette réforme, comme ils auraient pu le faire dès cette rentrée. Ils vont majoritairement attendre la rentrée 2014 qui risque de s’effectuer avec d’autres équipes municipales. Ces modifications vont entraîner des dépenses sur du long terme et comme souvent en pareil cas, les aides de l’Etat seront limitées dans le temps. Outre le fait que certaines activités puissent être payantes, cela aura inévitablement des répercussions sur l’impôt local. Encadrer avec du personnel qualifié, fournir du matériel pédagogique et des locaux chauffés, réorganiser des services, mettre en place une journée de transport scolaire en plus aura un coût difficile à évaluer tant que le rythme de croisière ne sera pas pris. Là encore, la taille de la commune va influer sur l’augmentation prévisible selon que l’entretien de l’école représente un poste de dépenses important en proportion du budget global.

Eric Deschavanne : Cela devrait coûter plus cher aux communes, puisqu'elles vont devoir prendre en charge l'occupation d'un temps dont le coût ressortissait auparavant à l'Etat. Cela aura sans doute des répercussions sur les impôts locaux.

Cette réforme peut-elle empêcher les enfants de pouvoir pratiquer une activité extra-scolaire?

Jean-Rémi Girard : A priori non sauf sur cette question du mercredi où certains centres de loisirs fonctionnaient parce que les enfants étaient gardés toute la journée. On ne sait pas s’il y aura les mêmes propositions pour le mercredi après-midi. Il se peut aussi que les parents refusent que leurs enfants pratiquent une activité le mercredi après-midi s’ils ont eu cours le matin.

Pierre Duriot : Oui, elle peut l’empêcher, mais là réside aussi toute l’ambigüité de la réforme. Prenons le cas d’une famille favorisée où l’enfant va au conservatoire le mercredi matin et au tennis l’après-midi. La famille risque de devoir supprimer le conservatoire, à moins qu’une réorganisation ne permette de le reporter sur le samedi matin. Mais il n’y pas que la fatigue de l’enfant, il y a aussi la disponibilité des parents, tout le monde n’habite pas à côté de la salle de danse ou de judo. Mais pour les familles, très nombreuses et sans doute majoritaires, où l’enfant n’est inscrit à rien, cela ne risque pas de changer grand-chose.

En fait, l’impact sera très inégal en fonction de l’aisance des foyers. Justement, la réforme pourra permettre à certains enfants d’aborder en petits groupes des notions pédagogiques mal comprises ou des activités épanouissantes à caractère sportif ou culturel, en dehors de la famille, pour peu qu’ils résident dans une commune qui ait un minimum de moyens et que les enfants participent à ces activités. Elles ne seront, rappelons-le, pas obligatoires. Cette dernière composante risque de déboucher sur des cas de figure inattendus dans le catalogue des bonnes intentions : quand par exemple, l’enfant ne voudra pas ou plus, lui-même, y participer et que ses parents seront dans l’incapacité de l’y obliger. Quand des séances seront annulées en cas de maladie des personnels et remplacées par de la garderie. Quand, des activités jugées au final peu attrayantes seront boudées…. Tout cela risque de se transformer en menu « à la carte » où les enfants eux-mêmes choisiront ce qui leur plaît.

Y aura-t-il des conséquences sur le niveau de fatigue des enfants ?

Jean-Rémi Girard : Cela dépend beaucoup du calendrier retenu pour chaque commune. Les remontées montrent que ce qui a été proposé est beaucoup plus fatiguant que la semaine actuelle de 4 jours. On a des grandes plages d’activité supplémentaires avec des élèves qui ne finissent pas forcément plus tôt parce qu’on les garde plus longtemps à midi. A l’arrivée, on aura peut-être des élèves plus fatigués que dans le système antérieur, ce qui serait stupide puisque cette réforme sert à alléger les semaines. Mais la hausse de la pause du midi dans certaines communes fait que les semaines sont plus chargées, les élèves commencent aussi tôt, finissent aussi tard et travaillent en plus le mercredi matin.

