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Haro sur la culture de la virilité : mais pourrions-nous vivre dans une société zéro violence ?
©GUILLAUME SOUVANT / AFP

Utopie

Haro sur la culture de la virilité : mais pourrions-nous vivre dans une société zéro violence ?

Dans son essai "Le coût de la virilité", l'historienne Lucile Peytavin estime que si les hommes se comportaient comme les femmes, l'État et la société dans son ensemble économiserait 95 milliards d'euros. Savoir recourir parfois à la violence - et avoir le caractère pour le faire - n’a-t-il vraiment aucune utilité sociale ?

Bertrand Cavallier

Bertrand Cavallier

Bertrand Cavallier est général de division (2S) de gendarmerie. Spécialiste du maintien de l’ordre et expert international en sécurité des Etats, il est l'ancien commandant du Centre national d’entraînement des Forces de gendarmerie de Saint-Astier. 

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Atlantico : Analyser les crimes et délits comme le fait l'historienne Lucile Peytavin à l’aune du genre vous paraît-il être un angle intéressant ?

Général Bertrand Cavallier : Sous le titre percutant « 95 milliards d’euros par an : le coût des méfaits de la société de la virilité à la société », un article du Parisien [1] se penche sur le premier essai de l’historienne Lucile Peytavin : Le coût de la virilité [2].

D’un point de vue factuel s’agissant de la surreprésentation des hommes dans les auteurs d’infractions pénales, le constat général établi par Lucile Peytavin est indéniable. ll relève d’une évidence pour les gendarmes et policiers engagés au quotidien sur le terrain. À titre personnel, je n’ai pas souvenance d’un quelconque auteur central féminin dans les enquêtes judiciaires diligentées sous mes différents commandements territoriaux, à l’exception, en 2007, à Amiens de deux très jeunes femmes de la communauté rom arrêtées par la Section de Recherches dans le cadre d’un trafic de leurs propres enfants. Encore qu’en les observant et en analysant leur environnement social et culturel, je m’étais interrogé sur leur dimension de victimes.

Mais au-delà du ressenti, les données statistiques fournies par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales [3] sont sans équivoque et font état d’un phénomène structurel. Ainsi, « en 2010, 1 146 316 personnes sont mises en cause par la police et la gendarmerie pour crimes et délits. Parmi elles, 781 137 sont des hommes majeurs, soit 68,1%. Sont également dénombrés 181 127 hommes mineurs (15,8 % des mis en cause), 148 936 femmes majeures (13,0 % des mis en cause en 2010) et 35 116 mineures (3,1 %).

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Une étude publiée par l’Insee en 2017 [4] offre un éclairage complémentaire : « Plus on avance dans la chaîne judiciaire et pénale et plus le taux de féminisation diminue : de 18% des personnes mises en causes à 15% des auteurs faisant l’objet d’une réponse pénale, 10% de ceux poursuivis devant un tribunal et moins de 4% de la population carcérale. Ce traitement judiciaire différencié, en apparence plus clément envers les femmes, repose en partie sur trois facteurs mesurables statiquement : la nature des infractions commises, la complexité de l’affaire (approchée par le nombre d’infractions) et le passé délinquant de l’auteur de l’infraction. En effet, la délinquance féminine est dans l’ensemble différente et moins violente que celle des hommes. Les femmes sont condamnées pour des affaires moins complexes et ont surtout deux fois moins d’antécédents judiciaires ».

Sans vouloir assommer le lecteur sous les chiffres, il est utile à la réflexion conduite de rappeler également les données suivantes [5] qui parlent d’elles-mêmes : « En 2017, 16 829 hommes et 730 femmes ont été condamnés pour violences entre partenaires. Parmi ces condamnations, on compte notamment : 51 pour viol, uniquement des hommes condamnés ; 1469 pour violences ayant entraîné plus de 8 jours d’incapacité totale de travail, dont 1416 hommes condamnés et 52 femmes condamnées ; 1438 pour menaces/harcèlements, dont 1413 hommes condamnés et 25 femmes condamnées ; 205 pour agressions sexuelles hors viol, dont 204 hommes condamnés et 1 femme condamnée ; 42 pour non-respect d’une ordonnance de protection, uniquement des hommes condamnés ».

