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Günter Grass vient de mourir
Günter Grass vient de mourir
©Reuters

Massue morale

Günter Grass : cette conscience morale de l'Allemagne post-nazie... que les Allemands n’en pouvaient plus d’écouter

Günter Grass, écrivain allemand, est décédé lundi 13 avril. Lauréat du Prix Nobel de Littérature en 1999, son œuvre est profondément inspirée des traumatismes de guerre. Et si dans un premier temps, ce dernier a aidé une génération à se reconstruire, la société actuelle était devenue moins sensible à son discours culpabilisant.

Jérôme Vaillant

Jérôme Vaillant

Jérôme Vaillant est professeur émérite de civilisation allemande à l'Université de Lille et directeur de la revue Allemagne d'aujourdhuiIl a récemment publié avec Hans Stark "Les relations franco-allemandes: vers un nouveau traité de l'Elysée" dans le numéro 226 de la revue Allemagne d'aujourd'hui, (Octobre-décembre 2018), pp. 3-110.
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Atlantico : Parfois controversé, Günter Grass n'a pas hésité à comparer la réunification des deux Allemagne dans les années 1980 à l'expansionnisme nazi. Dans une édition de 2006 du Time magazine, Nathan Thornburgh évalue son oeuvre comme ayant permis au "pays entier de ne pas sombrer dans l’amnésie collective". Quel message sur la culpabilité des atrocités commises pendant la guerre a-t-il distillé, et dans quelle mesure la société y a-t-elle adhéré ?

Jérôme Vaillant : Volontiers pourfendeur de tabous par une conscience plus aiguisée de l'histoire, Günter Grass a pu se méprendre sur la portée et le sens des événements historiques. Alors que se profile à l'horizon la possibilité de réaliser l'unification de l'Allemagne suite à la révolution pacifique de l'automne 1989 en RDA sur fond d'effondrement des régimes communistes dans les pays d'Europe de l'Est, il ne veut pas voir que cette unification ne conduira pas à la recréation d'une Grande Allemagne hégémonique en Europe mais permettra la réalisation d'une forme d'unification nouvelle - sur la base du territoire délimitée en 1945 par la conférence des Trois Grandes Puissances à Potsdam - sur la base d'une Allemagne intégrée en Europe. Il ne veut pas le voir parce qu'il reste persuadé que pour des raisons morales l'Allemagne ne mérite pas de faire son unité, celle-ci ayant dans le passé toujours provoqué la crainte des voisins de l'Allemagne et perturbé la paix du monde. Il s'oppose sur ce point à un autre écrivain de sa génération, Martin Walser, qui lui estime que la division de l'Allemagne ne peut être imposée à celle-ci comme la punition perpétuelle des vainqueurs. G. Grass sera à l'époque volontiers pris à témoin en France contre la politique du chancelier Kohl que l'on voit avancer trop vite sur le chemin de l'unité, un chemin pourtant bien encadré par les quatre puissances tutélaires qu'étaient alors encore les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l'Union soviétique. Grass reconnaîtra ultérieurement que ses craintes étaient excessives.

Pourfendeurs de tabous et défenseurs rigoureux des droits de l'homme et du citoyen, G. Grass le sera plus d'une fois dans sa carrière quand il trouvera que les restrictions apportées en Allemagne au droit d'asile sont insupportables - oublieux qu'il était alors des efforts considérables faits par l'Allemagne pour accueillir un flot croissant de demandeurs d'asile et de réfugiés. Il quittera alors le SPD. Plus récemment en 2012, il s'en prendra vertement à la politique iranienne d'Israël à qui il reprochera de vouloir anéantir l'Iran plutôt que de laisser ce pays se donner l'arme nucléaire. Son point de vue sans nuance lui vaudra le reproche d'antisémitisme et d'être déclaré "persona non grata" par Israél. Mais il mettait le doigt sur la question ô combien délicate des relations germano-israéliennes fondées sur le besoin ressenti par l'Allemagne d'assumer la faute indélébile du IIIe Reich en faisant tout pour garantir la sécurité d'Israél, au besoin par des livraisons d'armement. Maladroite sa diatribe bizarrement présentée sous la forme d'un poème attirait-elle au moins l'attention sur le danger de voir taxé d'"antisémite" toute critique de la politique de l'Etat israélien.

Les différentes générations d'allemands ont-elles été touchées de la même manière ?

