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Guerre commerciale : l’Europe perd une bataille devant l’OMC mais pas la guerre
©PASCAL PAVANI / AFP

Airbus - Boeing

Guerre commerciale : l’Europe perd une bataille devant l’OMC mais pas la guerre

Une décision de l'OMC, au sujet d'un conflit entre Boeing et Airbus, pourrait générer de nouvelles taxes américaines sur les exportations européennes, pour un montant évalué à 7,5 milliards de dollars. Mais Bruxelles n'a pas l'intention de se laisser faire.

Iana Dreyer

Iana Dreyer

Iana Dreyer est Fondatrice de Borderlex.net, le site d'information leader sur la politique commerciale en Europe. 

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Atlantico.fr : Dans quel contexte de guerre commerciale intervient la décision de l’OMC en faveur des Etats-Unis, pour l’Europe?

Iana Dreyer : L’Union Européenne et les Etats-Unis se sont engagés dans un processus diplomatique depuis la rencontre entre le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et le président américain Donald Trump de juillet 2018. Les deux leaders s’étaient engagés à aboutir à un accord commercial. La rencontre a eu lui suite à une menace américaine d’imposer des droits de douane sur les importations d’automobiles.

Durant cette rencontre, l’Union Européenne s’est engagée à importer d’avantage de gaz liquéfié, de soja, etc. La promesse n’engageait a rien car ces importations vont croissant de toute manière pour des raisons strictement commerciales. Mais les négociations en vue d’un accord commercial n’ont pas abouti sur raison de désaccord concernant l’inclusion de produits agricoles.

La Commission européenne s’est plutôt félicitée d’avoir calmé le jeu, d’avoir réussi à faire en sorte que les Etats-Unis n’imposent pas tout de suite ses droits de douane sur l’automobile. 

Avec l’escalade des tensions dans l’affaire Airbus, la question est désormais: Sommes-nous arrivés au bout de ce processus d’engagement et d’accalmie?

Au printemps dernier, Donald Trump a reporté sa décision sur l’automobile. Il a imposé une nouvelle date butoir le 1er novembre de cette année, pour négocier des accords commerciaux spécifiques avec notamment le Japon et l’Union Européenne. 

Il faut se rappeler qu’il y a un rapport du Département du Commerce américain qui dit qu’il y a une possible menace sur la sécurité nationale liée aux importations d’automobiles et de composants. La plupart des Etats européens étant dans une alliance avec les Etats-Unis via l’OTAN, cette nouvelle vision ‘sécuritaire’ américaine laisse perplexe.

Entre temps les Etats-Unis ont conclu un accord avec le Japon et renégocié les termes de leur accord commercial avec le Canada et le Mexique – sous la même menace de droits de douane sur leurs exportations automobiles.

Vu de Washington, il ne reste plus qu’a conclure un accord commercial avec les Européens. Or les chances d’aboutir sont minimes, ce qui explique pourquoi l’Europe est, pour ainsi dire, dans la dernière ‘ligne de mire’ américaine.

Que vont faire Américains et les Européens désormais? Personne ne le sait vraiment. Il y a eu des signaux assez contradictoires venant de l’administration Trump cet été. D’une part, il y a eu cette escalade dans cette vieille dispute concernant les subventions à Airbus a l’Organisation Mondiale du Commerce. De l’autre le Département d’Etat a indiqué vouloir s’engager dans une remise à plat – un « reset »- de la relation transatlantique. Les Américains mettent beaucoup d’espoir dans la nouvelle Commission qui doit prendre ses fonctions en novembre sous la direction de l’allemende Ursula van der Leyen.

Dans l’affaire Airbus, les Etats-Unis refusent de jouer le jeu diplomatique qui se joue en général à la fin de longues disputes à l’OMC. Il est possible d’introduire des restrictions commerciales à la fin d’un litige à l’OMC. Il ne s’agit pas de la première fois que cela  arrive. Mais en général les deux parties au conflit parviennent à une entente pour éviter l’escalade en matière de droits de douane. Pour l’instant les Etats-Unis se braquent. 

Les dommages commerciaux liés aux droits de douane seront considérables. Le rapport de l’OMC autorise les Américains à imposer des droits à hauteur de 7.5 milliards de dollars. Les produits affectés sont surtout sur l’aéronautique, mais aussi les produits agricoles, l’alimentaire, les vins et spiritueux.

A l’heure à laquelle nous parlons, nous n’avons pas entendu le mot de la fin des Américains. Ils ont indiqué qu’ils allaient poser ces droits de douane immédiatement. 

