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Charles de Gaulle rencontre le président américain Harry Truman, le 24 août 1945 à Washington, en présence du ministre des Affaires étrangères français, Georges Bidault.
Charles de Gaulle rencontre le président américain Harry Truman, le 24 août 1945 à Washington, en présence du ministre des Affaires étrangères français, Georges Bidault.
©AFP

Bonnes feuilles

Georges Bidault, un témoin clé de la guerre froide au sortir de la Seconde Guerre mondiale

Maxime Tandonnet publie « Georges Bidault, De la Résistance à l’Algérie française » aux éditions Perrin. Militant chrétien sous l'entre-deux-guerres, Georges Bidault est devenu, en 1942, le plus proche compagnon de Jean Moulin avant de lui succéder à la tête de la résistance intérieure. Ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle à la Libération, il prit personnellement une part déterminante à la reconquête du « rang » international de la France en 1945. Au début des années 1960, son engagement en faveur de l'Algérie française acheva de le diaboliser et d'en faire un authentique paria contraint à l'exil. Extrait 1/2.

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est essayiste et auteur de nombreux ouvrages historiques, dont Histoire des présidents de la République Perrin 2013, et  André Tardieu, l'Incompris, Perrin 2019. 

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Georges Bidault assume la charge de ministre des Affaires étrangères depuis sa nomination au Quai d’Orsay par le général de Gaulle le 9  septembre 1945. À l’exception de quelques semaines entre la fin de son expérience à la tête du gouvernement et l’élection du président de la République, Vincent Auriol, sui‑ vie de la désignation de Paul Ramadier à la présidence du Conseil le 28  janvier 1947, il n’a jamais cessé d’exercer cette fonction. Pendant une année et demie supplémentaire, sous les gouvernements de Paul Ramadier, de janvier à novembre  1947, puis de Robert Schuman jusqu’au 26 juillet 1948, le Bourdonnais reste aux commandes de la diplomatie française. Avec la guerre froide dont il sera parmi les principaux acteurs, il renoue avec la notion de résistance, cette fois-ci non plus envers la barbarie nazie mais face à l’expansionnisme soviétique.

L’entrée dans la guerre froide

En effet, à compter de 1947, les tensions s’exacerbent entre anciens alliés anglo-saxons, d’une part, et soviétiques, d’autre part. Les deux camps basculent dans une logique d’affronte‑ ment qui les conduira aux portes d’un troisième conflit mondial. L’Armée rouge de Staline occupe l’intégralité de l’Europe de l’Est. La Pologne, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, dirigées par des régimes communistes, sont passées sous la domination de l’URSS. Le 12 mars, le président Harry Truman prononce son célèbre discours devant le Congrès américain, destiné à organiser la défense du monde libre : « C’est un fait, déclare-t-il, que depuis quelques mois, des régimes totalitaires ont été imposés à un certain nombre de pays. » Sa politique dite de « l’endigue‑ ment » vise dès lors à s’opposer par tous les moyens nécessaires à la progression du rouleau compresseur soviétique. L’avenir de l’Allemagne, partagée à l’ouest entre les trois vainqueurs occidentaux et l’Union soviétique qui en occupe le tiers oriental, est au cœur des tensions internationales.

Le 17  mars 1947 s’ouvre à Moscou une conférence quadri‑ partite de la dernière chance consacrée à l’avenir du vaincu de la Seconde Guerre mondiale. Georges Bidault y représente la France. « En 1945, écrivait-il, l’Allemagne était au milieu de l’Europe un trou noir béant. Saignante, écrasée, ses usines éteintes, ses maisons détruites, son territoire fumant sous les bombes, la misère pour tous, le viol à l’Est, les cigarettes –  monnaie pour tout obtenir – à l’Ouest, le plus grand écroulement matériel et moral de l’Histoire. » Pour le Bourbonnais –  alors en parfaite harmonie avec de Gaulle, la classe politique dans son ensemble et l’opinion publique française  –, la priorité des priorités est d’empêcher une future guerre de revanche : « Le but de notre génération est de mettre fin à la diabolique promesse du Faust de Goethe : nous ne laisserons jamais le monde au repos ; ainsi parlait l’esprit du mal. » Il réclame « non une paix de vengeance, mais de prudence et de précaution ». La diplomatie française plaide ainsi en faveur du démantèlement de l’ennemi traditionnel d’outre-Rhin. La Ruhr avec son bassin industriel deviendrait une entité politique autonome et soumise à un contrôle international ; la Rhénanie serait transformée en État indépendant ; et la rive gauche du Rhin, soumise à une occupation permanente des forces alliées, incluant des têtes de pont sur la rive droite. Quant à la Sarre et ses abondantes ressources en houille, elle ferait l’objet d’un rattachement économique à la France.

