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La France traverse une crise identitaire avant d'être religieuse.
La France traverse une crise identitaire avant d'être religieuse.
©Reuters

Diagnostic de la société

Gueule de bois post-11 janvier : cher monsieur Manent, la crise est identitaire avant d’être religieuse

Entre concerts d’éloges et cries d’orfraies, le dernier ouvrage de Pierre Manent est, qu’on le veuille ou non, entré avec fracas au panthéon de la littérature post-Charlie. Si l’auteur délivre une analyse sans concession de la "situation de la France", ses prescriptions apparaissent en revanche en décalage avec l’origine du mal français. Derrière la question de l’islam, c’est en réalité la crise identitaire frappant notre pays qui est aujourd’hui plus que jamais au cœur des enjeux.

Julien Gonzalez

Julien Gonzalez

Julien Gonzalez est l'auteur pour le think tank Fondapol de "Trop d’émigrés ? Regards sur ceux qui partent de France" où il s'intéresse aux raisons et aux coûts de l'émigration des Français.

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Anthony Escurat

Anthony Escurat

Anthony Escurat est directeur des études de Nouveau Cap (think tank du MEDEF). Il est l'auteur de « Fiscalité locale des entreprises : un échec français » pour Nouveau Cap (mars 2019, 156 pages) et de « Le lobbying : outil démocratique » pour la Fondation pour l’innovation politique (février 2016, 48 pages).

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Une crise française d’abord identitaire

Bientôt un an après, les attentats de janvier 2015 n’ont manifestement pas rendu la vue à une France atteinte de cécité. Le mal qui la ronge depuis bientôt trente ans – et sur lequel elle porte un regard aveugle coupable – s’impose pourtant aujourd’hui avec la plus grande acuité : comme les deux faces d’une même pièce, bon nombre de nos concitoyens ne se considèrent pas français tandis qu’une autre partie ne se sent plus en France. Chacun portant, dos à dos, son lot de revendications et de frustrations légitimes. Cette France coupée en deux cohabite, se regarde en chien de faïence, sans se comprendre et – n’en déplaise aux bonnes âmes adeptes du multiculturalisme – sans ne jamais vivre ensemble. Pas à pas, une ligne Maginot s’est dès lors insidieusement tracée entre non pas la "France des villes" et la "France des champs" mais entre les mal nommés "Français de souche" et "Français d’ailleurs". Les "ils" ayant remplacé les "nous", la crise est donc identitaire avant d’être religieuse. 

En effet, pris en tenaille entre la société française à laquelle ils appartiennent et les héritages culturels et religieux de leurs parents, certains Français issus des dernières vagues d’immigration peinent – voire rechignent – à embrasser le roman national. Cause ou conséquence, ils seraient, selon l’INSEE, près de 40% à considérer ne pas être perçus par le reste de la population comme des citoyens à part entière. En parallèle, parce que, contrairement à leurs aïeux, ils ont pour la majorité coupé le cordon ombilical avec leur terre d’origine, la question de leur identité revient alors comme un boomerang. C’est là que l’islam entre en scène, non pas seulement comme un culte – pratiqué sur le sol hexagonal depuis plus d’un demi-siècle – mais comme l’ "identité-refuge" d’une génération en mal d’appartenances, doublement à la marge de la citoyenneté. 

>>> Lire également - Pierre Manent : “Je crois que les mœurs musulmanes sont et resteront pour un temps indéfini assez nettement distinctes de celles du reste de la société française, je cherche donc le principe de la vie commune"

En miroir, sous les coups de butoir de la mondialisation, de la construction européenne et du péril individualiste, la France apparaît aujourd’hui en perte de repères et de confiance. De cette angoisse maladive ont émergé "déclinisme", "populisme" et "nationalisme", cumulant succès en librairie et électoraux. Autant de symptômes d’un mal profond dont souffre un peuple français en proie aux doutes et pour qui la France multiculturelle d’aujourd’hui préfigure la fin des images d’Épinal. Ce faisant, alors qu’à cette nostalgie légitime se mêlent savoirs relatifs et discours absolus – un cocktail explosif ! –, la communauté musulmane française est désignée responsable de cet affaissement du sentiment national. Pour preuve, un sondage IFOP publié en 2011 – soit avant les attentats de Charlie Hebdo – révélait que 42% des Français interrogés considéraient la présence de l’islam comme une menace pour l’identité du pays. Le seul fait d’être musulman étant devenu une source de défiance, un attribut infamant. 

La "Grande Nation" d’hier, désormais recroquevillée sur elle-même, renâcle en définitive à faire sienne la France plurielle d’aujourd’hui tandis qu’en face la dernière génération de Français issus de l’immigration éprouve des difficultés à transcender son altérité. L’islam étant, dans ce maelström, l’otage malheureux d’une crise identitaire aiguë et généralisée. À cette aune, à l’inverse de ce que professe Manent, se focaliser sur la question religieuse revient à prendre le mal français par l’aval. Sa racine étant identitaire. 

Gauche-droite : accusées, levez-vous !

Comme si cela ne suffisait pas, à la myopie ambiante sur les causes et les conséquences du malaise s’ajoute une double lourde responsabilité générale, appelant une égale réprobation. Imaginez deux blocs dans la société française ; celui de gauche et celui de droite. Par bloc comprenez un ensemble unissant autour d’une certaine ligne idéologique citoyens-électeurs, mouvements associatifs et politiques. Voyez ces deux blocs sur le banc des accusés et pensez aux chefs d’inculpation.

Le premier devra répondre de "misérabilisme destructeur envers minorités". Ses tenants n’ont pas compris les leçons de leurs illustres ainés ; Victor Hugo, Émile Zola et Jean Jaurès sont usurpés ; leurs pâles copies confondent liberté et désordre, respect des droits individuels et absence d’exigence de responsabilité, autorité et oppression ; les enfants de la démocratie sont incités à devenir des enfants gâtés. Le résultat, en présence d’une population multiculturelle et de grandes difficultés sociales, est dévastateur : les discours compassionnels vrillent en justification dialectique du pire ou en détestation du roman national. Pour paraphraser Michel Onfray "ce peuple, notre peuple, mon peuple, est oublié au profit de micro-peuples de substitution". Certains crieront à la surenchère identitaire et continueront à ne pas comprendre que sans réaffirmation d’un commun – et donc sans recherche d’une homogénéité culturelle – la bataille est perdue d’avance. Non, "le parti des Roms et de la Palestine" ne nous sera d’aucune aide. Chez ceux-là, aucune considération pour l’angoisse identitaire de la population française majoritaire.

Le bloc de droite, quant à lui, devra s’expliquer pour son archaïsme maladif et son refus manifeste de tout métissage. Prisonnier d’une autre époque, le seul mot "assimilation" à la bouche, il n’a pas compris que la République des instituteurs est un cadavre, pas même fumant ; l’histoire ne se répétera pas, le sentiment d’appartenance à la nation française est à réinventer. Le ciment des tragédies du XXème siècle en moins, la distance culturelle pouvant exister entre une partie de nos compatriotes et le reste du pays en plus, la tache apparaît colossale mais ceux-là se bornent à pointer du doigt la différence, tuant dans l’œuf toute possibilité d’assumer d’éventuelles bi-culturalités. Funeste erreur.

Funestes erreurs, au grand dam de tous, jeunes et moins jeunes, puissants ou nécessiteux, Français d’ici ou d’ailleurs. Musulmans ou pas.

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