Selon Lucile Peytavin, il s’agirait là d’un phénomène mondial qui transcende les critères sociaux, culturels, environnementaux… et qui tient fondamentalement à l’éducation donnée aux garçons, à ce conditionnement centré « sur les valeurs viriles de force, de résistance à la douleur, au détriment des sentiments, de l’empathie », et d’ajouter « qu’on ne naît pas violent » et que « ce sont des schémas culturels, plus ou moins conscients, qui poussent à une éducation différenciée entre filles et garçons et entraînent ces derniers vers des comportements dangereux, voire violents ». D’où le coût de la virilité que doit supporter la société, d’où sa réponse à ce problème : « Alors oui, si les hommes se comportaient comme les femmes, nous vivrions dans une société plus riche et plus libre ».

À ce stade, cette analyse macrocriminologique et typologique couronnée par cette incantation que d’aucuns pourraient interpréter comme un suprémacisme féminin appelle plusieurs remarques qui visent à la tempérer, mais qui ouvrent toutefois, sur fond de débat toujours très vif entre l’inné et l’acquis, sur l’importance de l’environnement, notamment culturel.

S’agissant des limites à l’argumentaire de Lucile Peytavin, j’en distinguerais deux qui me semblent majeures en m’appuyant sur les recherches scientifiques tout en sensibilisant le lecteur sur la complexité de la matière et son exposition aux controverses.

Premièrement, son assertion selon lequel « on ne naît pas violent », soit une reprise du postulat rousseauiste selon lequel « l’homme est bon, c’est la société qui le déprave », soit le mythe du bon sauvage - postulat qui irrigue depuis plus de deux siècles la pensée occidentale et l’a conduite à des errements funestes. Or, cette thèse se heurte, outre au bon sens, aux avancées actuelles de la science, et en particulier de la biologie. Ainsi, en 1963, Konrad Lorenz, défraie la chronique en publiant « L’agression : une histoire naturelle du mal ». Selon une démarche procédant de l’éthologie, il soutient dans cet ouvrage que l’agressivité est « l’instinct de combat de l’animal et de l’homme, dirigé contre son propre congénère (…) que c’est cet instinct comme tous les autres qui contribue à la conservation de la vie et de l’espèce ». N’oublions pas l’importance de l’influence de Konrad Lorenz dans l’essor de la psychologie cognitive.

En 1976, Odette Thibault (docteur ès sciences biologiques, ancien maître de recherche au C.N.R.S) dans un numéro thématique des cahiers du Grif [6] intitulé « Violence » apporte des éclairages complémentaires sur l’agressivité humaine. Elle confirme les fondements biologiques de l’agressivité qui « fait partie de notre équipement instinctif, de notre bagage inné ». Elle avance « qu’elle a des bases génétiques » et que « cette base génétique peut expliquer les différences entre les individus », mais aussi « des bases physiologiques » (centres nerveux, facteurs hormonaux, médiateurs chimiques). Mais surtout, et cela nous ramène à la problématique centrale de la virilité posée par Lucie Peytavin, elle affirme « qu’en ce qui concerne le sexe, il est indiscutable qu’en général et dans presque toutes les espèces, c’est le sexe mâle qui est le plus agressif ». 

Depuis, d’autres disciplines procédant de la bioarchéologie et la paléontologie sont venues apporter leur contribution à la sociobiologie. En 2016, un article du Monde [7] est consacré à une étude de chercheurs espagnols publiée dans la revue « Nature », selon laquelle « les racines de la violence humaine plongent dans l’arbre de l’évolution ». Elle suscite l’enthousiasme de Michel Raymond, directeur de recherche au CNRS et responsable de l’équipe de biologie évolutive humaine de l’université de Montpellier, qui déclare que « Jamais je n’avais vu un travail aussi détaillé sur la violence parmi les mammifères ». « L’étude démontre que la position dans l’arbre phylogénétique des espèces explique fortement la tendance à tuer ses congénères. Fauves, ursidés, rongeurs : quelques familles se distinguent particulièrement. Avec une mention spéciale pour les primates - nos cousins et nos ancêtres, faut-il le rappeler ? ».