Pendant le voyage en train de plus de vingt-quatre heures, le ministre des Affaires étrangères a tout le temps de ressasser les multiples incidents qui ont émaillé, pendant les douze derniers mois, ses relations avec Molotov, son homologue soviétique. Ces malentendus, souvent à caractère formel, recèlent-ils déjà des failles béantes dans l’entente franco-soviétique scellée à la Libération ? Ainsi, six mois auparavant, le 25 août 1946, les cérémonies commémoratives de la libération de Paris avaient donné lieu à un vif incident diplomatique. Une estrade était montée sur le parvis de l’Hôtel de Ville pour permettre aux personnalités étrangères d’assister au spectacle dans les meilleures conditions. Or la place prévue pour Molotov ne se situait qu’au second rang, derrière le fauteuil présidentiel occupé par le Bourbonnais encadré de ses deux homologues, anglais et américain. Ulcéré de se voir ainsi placé derrière les Anglo-Saxons, le chef de la diplomatie soviétique avait quitté la tribune, dévalant d’un pas nerveux l’étroit escalier avant de fendre fougueusement la foule sidérée. Une sérieuse maladresse protocolaire ? Peut-être, mais comment négocier avec des partenaires aussi irritables et formalistes ?

Le soir même de son arrivée à Moscou, le 17  mars, Bidault apprend de la part de l’ambassadeur de France, le général Catroux, qu’il est attendu sans délai par Staline au Kremlin à 22 heures précises. Leur entretien se déroule dans une pièce sobre meublée d’une grande table et de chaises, dont les murs blancs sont ornés d’immenses portraits de Marx, Engels et Lénine. L’accueil du tsar rouge et de Molotov est d’une « extrême cordialité ». Georges Bidault expose la position traditionnelle de la France concernant l’avenir de l’Allemagne. Les dirigeants soviétiques présentent leurs vues, qui sont aux antipodes des siennes. Cependant, un vif incident survient à propos de la Sarre. Bidault annonce d’emblée à ses interlocuteurs son rattachement économique prochain à la France, ce qui lui permettra de bénéficier de ressources en houille indispensables à la reconstruction. Staline se formalise d’être ainsi placé par le ministre français devant le fait accompli.

— Il y a encore un problème avec la Sarre, corrige-t-il.

— C’est réglé, affirme Bidault.

— Non, ce n’est pas réglé !

Tard dans la nuit, à l’issue d’un interminable dialogue de sourds, le leader soviétique invite Bidault à faire front avec l’URSS contre les Anglo-Saxons : « Mieux vaut deux contre deux que trois contre un ! » Le Bourbonnais lui fait sèchement valoir qu’il n’a d’autre préoccupation que les seuls intérêts de son pays.

La teneur conflictuelle de cette négociation marque un tournant dans l’histoire diplomatique de l’après-guerre. La France s’apprête à tourner le dos à l’ambition gaullienne qui prédominait jusqu’alors : le choix d’une troisième voie, intermédiaire entre les Anglo-Saxons et l’Union soviétique. Dès lors, la politique de Georges Bidault va consister à ancrer la France dans le camp des démocraties libérales.

Pendant sept interminables semaines, le dialogue entre les quatre délégations s’enlise dans les malentendus et les incompréhensions. Le ministre français se trouve bien souvent isolé. En effet, si les trois autres grands convergent sur un point, c’est justement dans leur rejet catégorique des projets français vis-à-vis de l’Allemagne. Il n’est pas question pour eux de confier la Ruhr à une autorité internationale ni d’une solution d’indépendance pour la Rhénanie. Quant au rattachement économique de la Sarre, l’URSS y est définitivement opposée. Le Bourbonnais exige au moins la mise à la disposition de son pays d’une partie de la production de houille d’outre-Rhin : « Nous ne pouvons pas tolérer que le charbon, qui est la base de toute industrie de guerre, soit laissé en abondance à la disposition de l’Allemagne ! » Il n’obtient aucune réponse claire pendant la conférence à quatre. Cependant, en l’absence des Soviétiques, Américains et Britanniques lui apportent quelques assurances sur ce point.

