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L'Arctique est riche d'hydrocarbures.
L'Arctique est riche d'hydrocarbures.
©Reuters

Partie d'échecs sur la banquise

Guerre froide dans la course à l’Arctique

La Russie et les Etats-Unis ont lancé des plans d'investissement prioritaires dans le développement de l'Arctique. Si la Russie a commencé la course il y a plusieurs années, les Etats-Unis tentent de rattraper leur retard en déployant des sommes colossales. Avec la fonte des glaces, l’Arctique pourrait dévoiler de riches ressources naturelles... d'ores et déjà convoitées.

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective. Il est également membre de l'Institut Notre Europe Jacques Delors.

Pour le suivre sur Twitter : @cy_bret

 

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Depuis plusieurs années, sous l’impulsion de Vladimir Poutine, la Russie s'est lancée dans une vaste militarisation du pôle Nord. Moscou déploie de manière permanente des unités dans la région, la survole régulièrement et elle est pour l'instant la puissance la plus présente. Début août, le ministre russe des Affaires étrangères a même transmis à l'ONU leur revendication territoriale. En outre, la doctrine navale signée fin juin par Vladimir Poutine définit l'Arctique comme la zone prioritaire où investir. A la suite de quoi le Président américain a annoncé début septembre que les Etats-Unis allaient eux aussi se concentrer sur l'Arctique et déployer des moyens conséquents pour accélérer son développement.

  1. Atlantico : On a l'impression d'un scénario et d'une atmosphère proches de la guerre froide : une course à l'armement où chacun tente de prouver son hégémonie. Comment se manifeste "leur bataille" ? Quels sont les moyens déployés par chacun ?

Cyrille Bret : Les relations internationales ont effectivement pris un air de guerre froide depuis plusieurs années, en raison des tensions entre Etats-Unis et Russie. Si la guerre froide est présente dans les discours, elle est pourtant bien loin des réalités. Ni les relations Etats-Unis/Russie ni la scène internationale ne sont structurées de la même façon que durant les années 1950.

Certes, l’effort de défense russe mobilise plus de 4,5% d’un PIB actuellement en contraction. De même, les Etats-Unis continuent de consacrer une part importante de leur richesse à la conservation de leur suprématie militaire. Mais la course aux armements entre Russie et Etats-Unis n’a ni la même dimension ni la même dynamique : la Russie est économiquement et militairement loin de la parité que l’URSS avait obtenu à force de sacrifices dans les années 1970. Et les Etats-Unis ont pour rival désormais la Chine qui essaie de rattraper ses retards technologiques, opérationnels et stratégiques.

Autre différence : les affrontements idéologiques se sont considérablement estompés, surtout du côté de la Russie. Certes, le pays vit, depuis une décennie, un regain nationaliste, un renouveau orthodoxe et un nouvel élan patriotique. Mais ce phénomène est bien différent de l’exportation de la révolution par l’URSS. Si les Etats-Unis ont encore un leadership à vocation messianique, la Russie, elle, est une puissance conservatrice à l’échelon régional et défensive à l’échelon international. Quant aux Etats-Unis, s’ils continuent à rallier à eux des pays de petite taille (Etats baltes, Philippines), ils ne sont plus capables de s’imposer comme les leaders du monde libre. L’Europe s’impose graduellement et les émergents se ménagent des marges d’autonomie plus grandes.

La rhétorique de la guerre froide est surabondamment utilisée – par les Républicains conservateurs à Washington, par les nationalistes à Moscou – mais aussi dans les anciennes démocraties populaires et dans les anciennes républiques soviétiques afin de raviver certaines mobilisation. La Guerre Froide ne reviendra pas autrement que dans les paroles.

Dans la zone arctique, les rivaux recourent à des outils classiques : ils occupent le terrain, politiquement et militairement.

Côté russe, les forces armées mettent sur pied une force permanente nouvelle, forte de plus de 6 000 hommes, resserrent le maillage des bases militaires sur les chapelets d’îles de l’océan arctique (îles Kotelny, et Wrangel), déploient des brigades arctiques, créent des unités de drones notamment sur la péninsule des Tchouktches. En somme, l’espace arctique russe se remilitarise. En outre, la Russie a présenté à la Commission des plateaux continentaux de l’ONU une nouvelle demande d’extension de ses eaux territoriales et de sa zone économique exclusive le long des dorsales de Lomonossov et Mendeleïev. Occuper et étendre le terrain est le maître mot.

