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Il n'y a pas d'autre Jupiter que Macron et Bercy est son prophète (ou l'inverse...) : faut-il s'alarmer de l'ascendant donné au ministère des finances ?
©Reuters

Jupiter

Il n'y a pas d'autre Jupiter que Macron et Bercy est son prophète (ou l'inverse...) : faut-il s'alarmer de l'ascendant donné au ministère des finances ?

L'épisode du Général de Villiers ou encore la nomination d'Alexis Kohler laissent penser que Bercy est la colonne vertébrale du pouvoir. Le Ministère de l'Economie demande des efforts à tous les autres ministères mais s'abstient de s'en imposer trop. Ses économies sont plus ou moins au même niveau que celle demandées au Quai d'Orsay dont les effectifs sont pourtant 80 fois inférieurs.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : Que peut-on attendre d'un quinquennat basé en majeure partie sur l'économie ? 

Jean-Paul Betbeze : D’abord, nous assistons actuellement à un revirement médiatique en défaveur d’Emmanuel Macron. Après la phase de sidération liée à son élection, puis à ses premiers pas internationaux, viennent les critiques - de partout, suite à différents faits : Général de Villiers, statut de « la première dame », propos de Mme Haïm, bourdes de députés…. Il faut donc faire attention à ne pas céder à cette nouvelle vague, où l’analyse estsouvent médiocre, pour autant qu’elle existe.

Ensuite, concernant « la colonne vertébrale du pouvoir », je crois qu’elle part de l’Elysée. Il y a peu de jours par exemple, face aux comptes publics « insincères » (sic Cour des Comptes), le Premier ministre avait pensé réduire les dépenses cette année, puis à reporter les baisses d’impôt à l’an prochain. Les patrons et nombre d’économistes (notamment réunis à Aix par le Cercle des économistes) avaient critiqué cette démarche qui ne donnerait rien. Bruno Lemaire, à Aix, écoutait et reprenait ce message, l’amenait à Paris, et l’arbitrage changeait, à l’Elysée. En ces temps moins critiques qu’aujourd’hui (15 jours), ce changement de calendrier était bien compris. De fait, il faut profiter de l’amélioration économique en cours et des taux bas pour diminuer, ensemble, dépenses publiques et impôts. C’est même une démarche assez libérale, jupitérienne si l’on veut, Elyséenne sans doute – qui met d’ailleurs tout le monde d’accord. Au vu de ce qui s’est passé dans les cas d’assainissement budgétaire, et de ce que dit la théorie, elle est économiquement fondée.

Ensuite, les économies budgétaires ne sont évidemment pas fonction des effectifs, mais des montants en jeu et de la capacité à les différer. Or il se trouve que les dépenses salariales sont fixes à court terme, tandis que les programmes peuvent être en partie différés. Pour les dépenses de défense nationale, où la France est dans la norme européenne, un effort supplémentaire est prévu – et il est souhaitable qu’il s’inscrive à terme dans des projets plus européens, afin d’en répartir les coûts. Bien sûr, il s’agit là de défense nationale, pas seulement de déficit public : il faut donc être prudent, et européen. Au total, le différé d’un an a été pris sous la contrainte d’économies à faire rapidement, compte tenu de la « surprise »  du déficit. L’origine de la faute n’est donc ni le Général, ni le Président ! Soyons sérieux. Enfin, pour s’en sortir, il faut évidemment faire de l’économie sérieuse, avec de l’explication politique, sérieuse également.

Éric Verhaeghe : De longue date, je pense avoir écrit que le phénomène Macron était d'abord une prise de pouvoir par la technocratie. C'est, de mon point de vue, une révolution jeune-turc, c'est-à-dire un projet de modernisation de la société par une élite administrative qui considère incarner le renouveau. Au coeur de cette élite, on trouve bien entendu Bercy et sa doctrine étatiste-régulative, qui respire le mépris de l'élu et se fonde sur une croyance forte dans le pouvoir des experts et des techniciens. On a vécu ça avec Vichy en son temps, où avait triomphé l'idée que le renouveau du pays n'était possible que par une phase autoritaire de la technostructure. N'oublions jamais que c'est à cette logique que nous devons la sécurité sociale, qui a javellisé un secteur en plein développement dans les années 30 - celui de la sécurité sociale. Nous aurons probablement affaire, sous Macron, aux mêmes impostures étatistes: sous couvert de modernité, on nous expliquera que des grandes unités monopolistiques gérées par l'Etat fonctionnent mieux que le marché. On ne tardera pas à en entendre parler pour l'innovation par exemple. Pour le reste, pendant 5 ans, Bercy préservera ses privilèges et saignera les autres secteurs ou segments de la fonction publique selon la doctrine propre aux énarques du ministère des Finances: sacrifier l'identité nationale et mettre en place une servitude par l'aide sociale.

Bercy est un ministère qui fonctionne bien, comme le montre le taux de recouvrement record (98%) de l'impôt sur le revenu. Mais sa mentalité et sujette à certaines critiques : trop comptable, pas assez politique, difficulté à raisonner en dynamique (exemple : Bercy a toujours tendance à faire des calculs de recettes budgétaires toutes choses égales comme si les agents économiques ne s'adaptaient pas à leur environnement).Quels sont les points forts et faibles de Bercy, et qu'est-ce le gouvernement Macron peut y changer selon vous?