La deuxième limite que je perçois porte sur la capacité de l’homme « à se comporter comme les femmes ». Je m’appuie en la matière sur l’étude intitulée Le dimorphisme sexuel au XXI siècle[8] publié par Claudine Julien. « En ce début du XXIe siècle, une redéfinition du dimorphisme sexuel s’impose. Elle se doit d’incorporer conjointement non seulement les hormones sexuelles et le formatage socioculturel spécifique du genre, mais aussi l’importance des gènes localisés sur les chromosomes sexuels. Ces différentes composantes ont des effets indépendants et parallèles et qui interagissent dès la conception et tout au long de la vie ». Elle ajoute également que « des mécanismes épigénétiques assurent la mise en place de marques spécifiques du sexe qui modulent l’expression des gènes sans changer leur séquence. Ces marques représentent une sorte de mémoire pour se « souvenir » de son sexe, mais aussi pour « archiver » les impacts de l’environnement, selon l’expérience. Dans tous les tissus, ces marques et d’autres à venir, façonnées en fonction du sexe et du genre au gré de l’environnement, établissent des réseaux de gènes différents chez le mâle et la femelle, tant au niveau basal que pour les réponses immédiates et futures ».

Mais revenons au facteur culturel qui limite le déterminisme génétique, et qui d’une certaine façon doit nous conduire à ouvrir un espace de réflexion sans forcément s’aligner sur les axes développés par Lucile Peytavin. Pascal Picq, à la question la violence masculine est-elle biologique ou culturelle[9], insiste sur l’importance de l’explication culturelle, quand il déclare « qu’il existe des idéologies de la domination masculine qui incitent à être coercitif, à montrer qu’on est un ‘homme’», ce que la journaliste Galtier traduit sous la formule de « masculinité toxique ».

Odette Thibault, toujours dans le même article sur l’agressivité humaine, nous interroge : « nous sommes amenés à cette grande question : qu’est devenue l’agressivité humaine naturelle sous l’effet de la culture ? Nous avons déjà entrevu, chez l’animal, l’influence positive de l’environnement et des circonstances particulières ; elles vont d’autant plus jouer que la part de l’influence des facteurs innés diminue au profit de celle des facteurs acquis ». Et selon elle, après avoir rappelé l’interaction entre la pulsion, énergie d’origine endogène, et la stimulation, excitation d’origine exogène, « on accorde une prime dans notre culture à l’agressivité, elle est valorisée », « on peut déplorer que beaucoup de nos modèles culturels (les héros) soient des modèles agressifs ! ». Mais elle ajoute qu’il y a beaucoup d’autres situations collectives où l’agressivité est stimulée, exploitée et même institutionnalisée par la culture ». Elle énumère ainsi « les propagandes et les endoctrinements (…) la fermeture des groupes en groupes clos (…) l’exploitation du racisme et de la xénophobie, avec déformation paranoïaque de l’ennemi ; à partir du moment où l’ennemi incarne le « mal », sa destruction se justifie…Bref, toutes les psychoses collectives, toutes les idéologies qui exploitent l’agressivité, la canalisent vers un ennemi, sont des situations stimulantes ; que l’ennemi soit réel ou imaginaire importe peu, au fond ». Le facteur culturel nous incite évidemment à revenir vers Durkheim : « La cause déterminante d’un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle »[10]. Comme le rappelle Sophie Jankélévich [11], « l’homme est pour Durkheim un être malléable, dont la conduite, les croyances et les représentations, même si elles ont un substrat organique et psychologique, sont le produit des conditions historiques dans lesquelles il se trouve et du milieu social auquel il appartient… et  la solution proposée par Durkheim au problème de la dualité de la nature humaine prend acte de l’importance du rôle de la religion dans la vie sociale ».

Il y a donc de toute évidence une explication culturelle au comportement, et donc à la violence, ce qui peut conforter les thèses de Lucile Peytavin, mais qui en revanche doit inciter à relativiser l’approche typologique homme-femme de Lucile Peytavin car trop exclusive et trop réductrice. En effet, que les hommes soient surreprésentés dans les actes de délinquance violente est un constat qui ne saurait se suffire en soi. L’analyse macrocriminologique et typologique doit si elle se veut logique et complète, impérativement, et c’est là un sujet évidemment sensible, intégrer les facteurs socioculturels. En d’autres termes, s’agissant de la France, mais également d’autres pays européens, quel est le lien entre culture, système de représentation sociale pour s’inspirer de la psychologie, et violence, entre culture et délinquance.