On a l’impression d’être arrivé à une impasse: qui va céder en premier? 

Pour qui le rapport de force est-il plutôt favorable? Donald Trump est-il isolé sur cette question? Comment ce problème va-t-il évoluer?

Je ne parle pas de la question de la sécurité et du militaire, pour laquelle le continent européen dépend des Américains, et don t l’engagement sur le continent semble de moins en mois inconditionnel. Dans la relation transatlantique économique - au niveau strictement commercial - on arrive il y a une forme d’égalité du rapport de force. 

La Commission européenne est prête à riposter à toute escalade commerciale américaine avec ses propres droits de douane. Les produits américains potentiellement affectés sont connus. L’UE a déjà frappé avec des mesures de rétorsion après les droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium imposés au printemps 2018. 

Il y aura probablement une forme de discussion dans les semaines qui viennent. En tout cas la situation est tendue et les Européens sont très inquiets. 

Est-ce qu’ils ont raison? Est-ce que les Européens ont plus perdu que d’autres pays dans ce contexte de remise en question des accords américains? 

Non, ceux qui ont perdu le plus dans la nouvelle politique ‘commerciale’ américaine sont les Japonais, les Canadiens, les Coréens. Les Canadiens et les Mexicains ont renégocié l’ALENA - NAFTA en anglais – sous la menace et en des termes largement dictés par Washington, notamment sur l’automobile. Les Japonais ont accepté d’ouvrir en partie leurs marchés agricoles sans garantie que les Etats-Unis n’imposent au final des droits de douane sur l’automobile japonais. 

L’UE quant à elle a fait des gestes pour apaiser les Américains – en accélérant des négociations déjà en cours sur des quotas d’importation de bœuf non traité aux hormones lie à un vieux litige OMC ou sur des graines de soja utilisées dans la production de biodiesel en Europe.  Ces gestes sont symboliques. L’UE n’a rien cédé sur le fond. Et les américains ont effectivement l’impression de n’avoir rien obtenu. 

Le principal sujet de guerre commerciale c’est celle entre les Etats-Unis et la Chine. Les Européens ont-ils pu profiter de ce conflit, ou est-ce qu’au contraire ça les affecte peu?

Il y a plusieurs types de réponses, selon où on se place.

Dans ce conflit sino-américain, les Européens ont perdu au niveau institutionnel. Vous avez sans doute entendu parler de la crise actuellement qu’il y a à l’Organisation Mondiale du Commerce sur son fameux mécanisme de règlement juridique des conflits commerciaux. Les Etats-Unis bloquent le renouvellement des juges l’organe d’appel - ce même organe qui a permis aux Américains de conclure l’affaire des subventions à Airbus en leur faveur.  D’ici décembre il n’y aura donc plus d’organe d’appel. Une des raisons principales du blocage américain est leur conflit avec la Chine et le fait que l’organe d’appel ait jugé par le passé en leur défaveur suite entre autres à des litiges initiés par la Chine. Les Européens en pâtissent car ils sont avec les Américains ceux qui ont le plus recours traditionnellement à ce mécanisme. L’Europe préfère des mécanismes juridiques que des mécanismes politiques ‘durs’ dans la gestion des conflits commerciaux. Les efforts diplomatiques de Bruxelles pour résoudre l’impasse à Genève n’ont, à ce jour, pas abouti. 

A court terme les entreprises européennes ont plutôt gagné dans la réorganisation en cours des chaînes de valeurs mondiales que provoque l’escalade protectionniste américaine vis-à-vis de la Chine - en gagnant des parts de marché, etc. Mais ce n’est en effet que du court terme. 

Un autre aspect positif de la guerre commerciale sino-américaine pour l’Europe c’est qu’elle a également permis à la Chine de commencer à accepter qu’il faut aussi dialoguer avec des Européens sur certains sujets commerciaux, notamment l’ouverture aux investissements européens, le transfert forcé de technologies, les subventions industrielles. Il y a une forme non pas de rapprochement mais de ré-aiguillage, en tout cas le processus a ramené les Chinois à la table de discussions avec les Européens. 

Globalement tout le monde est perdant.  Nous sommes dans une situation extrêmement incertaine. Et c’est là la méthode de l’administration Trump : faire régner l’incertitude pour faire céder les autres. Mais ils seraient perdants s’ils allaient jusqu’au bout, car les Européens trouveraient un moyen de riposter. Si ça se passe mal avec les droits de douane sur Airbus et sur l’automobile le 1er novembre, les tentatives américaines de rapprochement avec les Européens vont clairement échouer. À eux de voir. 

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