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Le parti de Giorgia Meloni domine les sondages dans le cadre des élections législatives en Italie.
Le parti de Giorgia Meloni domine les sondages dans le cadre des élections législatives en Italie.
©Piero CRUCIATTI / AFP

Elections italiennes

Giorgia Meloni : Comment l’extrême droite italienne s’est transformée pour reconquérir le pouvoir ?

Giorgia Meloni, présidente du mouvement « Fratelli d’Italia », domine les intentions de vote dans le cadre des élections législatives italiennes qui se déroulent le dimanche 25 septembre.

Pierre Clairé

Pierre Clairé

Pierre Clairé est analyste du Millénaire, think-tank gaulliste spécialisé en politiques publiques diplômé du Collège d’Europe

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Les derniers sondages créditent le parti Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni de 24% des intentions de votes lors des prochaines élections générales. La forte abstention et le mode de scrutin utilisant la méthode d’Hondt laissent penser que la coalition de droite pourrait obtenir une majorité absolue des sièges, ce qui permettrait à Meloni de devenir la première femme Présidente du Conseil des Ministres italien. La possible élection d’une Première Ministre d’extrême droite nous pousse à nous questionner sur les changements de la vie politique italienne, avec la progressive normalisation des partis extrêmes. 

La bipolarisation de la politique italienne depuis la fin du fascisme

Depuis la fin du fascisme et la réunification du royaume d’Italie en 1945, la vie politique était polarisée entre la gauche et la droite modérées, sans que les extrêmes n’aient véritablement leur mot à dire. Alors qu’il avait participé à la transition après la chute de Mussolini, le Parti Communiste Italien fut exclu de la vie politique italienne malgré ses scores élevés lors de différentes élections. L’alignement sur l’URSS et le soutien aux Brigades Rouges par exemple ne jouèrent pas en leur faveur et dès la formation du premier gouvernement d’Alcide de Gaspieri, et alors que beaucoup de partis de gauche y participaient, il fut mis à l’écart de la vie politique. Les partis d’extrême droite furent quant à eux marginalisés et décriés après l’épisode fasciste, et le principal d’entre eux, le Movimento Sociale Italiano, auquel le Front National emprunta le logo de la flamme tricolore, n’a jamais véritablement pesé. La vie politique italienne fut marquée durant plusieurs décennies par l’instabilité et l’alternance entre le centre droit, avec le parti Democrazia Cristiana comme fer de lance, et le centre gauche, avec le Partito Socialista Italiano.

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Cette bipolarisation pris fin avec l’arrivée de Silvio Berlusconi au pouvoir en 1994, avec deux accords de coalition de droite se référant à Forza Italia. Pour la première fois, des partis dits d’extrême droite se retrouvaient dans la coalition au pouvoir, ce qui constitua un énorme changement. L’alliance pôle des libertés liait Forza Italia, parti de Berlusconi, avec le Parti la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, et représentait la droite dans le Nord et le Centre du pays. Le pôle du bon gouvernement rassemblait Forza Italia et l’Alleanza Nazionale de Gianfranco Fini et servait de base à la droite pour les autres régions. Plus tard, l’Alleanza Nazionale, parti néo-fasciste, fusionne dans Il Popolo della Liberta, grand parti de droite lancé par Silvio Berlusconi, ce qui aidera à rendre cette extrême droite italienne plus fréquentable.

La montée en puissance des extrêmes

En 2009, est fondé le parti populiste et attrape tout Mouvement 5 étoiles, ou Movimento 5 Stelle (M5S) par le comique Beppe Grillo. Alors que ce parti se définissant comme populiste et antisystème n’était crédité que de moins de 5% des intentions de votes avant les élections de 2013, il a récolté 25,56% des voix, loin devant le Premier Ministre sortant Mario Monti, devenant ainsi la troisième force politique du pays. Lors des élections de 2018, le Mouvement 5 Étoiles est devenu le premier parti politique du pays, recueillant près de 33% des suffrages et formant le gouvernement avec la Lega de Matteo Salvini. Après le départ de ce dernier, le parti s’est imposé comme un interlocuteur et partenaire de premier plan, formant un gouvernement avec le Partito Democratico entre autres, puis en prenant part à la grande coalition de Mario Draghi.