Pour autant, sommes-nous si sûrs qu’il nous serait possible de vivre dans des sociétés avec zéro violence ? La violence légitime n’est-elle pas un des fondements de nos Etats de droit ?

Utopie ou mythe sisyphéen, le concept d’une société avec zéro violence est profondément marqué par la philosophie chrétienne et son succédané qu’est l’humanisme athée. Bien entendu, il ne saurait se limiter à l’Occident si l’on observe la pensée gandhienne au sein de laquelle, la non-violence constitue un principe essentiel, fondamental, tant s’agissant des modes d’action politique, que de la relation entre les hommes.

Le zéro violence rejoint le zéro emploi de la force. La construction européenne a participé de cet idéal sous l’égide de ses pères fondateurs tous issus de la démocratie chrétienne : Konrad Adenauer, signataire du traité de Rome, chancelier de la République fédérale d’Allemagne, dirigeait la CDU, parti démocrate-chrétien ; Paul-Henri Spaak, homme d’État belge, également signataire du traité, venait de la démocratie chrétienne ; Robert Schuman, cofondateur avec Jean Monnet de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, sortait également des rangs de la démocratie chrétienne. Comme nous l’écrivions, Anne Mandeville et moi dans la revue Inflexion [12], « la fin du XXe siècle est marquée très fortement par la remontée de la croyance en la possibilité de la formation d’une véritable “ communauté internationale “ appuyée sur des institutions et des normes communes en vue de la coopération et de l’harmonisation des relations juridiques, sociales et économiques, et de l’avènement enfin possible de la « paix par le droit ». L’Europe est à l’évidence l’un des fers de lance de la diffusion de cette conception « idéaliste » des relations internationales, au point d’inspirer des théorisations de la puissance et du règlement des conflits en dehors de toute considération de force, et en particulier de l’utilisation de la force armée [13]. De là, l’essor du soft power encore vanté par nombre de politiques, soit la pertinence d’une puissance douce, formulation qui relève de l’oxymore. Ce pacifisme juridique selon lequel la paix peut être obtenue par le droit puise notamment ses racines dans les théories de l’abbé Saint-Pierre [14], au XVIIIe siècle, mais plus encore dans celles de Kant au travers de son Projet de Paix perpétuelle.

Cette philosophie a également fortement imprégné « l’ordre interne » de nos sociétés, selon une démarche non dissociée dans son esprit de celle applicable aux relations entre les nations. Le pacifisme dans son contenu méthodologique porte tout d’abord sur la transformation de l’individu, soit un homme nouveau rejetant la violence, puis celle de la société qui doit constituer le creuset de cet homme nouveau, et enfin, ces objectifs étant atteints au sein de toutes les sociétés, la transformation rendue ainsi possible des relations entre les nations.

Cette philosophie se concrétise selon moi dans les années 70, par différents phénomènes :

  • sur fond de contestation des institutions, le rejet croissant de l’emprisonnement, considéré comme une forme de violence institutionnelle. On trouve dans ce mouvement Michel Foucault, fondateur du GIP (Groupe Information Prison) ;
  • visant à éviter l’affrontement et participant d’une bonne intention, la priorité croissante et bientôt dominante donnée aux réponses économiques et sociales, dans le traitement des zones sensibles, sous couvert notamment de la politique de la ville, souvent au détriment de l’application du droit.

Durant ces années, s’inscrivant dans une dynamique idéologique, se développent alors à la fois l’apologie d’une justice partiale (cf la célèbre harangue d’Oswald Baudot, alors substitut à Marseille et membre du Syndicat de la magistrature), et au sein des intellectuels une forme de déni de réalité de la violence qui procéderait davantage d’un ressenti de la population et d’un populisme pénal.