Jean-Paul Betbeze : Bercy est un ministère qui fonctionne d’autant mieux qu’on lui demande des arbitrages de plus en plus compliqués et contradictoires – et qu’il les fait ! La complexité fiscale de ce pays n’a pas à rougir de celle de son droit social ! Les critiques que vous mentionnez (et qu’on entend souvent) sont étranges : « trop comptable » pour le Budget, n’est pas nécessairement un défaut ! Ensuite, les prévisions budgétaires sont liées à un cadrage central, qui doit paraîtrele plus vraisemblable. Il paraît en effet difficile de demander aux députés de réfléchir sur une trajectoire à terme qui comprendrait une récession américaine, même si elle est possible à moyen terme ! Bref il s’agit de raisonner en dynamique, avec des modèles, mais selon des hypothèses centrales, avec une légère amélioration par rapport à la tendance. Parce qu’on suppose que ce qu’on fait marche !

Pour améliorer l’analyse, il faut absolument clarifier la stratégie retenue : à court et moyen terme, ce sont des économies publiques et des baisses des impôts, à moyen et long terme, ce sont formation, recherche, intégration européenne, plus flexibilisation du contrat de travail et dialogue dans l’entreprise. C’est donc un important effort de pédagogie qu’il faut mener, à partir de l’entreprise, pour comprendre comment on gère, et maîtrise, son futur. Rien n’est simple, mécanique, immédiat.

Éric Verhaeghe : Bercy est l'héritage contemporain des surintendants des finances. De tout temps, l'Etat en France s'est d'abord construit sur la perception des impôts, avec une logique que chacun connaît: les aristocrates doivent en payer moins que les autres. Il existe donc une efficacité fiscale historique en France, là où certains Etats comme la Grèce par exemple ont toujours échoué à structurer des processus pérennes. La perception de l'impôt pour le tiers Etat est le ciment de la construction collective en France. Le prix à payer est celui de l'exonération pour les autres ordres. Regardez les pensions civiles: elles sont extraordinairement favorables aux fonctionnaires et sont d'ailleurs largement financées par les salariés du secteur privé. C'est le point faible majeur de la construction bercyenne: elle repose sur une vision idéologique où Bercy doit marquer sa prééminence en faisant moins d'efforts que les autres, et où la France doit progressivement ressembler à un jardin à la française. De la concurrence, oui, mais pas "émiettée", comme disent les gens de Bercy. Une économie de marché? oui, mais administrée par l'Etat. Du capitalisme? oui, mais avec la connivence de l'Etat. Bref, Bercy est un corset qui empêche l'émergence d'une France libérale.

Bercy a aussi beaucoup tendance à raisonner en moyennes. Oubliant aussi que derrière les chiffres, il y a des gens. Peut-on espérer une vision plus humaine de la part de Bercy ? A quoi ressemblerait-elle ?    

Jean-Paul Betbeze : N’exagérons pas ! Bercy sait bien qu’il y a des gens derrière les chiffres, mais son rôle est de faire en sorte que l’économie et la société « tiennent » à long terme – à partir des chiffres. Tel est par exemple le cas avec les simulations qui sont faites sur la santé, l’emploi, la retraite… avec des politiques différenciées de remboursements des médicaments, d’indemnités chômage ou encore d’âges différents de départ en retraite. La « vision plus humaine » passe en fait par plus d’échanges et de coopération entre acteurs. Mais il n’y a pas de miracle : aucune économie ne peut avancer sans profit, investissements, risques, bref sans acteurs privés. Elle passe par des hauts et des bas, des cycles, qui mettent à mal le tissu social. Celui-ci ne peut résister que par la compréhension des mécanismes économiques de base, à partir de l’entreprise, et loin des idéologies. C’est à partir de la base que tout se fait, parce que tout se comprend : la microéconomie permet la macroéconomie !

Éric Verhaeghe : Il faudrait un jour faire une étude sur le bestiaire auquel croit Bercy. Par exemple, il serait intéressant de faire le portrait-robot du petit entrepreneur de province tel qu'il est imaginé par les inspecteurs des finances et les fonctionnaires de la direction du Budget. On verrait apparaître un zombie, un voyou, un poujadiste, et on s'apercevrait qu'il existe une sorte de théorie du complot parmi nos hauts fonctionnaires. Ceux-ci croient dur comme fer qu'un boulanger ou un plombier vit sur un magot caché amassé très rapidement, et qu'une faillite d'entreprise est forcément frauduleuse. Quand Bercy cherche à tout prix à interdire l'argent liquide, c'est d'abord pour lutter contre le fantasme de ce petit commerce, de cet artisanat qui s'enrichirait illégalement sur le dos de la collectivité. Que les entrepreneurs soient étouffés par une réglementation trop complexe, c'est quelque chose qui est incompréhensible au ministère des finances. Pour répondre à votre question, je dirais donc que, majoritairement, les fonctionnaires de Bercy sont des humanistes de centre gauche convaincus d'être imprégnés de bonté pour leur prochain. Leur problème est qu'ils ne le connaissent pas. 

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