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Matteo Salvini a renommé la Ligue du Nord en Ligue ou Lega afin de lui donner une ampleur nationale, alors que le parti n’était présent que dans le Nord du pays. L’objectif de Salvini était d’en faire à la fois un des principales forces politiques d’Italie et un tremplin à ses ambitions personnelles. Pari réussi car lors des élections de 2018, ce parti qui était par le passé vu comme un allié de Berlusconi dans le Nord du pays a récolté 17,35% des voix, menant la coalition de droite à un score de 37%. Par la suite, Matteo Salvini a pu pactiser avec le M5S et former un gouvernement, obtenant le ministère de l’Intérieur entre autres.

Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, parti néofasciste, est le membre le plus récent de la coalition de droite. Il fut fondé en 2012 après le départ de certains anciens membres d’Alleanza Nazionale du parti le Peuple de la Liberté, dirigé par Silvio Berlusconi. Alors que Gianfranco Fini, ancien leader du néofascisme, s’était converti à l’europhilie et au libéralisme, certaines personnalités réclamaient une droite clairement eurosceptique, nationaliste et anti immigration, valeurs qui n’étaient pas défendues par Silvio Berlusconi pour eux. Lors des élections de 2013, ce parti n’obtient que 2% des suffrages et4,4% en 2018, le plaçant en troisième position dans la coalition de droite menée par Salvini. Pourtant il est aujourd’hui crédité de plus de 24% des intentions de votes, ce qui permettrait à sa cheffe de file, Giorgia Meloni, de devenir Présidente du Conseil dans quelques semaines.

Les extrêmes normalisés

En quelques décennies, les partis extrêmes et populistes se sont donc imposés sur le devant de la scène politique italienne sans que cela ne soit le vecteur d’une plus grande instabilité politique. Le M5S et la Lega ont soutenu et participé au gouvernement de Mario Draghi et leur soutien lui a permis de se maintenir pendant plus de 18 mois, ce qui est relativement élevé en Italie. C’est par ailleurs leur défection et leur refus de voter la confiance au gouvernement de l’ex-président de la Banque centrale européenne qui a précipité sa chute et la convocation de nouvelles élections le 25 septembre. Alors que cela était inimaginable il y a encore quelques années, les partis extrêmes sont en mesure d’avoir une forte influence sur la vie politique italienne. Ils sont donc passés du rôle d’agitateurs à celui de partis de gouvernement.

Même si la présence de ces partis est désormais normale pour les Italiens et qu’ils joueront clairement un rôle important lors des prochaines élections générales, ceux-ci continuent d’inquiéter à l’étranger. C’est pour cela qu’il y a quelques semaines, Giorgia Meloni a tenu à rassurer ses futurs partenaires européens en enregistrant des messages en français, anglais ou espagnol, destinés à la presse européenne. Elle a voulu montrer que son parti, Fratelli d’Italia, était capable de mener une coalition gouvernementale, malgré ses idées nationalistes et eurosceptiques. Matteo Salvini quant à lui brigue au minimum le ministère de l’Intérieur et souhaite son retour au gouvernement mais il n’a pas laissé que de bons souvenirs lors de son précédent passage au Palais du Viminal. Lui aussi cherche à se racheter et dédiaboliser son parti, pour rendre le retour de la droite au pouvoir plus probable.

Finalement, près de 70 ans après la mort de Benito Mussolini et la fin de la République Sociale Italienne, l’élection d’une Première ministre issue d’un parti néofasciste n’a jamais été aussi probable. Si cela peut paraître surprenant, ceci illustre surtout la capacité de l’extrême droite italienne à se transformer et révèle les maux profonds qui touchent l’Italie et auxquels les partis traditionnels n’ont pas su apporter de réponse.

Pierre Clairé est spécialiste des questions européennes, diplômé du Collège d’Europe et Directeur adjoint des Études du Millénaire, think-tank gaulliste spécialisé en politiques publiques

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