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Dans une interview à France Info, le ministre de l'Economie et des Finances, Pierre Moscovici, a estimé qu'"il n'y [avait] plus de raison de ne pas embaucher
Dans une interview à France Info, le ministre de l'Economie et des Finances, Pierre Moscovici, a estimé qu'"il n'y [avait] plus de raison de ne pas embaucher
©Reuters

Oubli volontaire ?

"Il n'y a plus de raison de ne pas embaucher"... enfin, sauf celles-ci que Pierre Moscovici a malheureusement oubliées

Dans une interview à France Info, le ministre de l'Economie et des Finances, Pierre Moscovici, a fait le point sur les mesures prises par le gouvernement pour relancer l'emploi. Selon lui, "il n'y a plus de raison de ne pas embaucher". Certes, sauf que...

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I.

Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.

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Il existe des raisons à ne pas embaucher.

D'abord, bien des mesures en faveur des entreprises se sont révélées a posteriori un marché de dupes. Qu’on se souvienne du PARE (Plan d'aide au retour à l'emploi, ndlr), qui était supposé introduire une dose de flexicurité dans le marché du travail français en mettant en place un suivi des chômeurs assorti de sanctions en cas d’activité inadéquate de recherche d’emploi, en échange d’une suppression de la dégressivité des allocations au cours du temps. Or, si le second volet de cette réforme a bel et bien été mis en place, à un coût accru pour le contribuable, la partie "suivi" des chômeurs est restée largement théorique. De même, la réduction de charges associée au crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE) a été dissipée par les avantages consentis aux salariés déjà en place dans le cadre de l’accord de sécurisation de l’emploi, tels que la complémentaire santé universelle. Comme les mesures précédentes, le "pacte de responsabilité" risque à nouveau de souffrir de l’opportunisme du politique :

  • Soit parce que celui-ci risque à nouveau d’utiliser la baisse des charges pour financer des hausses du SMIC ou des avantages en nature pour les travailleurs déjà en place, au lieu de l’utiliser pour inciter à embaucher.
  • Soit parce que les "contreparties" impliqueront une intrusion du pouvoir politique et des syndicats dans la gestion de l’entreprise telle qu’elle annulera l’effet bénéfique sur l’emploi des réductions de coût – reproche qu’on a déjà fait au CICE.

Ensuite, le gouvernement semble avoir enfin compris que les effets du basculement de la fiscalité des charges patronales vers d’autres bases d’imposition (lcontribution sociale généralisée (CSG), l'impôt sur les sociétés (IS), la TVA, etc.) ne peuvent avoir que des effets faibles à moyen terme et qu’une baisse de la pression fiscale sur les entreprises, pour conduire à des créations d’emploi durables, ne peut être financée que par une réduction des dépenses publiques. Cependant, on comprend mal cette inversion complète de cap après deux ans, et on peut fort bien imaginer un nouveau retournement d’ici la fin du quinquennat. Les intentions du gouvernement ne sont plus lisibles, et la politique économique devient donc imprévisible. De plus, sur le plan politique, réduire les dépenses publiques nécessite des choix courageux et se heurte à des lobbies puissants et bien organisés. Les groupes d’intérêts catégoriels (infirmières, intermittents, enseignants, etc.) se mobilisent bien plus facilement que la population nombreuse et hétérogène que sont les contribuables. On voit mal le gouvernement jouer l’affrontement avec ces groupes deux ans avant les élections afin d’implémenter ses promesses de réduction de dépenses. On s’attend plutôt à un nouveau rafistolage fiscal, dont le moins mauvais serait une nouvelle hausse de la TVA, ce qui revient à mettre en œuvre le programme de Nicolas Sarkozy sans le dire. Mais il faut répéter qu’une telle hausse de la TVA sera tôt ou tard compensée par des hausses de salaires, et ses effets seront moins durables qu’une réduction des dépenses publiques.

Enfin, le niveau inadéquat (pour la France) de l’euro continue à plomber la compétitivité des entreprises françaises ; et si les Allemands, auxquels on reproche de ne pas consommer, se mettent à dépenser plus, alors l’euro aura tendance à s’apprécier ce qui limitera les bienfaits pour l’industrie française d’une telle expansion de la demande intérieure allemande. Tant que nous sommes membres de la zone euro, rétablir la compétitivité passe soit par les réductions de charges dont on vient de décrire les difficultés, soit par la "désinflation compétitive" à la Trichet, ce qui consiste à contenir les coûts salariaux grâce aux effets modérateurs d’un chômage élevé. Or, c’est précisément ce que sont en train de faire les pays du sud de l’Europe ; ce qui évidemment n’est pas une bonne nouvelle pour l’industrie française. Si l’introduction d’un SMIC outre-Rhin réduit notre handicap face aux Allemands, la tendance à la baisse des salaires en Espagne et au Portugal a un effet opposé sur notre compétitivité.

Il y a cependant quelques raisons d’être optimiste.

Bien que le principal effet de l’annonce de François Hollande est d’affaiblir l’UMP en s’appropriant son programme, le président pourrait bien réussir son pari sur le plan économique. Il suffirait pour cela de résister aux demandes syndicales de "contreparties" sous la forme de pouvoir accru, et de signer un pacte avec les principales entreprises françaises (sans rien exiger des autres) afin que chacune d’entre elles embauche quelques milliers de personnes. On pourrait par exemple conditionner la mise en place des réductions de charges à ces embauches, qui sont facilement vérifiables. Cela créerait peut être 100 000 emplois marchands, ce qui pourrait initier un cercle vertueux : les nouveaux emplois créeraient de la demande supplémentaire, et donc un nouveau cycle de création d’emploi, sans que cette dynamique soit brisée par le manque de profitabilité, puisque celle-ci est soutenue par la baisse des charges. Et, cerise sur le gâteau, cette relance engendrerait ses propres rentrées fiscales, ce qui réduirait d’autant l’effort à consentir pour financer le programme. Il s’agit en fait de ce que, dans les années 1980, certains économistes (Olivier Blanchard, Richard Layard) appelaient la "two-handed approach".  L’idée est de stimuler à la fois l’offre et la demande ; dans le cas qui nous préoccupe, la première en réduisant le coût du travail, la seconde au moyen de ce programme d’embauches volontaires. Si, au contraire, les "contreparties" accroissent le pouvoir de nuisance des syndicats et la capacité d’ingérence de l’Etat dans les entreprises, le pacte de responsabilité sera un échec, parce que l’effet négatif sur la productivité de ces contreparties annulera l’effet positif de la baisse du coût du travail.

La conjoncture mondiale est orientée positivement, et malgré le niveau de l’euro et nos problèmes de compétitivité-prix, il y aura nécessairement des retombées positives sur l’économie française. A ceci il faut ajouter les perspectives de baisse du prix du pétrole due à l’exploitation des gaz de schiste, qui affectent positivement aussi bien le niveau de la demande que la productivité. 

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