Or la conflictualité, et son corollaire fréquent qu’est la violence, qu’elle fût physique, psychologique sont constitutifs de tout individu comme cela a été démontré, et de toute société. Et aujourd’hui ce questionnement apparaît de plus en plus décalé, dépassé. Car cette conflictualité a évolué, s’est accrue depuis les années 60 comme le souligne le professeur de droit David Garland : « Les changements sociaux de la modernité tardive ont produit de nouveaux désordres dus à la délinquance et à l’insécurité – pas seulement en Grande-Bretagne et aux États-Unis, mais dans tous les pays occidentaux développés. Les taux de délinquance ont commencé à augmenter aux environs de 1960, et dans les années 1990, ils étaient déjà massivement plus élevés que 40 ans auparavant. C’est une tendance quasi universelle dont le Japon est la seule exception significative. Dans les années 1980, dans la plupart des sociétés développées, des taux élevés de délinquance sont devenus la norme. Et, avec ce fait de société, un certain type d’organisation sociale, culturelle et gouvernementale s’est développé, que l’on peut décrire comme correspondant le mieux aux caractères des « sociétés à forte criminalité ».[15]

Comme je l’expliquai à Madame Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, lors de sa visite en mars 2003 au Cnefg de Saint-Astier (Centre National d’entraînement des forces de gendarmerie), « Mondialisation, porosité inévitable des frontières, nouvelles technologies, urbanisation massive, marchandisation générale, généralisation de la consommation de produits stupéfiants, effets croisés de l'égoïsme libéral et de l'individualisme progressiste, apologie du communautarisme, poids des corporatismes… Sans tomber dans l'effet catalogue, force est d'observer que nos sociétés présentent de nouvelles et multiples fragilités. Alors qu'elles présentent une plus grande vulnérabilité, elles sont confrontées à la violence globale. Cette violence sera durable ». De surcroît, ce désordre interne évolue dans un environnement régional lui-même caractérise par une profonde déstabilisation qui interagit avec la situation intérieure de notre pays.

Selon Alain Bauer, « la violence est devenue l’élément régulateur de la vie »[16]. Et dans leur étude commune « le grand retour de l’homicide » (janvier 2020), Alain Bauer et Christophe Soullez concluent « qu’en tout état de cause, un profond mouvement de retour à la violence physique semble se produire en Occident, ignoré, volontairement ou involontairement, ou sous-estimé (…), ce qui remet en cause un acquis fondateur, le droit de vivre ».

Pour ceux qui persistent dans le déni, il y a un fait très révélateur de la réalité de la violence et de son évolution dans notre société qui est celui de la mutation de la tenue et des équipements des forces de sécurité intérieure, gendarmes et policiers. Certes, d’aucuns diront qu’il y a là un phénomène d’américanisation, et que cette nouvelle esthétique martiale et « guerrière » peut dans l’inconscient collectif générer une certaine défiance. Mais, en étant concrets et en sollicitant de l’honnêteté intellectuelle, quel citoyen devenu gendarme ou policier accepterait aujourd’hui d’agir dans le cadre des missions de sécurité du quotidien - soit a priori non en situation dégradée -, sans le port du gilet pare-balles, sans une dotation d’armement complétant désormais l’arme de poing ?

Cette évolution de nos sociétés renvoie bien évidemment au débat sur la violence légitime et à la question sur sa dimension de fondement de nos Etats de droit.

S’agissant de la notion d’État de droit, il me semble indispensable pour des raisons évidentes - des dictatures peuvent se prévaloir de l’Etat de droit- de bien la situer dans son acception véritablement démocratique, centrée sur les valeurs humanistes, soit le caractère sacré de l’individu, le respect de ses droits fondamentaux tels qu’énoncés dans le préambule de la constitution de la République française. Mais également sa dimension d’État-providence, chargé de préserver a minima une juste répartition des ressources. En fait, participant de ces différentes vocations, un État chargé de préserver une cohésion du corps social dans le respect de ses principes politiques, je dirais même civilisationnels qui notamment ne consacre pas le droit de l’individu ou du groupe le plus fort. Cette clarification m’apparaît essentielle pour aborder la notion de violence légitime.