G. Grass représente la génération des adolescents qui avaient grandi sous le IIIe Reich et avaient été formés par lui. Les historiens ont appelé cette génération la génération des "assistants de défense antiaérienne" (Flakhelfergeneration), qui a connu la guerre vers la fin de celle-ci. Son grand livre, Le Tambour, date de  1959, les premiers procès en Allemagne sur les camps datent du milieu des années 1960 (après le procès Eichmann en 1962 en Israël) et puis c'est la période des mouvements estudiantins et extraparlementaires  et sont, entre autres, portées par le besoin de savoir des jeunes générations d'alors: les enfants demandent à leurs parents ce qu'ils ont fait sous le IIIe Reich,  de nombreux étudiants de mai 1968 engagés au sein du SDS (Ligue des étudiants socialistes, issue de la rupture avec le SPD) sont marqués par la révolte que provoque le passé même quand ce n'était que de "suiveurs" de leurs parents et leur refus à parler du passé. Encore que bien souvent les écoles ont déjà préparé le terrain et sensibilisé les élèves à ce que le IIIe Reich avait été: Heinrich Böll est très vite devenu une lecture obligatoire pour de nombreux élèves allemands. A la génération des enfants  a succédé aujourd'hui celle des petits-enfants qui ont une approche moins passionnelle mais qui veulent savoir pour savoir et éviter toute rechute. L'Allemagne est sans doute aujourd'hui le pays qui s'est le plus et le mieux confronté au passé en tant que somme d'individus et en tant que société - au point qu'une des questions qui est aujourd'hui également posée est de savoir si on n'en fait pas trop.  Provoquant par exemple la réaction de Martin Walser quand lui fut remis la prix de la Paix des Libraires allemands (1998) quand il évoqua la "massue morale" que l'on opposait aux Allemands, le rappel du IIIe Reich étant alors perçu comme une forme de "chantage moral". Cela avait provoqué un passionnant débat sur les dangers non pas d'un négationnisme qui ne dirait pas son nom mais sur les risques d'une sorte de "révisionnisme" par lassitude d'être toujours rappelé à son passé. Toute l'histoire de la République fédérale d'Allemagne montre qu'à chaque fois que des hommes politiques ont voulu tirer un trait sur le passé ils n'ont fait que provoquer un nouveau débat sur le passé - qui avec le temps malgré tout s'historise ou se transforme en rituel obligé. C'est également un fait que le poids du passé nazi reste une composante incontournable de la politique étrangère de l'Allemagne. G. Grass fait sans aucun doute partie de ceux qui ont contribué à ouvrir la voie à cette prise de conscience.

Quelle a pu être son influence dans la conscience morale de l'Allemagne post-nazie ? Celle-ci a-t-elle résisté au choc provoqué par son aveu concernant son passé au sein de la SS ?

Le qualificatif de "SS" me dérange pour qualifier la vie et l'oeuvre de Günter Grass, né en 1927, parce qu'il a été enrôlé dans la division des Waffen SS Pfrundsberg à l'âge de 17 ans, à la fin de la guerre, après avoir tenté de s'engager à l'âge de 15 ans, dans la marine, ce qui lui avait été refusé vu son trop jeune âge. L'aveu tardif - en 2006 - de Günter Grass  de son appartenance, quelques mois durant comme soldat, à la Waffen SS a provoqué en son temps la polémique parce qu'il était considéré comme la "conscience morale de l'Allemagne".  Des décennies durant, il n'avait eu de cesse de rappeler son passé à l'Allemagne parce que précisément il était convaincu que les Allemands ne pouvaient progresser sur la voie de la démocratie qu'en se confrontant au passé du IIIe Reich,  au régime nazi avec son cortège d'atrocités et à la guerre. Sa réputation s'en est sans aucun doute trouvée endommagée puisque il n'avait manifestement pas appliqué à lui-même, avec toute la rigueur nécessaire, le principe qu'il voulait voir pratiquer par l'ensemble des Allemands.  Ce reproche n'a pourtant pas fait oublier que toute son oeuvre littéraire  comme son action politique est confrontation permanente au passé. Grass d'ailleurs a dit très tôt qu'il a été un membre enthousiaste des Jeunesses hitlériennes comme à peu près tous les jeunes de sa génération et qu'il lui a fallu le  procès de Nuremberg pour découvrir ce qu'avait été la "solution finale" réservée aux juifs et prendre conscience de l'horreur et de la dimension du crime.  En ce sens, ce qu'il faut plutôt retenir que ce passage d'un adolescent dans les rangs de la Waffen SS, c'est que Grass dont la socialisation  s'était faite sous le III e Reich a réussi une conversion remarquable au rejet de la guerre et à la quête de la démocratie. Il n'a pas été le seul exemple: d'autres écrivains comme Heinrich Böll et Siegfried Lenz ont contribué au travail de mémoire qui leur paraissait d'autant plus nécessaire que l'Allemagne des années 1950 leur semblait préférer le refoulement au rappel du passé. Grass est avec eux un exemple de l'engagement des écrivains dits de la "jeune génération" qui se sont retrouvés au sein du Groupe 47 à l'invitation de Hans-Werner Richter et qui par la littérature ont voulu apporter leur témoignage sur ce qu'ont été le national-socialisme et surtout la guerre voulu par lui. C'est sa réputation d'écrivain qui lui a permis de s'établir comme Böll comme "conscience morale": Grass aimait à dire qu'il n'était pas un "intellectuel" mais un citoyen engagé dont la profession était d'être écrivain, une façon de se distinguer de l'intellectuel de gauche à la française tout en faisant le même chose. C'est cela qui l'a conduit dans les années 1960 à s'engager au sein du parti social-démocrate SPD et plus particulièrement dans l'équipe qui a mené les campagnes électorales de Willy Brandt en 1965 et 1969. Il revendiquait pour lui d'avoir suggéré à Willy Brandt, devenu en 1969 chancelier de la coalition sociale-libérale SPD-FDP, de revendiquer pour l'Allemagne fédérale "plus de démocratie".