Pierre Duriot : La question ne se pose sans doute pas en ces termes. Les couchers tardifs, les irrégularités horaires des couchers, les conditions dans lesquelles l’enfant passe ses nuits, son état d’excitation au moment du coucher, interviennent beaucoup plus dans la fatigue de l’enfant que le rythme ordinaire du travail scolaire. La réforme a le mérite de tenter de coller aux moments les plus propices de la disponibilité intellectuelle de l’enfant et de régulariser l’heure des levers sur la semaine. Laissons à l’école ce qui est à l’école et aux parents ce qui relève de leur responsabilité. L’école instruit et donne les cadres de l’instruction, les parents éduquent et posent les modalités de la vie du foyer. Ils savent tous qu’un enfant d’âge élémentaire n’est pas sensé se coucher après la fin du film du soir, mais après les informations de 20 heures. Par contre, si faute de moyens, faute de compétences du personnel, ce temps périscolaire tourne à la garderie bruyante et chahutée, cet aménagement sera néfaste en termes de fatigue pour l’enfant. Ceci dit, il y a une forme de « mode », à ne pas vouloir que les enfants soient « fatigués », qu’on ne leur demande pas « trop d’efforts » : la fatigue résultant d’une journée d’école ordinaire et d’un intérêt pour les études ne nuit pas à la santé d’un enfant.

Eric Deschavanne : Non. L'idée est d'employer pour le travail scolaire le maximum du temps durant lequel l'enfant est reposé et disponible, à savoir les matinées. Cela ne fatiguera pas davantage les enfants. La vie des enfants ne changera guère : ceux qui sortaient de l'école à 18h sortiront toujours à 18h et seront ni plus ni moins fatigués qu'auparavant. Il faut ajouter que la fatigue des enfants dépend moins des rythmes scolaires que de l'heure du coucher. Mais il n'existe pas de loi pour imposer l'extinction des feux à 21h !

Cette réforme peut-elle limiter le temps passé en famille ?

Jean-Rémi Girard : Oui, dans certains cas mais beaucoup de parents travaillent la semaine. Le temps passé en famille parait moins important que l’organisation du temps scolaire et péri-éducatif qui n’est pas toujours très claire. On ne sait pas qui va proposer des activités aux enfants ni qui va les surveiller. Ce qui me parait important c’est que ces activités aient une valeur éducative comme des études surveillées, de l’aide à l’apprentissage des leçons, etc. Parfois, ce sont des activités aberrantes qui sont proposées : mikado, découpage, etc. L’objectif premier est que les élèves réussissent leur parcours scolaire. 

Pierre Duriot : Là encore, la question est à prendre autrement : ce n’est pas tant la quantité de temps passé en famille qui intervient mais sa qualité. Si l’enfant, parce qu’il est à l’école une demi-journée de plus, est une demi-journée de moins seul devant la télévision et les consoles de jeux, ce sera plutôt une bonne affaire pour lui. Les parents qui savent intéresser leurs enfants et les accompagner dans la vie ne changeront certes pas leurs bonnes habitudes. Le problème peut surtout résider dans la multiplication des intervenants adultes auprès de l’enfant, donc la multiplication des cadres et des formes relationnelles à l’adulte. On sait que les enfants d’aujourd’hui « cassent » fréquemment la distance avec les adultes, fonctionnent sur le mode du tutoiement et du « copinage », éventuellement cautionné par certains enseignants d’ailleurs. La fréquentation quotidienne d’un animateur, probablement jeune, dont l’autorité sera plus ou moins reconnue et efficace, risque d’accentuer encore cette tendance de fond qui rend parfois les groupes d’enfants ingérables. 

 Eric Deschavanne : Le mercredi a été préféré au samedi matin (il n'y a pas retour au statu quo ante) afin précisément de laisser les enfants à leurs familles le week-end. Ce choix ne se fonde à l'évidence pas sur l'intérêt scolaire de l'enfant, pour lequel il eut été préférable de réduire la fracture du week-end (ainsi du reste que celle des vacances scolaires). Où l'on constate qu'une réforme des rythmes scolaires n'est pas et ne peut être une simple réforme des rythmes scolaires : elle affecte l'ensemble des temps sociaux, dans la mesure où elle interfère avec les rythmes familiaux et économiques, et implique donc la réorganisation de cet ensemble - ce qui constitue une tâche particulièrement délicate.

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