Par ailleurs, puisque que se pose la relation entre violence légitime et Etat de droit, il est indispensable de citer Max Weber qui dans « Le Savant et le Politique » fonde le concept de violence légitime en posant l’État comme l’institution détenant le monopole de l’usage légitime de la force physique : « L’État est cette communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé (...) revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime ». Or n’oublions pas que Max Weber ajoute à son premier propos dans Économie et société : « la violence n'est naturellement ni l'unique moyen administratif ni même seulement le moyen normal d'un groupement politique. En effet, les dirigeants se sont au contraire servis de tous les autres moyens possibles en général pour mener à bonne fin leurs entreprises. Cependant la menace et, éventuellement, l'application de la violence en est assurément le moyen spécifique et partout elle est, en cas de défaillance des autres moyens, l'ultima ratio ».

La pensée d’Hannah Arendt propose une approche complémentaire et essentielle à la réflexion Wéberienne moins simpliste que n’en laisse croire la banalisation de sa référence pour justifier de l’usage de la force. Ainsi, selon elle [17]« le pouvoir, mais non la violence, est l’élément essentiel de toute forme de gouvernement. La violence, elle, est par nature instrumentale ; comme tous les instruments, elle doit être dirigée et justifiée par les fins qu’elle entend servir. Ce qui exige ainsi une justification extérieure ne saurait représenter le principe constitutif essentiel ». Elle ajoute que « c’est le soutien populaire qui donne leur pouvoir aux institutions d’un pays, et ce soutien n’est que la suite naturelle du consentement (consent) qui a commencé par donner naissance aux lois existantes ».

Concrètement, qu’en est-il donc de la violence légitime comme fondement de Notre État de droit ? Qu’elle intervienne dans le cadre d’actions de portée limitée telles qu’un contrôle ou une arrestation par des gendarmes ou des policiers, ou dans celui d’opérations d’envergure relevant notamment du maintien de l’ordre, s’imposent plusieurs principes :

  • tout d’abord celui d’un usage de la force strictement conforme aux impératifs juridiques de proportionnalité et d’absolue nécessité ;
  • ensuite, la permanence du discernement qui, notamment lors des maintiens de l’ordre, permet d’ajuster l’emploi de la force avec pragmatisme, avec justesse, soit en intégrant le concept de désordre acceptable ;
  • enfin, le primat de l’efficacité dans la protection du plus vulnérable face au plus fort, et dans la préservation des institutions qui structurent notre démocratie.

Actions de portée limitée dans le cadre des missions de sécurité du quotidien comme opération d’envergure pour maintenir l’ordre public sont liées de par ces principes, mais également de par désormais ce qu’Alain Bauer désigne comme « la proximité de l’image », phénomène qui modifie fondamentalement la relation entre l’individu et l’État. Et ajoute à l’exigence de professionnalisme des membres des forces de l’ordre qui bien qu’exécutants se trouvent surresponsabilisés.

Si l’on considère la gestion de la crise des gilets jaunes, à la lumière des réflexions développées par Weber et Arendt, la multiplication d’usages non régulés de la force a suscité dans l’opinion publique un questionnement sur la légitimité de cette force. Mais de façon plus profonde, il a entamé le Consent évoqué par Arendt, soit l’adhésion au pouvoir en place. Ainsi d’un usage de la force considérée comme illégitime, peut se produire une érosion de la légitimité du pouvoir et corrélativement s’initier une dynamique de légitimité, évidemment problématique, au sein de certaines mouvances contestataires. Même si, comme le rappelle Max Weber, dans Économie et Société, « c'est presque de l'ordre de l'évidence que tout agencement politique revendiquant avec succès le monopole de la violence se considère soi-même comme légitime et qu'il s'efforce de fournir les critères de légitimité qui lui conviennent le mieux ». 

Selon l’historienne, son essai ne s’en prend pas aux hommes mais à “ cette éducation qui valorise et perpétue les valeurs viriles ”. Sont-elles alors à bannir définitivement de l’éducation des jeunes ?

La question est délicate à plusieurs titres que je vous livre sans souci de hiérarchisation, sous la forme de questions, car qui peut vraiment aujourd’hui prévoir dans le moyen et long terme l’évolution de notre société au regard de ces mutations profondes de la place de l’homme, mais aussi, selon des facteurs interagissant, de la femme ? Quelles en seront les conséquences lourdes, les effets durables ?