Faire face à l'Histoire allemande pour qu'elle puisse reconstruire son avenir... Comment voyait-il l'Allemagne et son identité ?

Grass a une vision plutôt pessimiste de l'histoire allemande qui se reflète dans son approche plus morale que politique de l'unification dans les années 1990. Il n'examine pas alors tant les faits que la question de savoir si l'Allemagne "mérite" de faire son unité, elle aurait de par les crimes nazis perdu le droit de la faire, adoptant inconsciemment une sorte de thèse de la culpabilité collective  du peuple allemand que réfutaient pourtant les écrivains du Groupe 47. Il ne désespère pourtant pas des hommes puisque il croit à la démocratie comme moyen de rédemption (cf. son conseil à W. Brandt en 1969), il croit également à la prévention des guerres par la négociation, dans l'esprit de l'Ostpolitik menée au début des années 1970 par W. Brandt.

Il se veut défenseur à tout crin des droits de l'homme déclarés inaliénables par la Loi fondamentale de la RFA, la constitution aujourd'hui de l'Allemagne unifiée et a pour utopie la démocratie sociale chère au SPD. Malgré ses ruptures et ses retours vers le SPD, G. Grass est globalement resté fidèle à l'idéal social-démocrate, ne rompant avec le SPD que parce qu'il le soupçonnait d'abandonner ses idéaux comme sur la question du droit d'asile. G. Grass était en ce sens un social-démocrate de conviction et avait le sens de la fidélité à ses engagements là où chez Martin Walser, les oscillations ont été plus amples, allant du SPD au parti communiste et à la CSU bavaroise. Grass pense enfin et, même s'il n'en a pas fait un credo, il est en cela en accord avec la grande majorité des Allemands de sa génération (en tous cas à l'Ouest) que l'Allemagne a besoin de rester encadrée au sein de l'Europe pour éviter qu'elle fasse jamais à nouveau cavalier seul. Mais cela c'est un consensus qui va, historiquement parlant, du premier chancelier Konrad Adenauer à Angela Merkel et à son ministre des Affaires étrangères Franck-Walter Steinmeier.

Sa disparition laisse-t-elle le devoir de mémoire des atrocités sans porte-parole, dans une société moins concernée par les crimes nazis ?

L'époque des personnages porteurs de grands messages moraux tels que Heinrich Böll et Günter Grass est sans doute révolue en raison même de la médiatisation que connaissent nos sociétés: elle multiplie les possibilités de médiation et  le nombre de médiateurs auxquels les réseaux sociaux fournissent autant de forums (même si c'est à vrai dire pas seulement pour le meilleur, mais aussi pour le pire). On peut le regretter, mais la disparition de ces grandes voix ne laisse pas l'Allemagne seule face à son histoire, cette conscience est portée par le plus grand nombre et par les autorités de l'Etat et les représentants des corps intermédiaires. A cet égard, il semble remarquable de constater que là où des mouvements xénophobes tels que Pegida se développent, il sont contrés dans la rue-même par un plus grand nombre encore de manifestants ainsi que dans les médias par les autorités politiques et morales, à savoir le président fédéral J. Gauck, la chancelière Merkel, les chefs de partis, les représentants des syndicats et des confessions religieuses, etc. Sans oublier les fondations des partis qui sont aussi porteur de ce travail nécessaire de mémoire.

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