Côté américain, on observe des efforts symétriques : les Etats-Unis multiplient les manœuvres avec leurs alliés de l’OTAN. Et ils préparent un contre argumentaires concernant les eaux territoriales russes. La Conférence GLACIER, présidée par le Président Obama le 31 août dernier, a donné la réplique américaine : les Etats-Unis souhaitent réinvestir cet espace.

  1. Que cherchent-t-ils en Arctique ? Que peut leur apporter un contrôle de cette zone ? En quoi est-elle stratégique ?

La zone arctique est stratégique à plusieurs égards pour les anciens rivaux de la guerre froide.

Le premier enjeu est énergétique : le consensus des experts attribue à l’Arctique 25% des réserves en gaz et 15% des réserves en pétrole. L’exploitation de ces hydrocarbures est tout à la fois un défi technique, un challenge environnemental et une vaste entreprise financière. En l’état actuel des cours, ces hydrocarbures ne peuvent être exploités qu’à perte. Mais étendre sa maîtrise de l’Arctique, c’est préparer les décennies à venir en matière énergétique. Il en va de même en matière de ressources minérales déposées sur les fonds marins. L’Arctique pourrait être un "nouveau Moyen-Orient". C’est pourquoi les majors américaines et russes y consacrent de nombreux efforts.

Le second enjeu est halieutique : avec le réchauffement climatique, poissons et microorganismes remontent vers les eaux froides qui leur sont plus propices. La concentration plus grande de ces ressources est rendue plus accessible par la réduction des périodes et des surfaces d’emprise glaciaires. De nouvelles zones de pêche s’ouvrent pour approvisionner des marchés alimentaires en essor.

Le troisième enjeu est maritime : la réduction des glaces et la modernisation des flottes ouvrent aux flottes commerciales de nouvelles routes. L’une des artères de la mondialisation, entre Asie et Europe, pourrait être complètement modifiée dans son tracé par l’ouverture, depuis longtemps annoncée, du passage du Nord-Ouest qui irait du Pacifique à l’Atlantique par les côtes canadiennes en gagnant 18 à 20 jours soit 40% du temps.

En raison de ces trois enjeux, et d’autres, plus symboliques et politiques, la maîtrise militaire du Grand Nord est un enjeu de puissance entre la Russie et les Etats-Unis. Tous les attributs classiques de la puissance sont mobilisés : sous-marins, bases militaires, aéroports, expéditions scientifiques, expéditions d’exploration pétrolière. Pour le moment, c’est la Russie qui est la plus active dans la région.

  1. Comment peut évoluer "ce conflit" dans les prochaines années ? Jusqu'où cela va aller ? La Russie et les Etats-Unis sont-ils les seuls à investir l'Arctique ?

L’Arctique est l’objet des préoccupations et des actions de tous les Etats riverains et même au-delà. La Chine est un acteur non arctique majeur en raison de l’importance que revêt pour elle le potentiel passage du Nord-Ouest. Mais surtout, le Danemark, l’Islande, le Canada, la Norvège sont directement concernés par les opérations en Arctique.

Plus directement, le Canada de Stephen Harper est en train de déployer une politique arctique importante : il projette la création d’un port arctique en eaux profondes, plus un investissement de plus de 720 millions de dollars. Les forces armées canadiennes mènent régulièrement des exercices polaires et conduisent chaque année l’opération Nanook pour des manœuvres de grande envergure. Quant aux gardes-côtes canadiens, ils attendent la livraison de nouveaux vaisseaux. C’est que la souveraineté sur les eaux du passage du nord-ouest est contestée : si le Canada les considère comme des eaux territoriales, ses rivaux dans la région soutiennent leur statut international.

A plus petite échelle, la Norvège repositionne de plus en plus de forces au nord du cercle polaire.

Les évolutions dans la zone devraient être axées sur les coopérations. La zone est écologiquement fragile, économiquement prometteuse mais ardue à mettre en exploitation et militairement explosive. L’Arctique exige une coopération poussée. Les structures de coopération régionales existent. Dans le sillage du discours de Mourmansk de 1987 de Mikhail Gorbatchev, le Conseil Euro-Arctique de Barents a été créé en 1993, le Conseil de l’Arctique a été créé à Ottawa en 1996, etc.

Toutefois, plusieurs facteurs pourraient raviver les tensions. La Russie pourrait être tentée de prendre des gages sur l’avenir et de reporter ses ambitions déçues en Europe vers un espace où elle est structurellement en position de force ; si l’ouverture effective du passage du Nord-Ouest avait lieu, la Chine et le Canada pourraient eux aussi s’engager dans une spirale de tensions.

En somme, les coopérations nécessaires ne sont pas nécessairement les plus probables.

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