Tout d’abord, de quoi parle-t-on quand on parle de valeurs viriles ? Sont-ce des valeurs de dépassement, de courage qui transcendent le sexe, ou bien les caractéristiques d’une masculinité dominante, oppressive ? Bien entendu, la seconde acception appelle une réponse claire et énergique, mais est-ce aux femmes de procéder de façon principale à cette fonction éducative qui relève plus que jamais de l’Éducation nationale, le creuset de la conscience citoyenne. Ne faut-il pas une masculinité positive pour contrer une masculinité naissante négative ? Citons un article paru dans le Figaro : « Grande-Bretagne ou en Espagne, soumis aux mêmes évolutions, les pouvoirs publics ont ouvertement posé la question d'un rééquilibrage des sexes dans l’enseignement. David Cameron a réclamé davantage d'enseignants masculins après les émeutes dans les banlieues de Londres à l'été 2011, établissant ainsi un lien direct entre cette explosion de violence et l'absence de repère masculin chez les jeunes de ces quartiers. En France, le sujet est apparemment tabou. Pour avoir tiré la sonnette d'alarme il y a deux ans dans nos colonnes, le pédopsychiatre Stéphane Clerget s'était attiré cette cinglante réplique du ministre de l'Éducation nationale de l'époque, Luc Chatel : “ Les femmes sont aussi compétentes que les hommes.“ Certes. “ Le débat a été éludé, mais la question reste posée “, maintient le Dr Clerget »[18]. Il serait d’ailleurs fort intéressant d’avoir le retour des professeurs eux-mêmes.

S’agissant de la transmission, et de la nécessité vitale de l’enracinement que rappelait Simone Weil, qu’en est-il du rôle et de la place du père, sous réserve qu’il soit toujours associé au sexe masculin. Dans un monde épris d’écologie, y aurait-il encore l’acceptation d’un rôle spécifique et incontournable de l’homme dans le passage de témoin à son fils ? Dans sa construction ?

Dans un environnement sans cesse mutant, où l’individu devient la source de sa propre morale, où le sens des mots est de plus en plus abscons, les repères devenus flous, où l’autorité est de plus en plus contestée, quels sont le cadre et les modalités qu’il faut mettre en oeuvre pour promouvoir une telle éducation ou rééducation prônées par Lucile Peytavin, certainement de façon légitime ? La dilution de tout dans tout n’est-elle pas le premier obstacle à l’objectif que recommande cette historienne ? Et face à une société incertaine et frappée d’anomie, ne sont-ce pas les communautés aux structures et moeurs très rigides, pour ne pas dire parfois obscurantistes, et d’essence dominatrice qui vont imposer leur modèle ? D’autant qu’elles suscitent une véritable attraction au sein de la jeunesse. Et que dire en la matière de cette « glissade de l’État-nation à l’ethnie, de la citoyenneté à la communauté » qu’évoque Régis Debray.

La situation n’est donc pas évidemment similaire d’une société à l’autre, et elle apparaît complexe au sein même d’une société comme la nôtre du fait du séparatisme culturel croissant. Parle-t-on alors des mêmes valeurs viriles, de la même éducation selon les individus ? Ainsi, pour reprendre les analyses de Susan Faludi, figure du féminisme aux États-Unis, doit-on aborder de la même façon les individus dont « la masculinité a été détruite par la société moderne, et ceux qui appartiennent à « des sociétés non occidentales, moins commerciales. où « ils soumettent les femmes, les voilent… »[19]?

Par ailleurs, s’agissant de la virilité, n’a-t-elle pas évolué vers des formes de domination plus pernicieuses comme l’évoque la doctorante en sociologie Haude Rivoal dans un article paru dans la Croix le 20/02/2018 intitulé En a-t-on fini avec le mythe de la virilité ? Selon elle, « c’est donc dans une forme plus individuelle de disqualification du féminin et d’autres formes de masculinités (des masculinités jugées trop viriles ou trop efféminées) que la masculinité hégémonique se renouvelle. Dans les positions socialement valorisées (chez les cadres par exemple), cette masculinité se construit en effet par le biais d’une désolidarisation de groupes masculins dont les pratiques virilistes apparaissent comme démodées. En 1993, le sociologue François de Singly [20] soulignait déjà que l’apparente « neutralisation » de la société s’était « opérée sur le dos des milieux populaires » dont la masculinité est régulièrement dévaluée et stigmatisée ». En la matière, je pense y compris dans l’environnement militaire à ce tutoiement systématique des femmes subordonnées , à leur appellation par le prénom, à une proximité tactile, à toutes ces familiarités qui révèlent la persistance d’une domination qui se veut apparemment bienveillante, mais qui reste une domination.

Enfin, et c’est une question qui peut évidemment troubler, mais elle se doit d’être posée. Dans un environnement externe et interne de plus en plus violent, dangereux, peut-on encore soutenir le concept d’une capacité totalement interchangeable entre le sujet masculin et celui féminin pour assurer les missions de sécurité et de défense ? Certes, le courage et le dépassement ne sont pas limités aux hommes. En témoignent les femmes kurdes sans évoquer des exemples en France comme celui de Louise Michel durant la Commune, de résistantes à l’occupation nazie, sans oublier la figure incontournable de Jeanne d’Arc. En témoignent plus récemment ces femmes engagées dans l’opération Barkhane. Mais peut-on concevoir le 2e REP, les commandos marine, le GIGN…pour ne citer que ces fleurons, sans maintenir, sans conserver, même s’il apparaît rétrograde, caricatural, un lien étroit entre efficacité guerrière et virilité. Au-delà des aspects capacitaires, n’est-il pas conditionné par la perception que peut en avoir l’ennemi ? N’y a-t-il pas une justification sociale à ce que l’homme conserve un potentiel de violence, mais sublimé par la mission de protection de la communauté ? Sans les guerriers, et c’est là pour beaucoup un paradoxe, y a-t-il une possibilité pour notre société de poursuivre son évolution vers une vraie parité, vers une masculinité moins nocive ? Ne détruisons pas l’homme protecteur de notre civilisation.


[1] Le Parisien Christine Mateus 05/03/2021

[2] Le coût de la virilité Editions Anne Carrière

[3]  Etude des caractéristiques de sexe et d’âge des auteurs de crimes et délits à partir d’une approche « multi-sources » Grand Angle N° 27 Bulletin statistique de l’Observatoire de la délinquance et des réponses pénales Novembre 2011

[4]  Femmes et hommes, l’égalité en question  INSEE REFERENCES 07/03:2017

[5]Ministère de la Justice, SG/SEM/SDSE/RGC, exploitation DACS/PEJC, in La lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes, n°13, Novembre 2018

[6]Les Cahiers du Grif est un périodique féministe francophone fondé en 1973 par Françoise Collin au sein du Groupe de recherche et d'information féministes à Bruxelles. C'est une revue thématique qui porte sur les femmes et le genre.

[7] Les racines de la violence humaine plongent dans l’arbre de l’évolution

Selon une étude publiée dans la revue « Nature », 40 % des mammifères et la plupart des primates s’entre-tuent. Une pratique dont l’homme a largement hérité.

Par Nathaniel Herzberg Le Monde 28/09/2016

[8] Le dimorphisme sexuel au XXIe siècle M/S Revues Published online 27 February 2012

[9] La violence masculine est-elle biologique ou culturelle ? Pascal Picq apporte quelques réponses avec « Et l’évolution créa la femme »  Par Louna Galtier Neonmag 20/10/2020

[10] Education et sociologie  Emile Durkheim

[11] Nature et éducation chez Durkheim  Sophie Jankélévitch Le Télémaque 2003/2 (n°24)

[12]  La renaissance du système militaire comme acteur essentiel de la fonction de police. Bertrand Cavallier et Anne Mandeville  Inflexion  28/11/2006

[13] Voir à cet égard l’ouvrage de Zaki Laïdi, La Norme sans la force, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 2005.

[15]  Adaptations politiques et culturelles des sociétés à forte criminalité David Garland Déviances et Société 2007

[16] LCI 25/08/2019

[17] Sur la Violence Hanna Arendt

[18] Où sont passés les hommes ? Par Sophie Roquelle  Le Figaro 19/07/2013

[19] « On a détruit l'identité masculine »  Par Simonnet Dominique  L’express 02/12/1999

[20] « Les habits neufs de la domination masculine »  Par François de Singly   Esprit Novembre 1993

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