L’axe occidental se ressoude sur la question du futur système politique germanique. Georges Bidault, contraint de renoncer au « rêve français » d’un démembrement de l’Allemagne, une sorte de traité de Westphalie des temps modernes, se rallie à la vision des Anglo-Saxons en faveur d’une Allemagne transformée en État fédéral. Cette structure décentralisée, fondée sur le partage du pouvoir entre l’État fédéral et les Länder, est présumée moins propice au retour d’un régime autoritaire et belliqueux. Un tel basculement du Moulinois sur l’avenir de l’Allemagne – dicté par le constat de son isolement – lui vaut la vindicte du général de Gaulle, qui rejette toute concession à ce sujet et juge la nouvelle approche du ministre des Affaires étrangères « mauvaise, très mauvaise [relevant] du lâchage [car] dans une affaire comme celle-là, si on cède d’un pas […] on est perdu ». Mais rien n’est simple : l’URSS combat résolument le projet occidental d’instauration d’une fédération allemande et ne voit pas autrement le futur de ce pays que sous la forme d’un puissant État unitaire – avec l’arrière-pensée de le rattacher à son orbite. Georges Bidault est indigné à cette perspective. Reconstituer le Reich ? Les leçons de l’Histoire n’auront-elles, une fois de plus, servi à rien ?

À Moscou, les séances se suivent et se ressemblent. Elles durent sept à huit heures par jour, austères, monotones et ennuyeuses à mourir. Dans un climat « d’urbanité mais d’imperméabilité réciproque absolue », elles donnent lieu à la lecture fastidieuse de documents suivie de leur traduction. Staline « se tient très haut dans l’empyrée » et tout esprit de dialogue s’est effacé devant une sclérose croissante. Selon Bidault, la paranoïa des dirigeants de l’URSS explique la paralysie des travaux : « Ils n’envisagent pas qu’un geste soit fait sans calcul, pas une idée de la bonne foi ni de sentimentalisme. »

Dans ce genre de circonstances, face à la logorrhée soviétique qui l’exaspère, le ministre français recourt parfois à la dérision. L’humour est son mode de défense face à la langue de bois diplomatique que Molotov parle à la perfection. Au verbiage bureaucratique de ce « Monsieur Niet », il oppose de temps à autre des paroles décalées à connotation surréaliste : « Un certain soir […] où la conversation traînait un peu, Georges Bidault se mit à parler longuement des poissons du lac Baïkal, sur lesquels son collègue soviétique savait peu de choses. » Cependant, lors du dîner qui suit, les délégations sont toujours plongées dans l’impasse et ne trouvent plus rien à se dire : « Et si nous parlions des pois‑ sons du lac Baïkal ? » suggère Molotov, comme si l’humour du Bourbonnais avait ouvert une fissure dans le couvercle de béton.

Pour tromper l’ennui de ces dialogues de sourds qui s’étirent indéfiniment, monologues sans issue et pinaillages stériles, le Bourbonnais s’amuse parfois à défier les traducteurs en lâchant des formules typiquement françaises avec un sourire en coin qui leur est dédié : « Je me jette à l’eau », ou « Nous avons mangé notre pain blanc »… Mais ce ton déjanté, qui contraste avec la gravité ou la dureté des négociations, manque parfois de dégénérer en incident diplomatique. Ainsi, une séance se trouve plongée dans l’impasse et un interminable silence. « C’était pour laisser passer les anges », commente Bidault, les yeux levés au ciel avec un air mystérieux, à l’issue de ce passage à vide. Interloqués, les interprètes se concertent avant de bafouiller une traduction approximative. Perplexe, Molotov se tourne vers sa délégation et l’incident se prolonge indéfiniment. Puis, il se lève et réclame une explication claire, faute de quoi la séance sera interrompue.

L’échec des sept semaines de conférence est patent : sur l’Allemagne, rien n’est décidé. Le statu quo consacre la coupure du pays en deux : l’Ouest sous influence occidentale et l’Est sous domination soviétique. Au moment de quitter Moscou le 28 avril 1947, le Bourbonnais s’adresse à la presse internationale : « Nous avons travaillé de notre mieux pour établir un accord sur les questions essentielles pour la paix de l’Europe, assurant, pour une durée indéfinie, la tranquillité des mères. Jusqu’ici, nos efforts ne sont pas parvenus à leur terme, mais le dernier mot est à l’espérance. » À son retour à la gare du Nord, le 30 avril à 9 h 36, éreinté par l’interminable périple ferroviaire, le ministre des Affaires étrangères est attendu par une poignée de journalistes : « Nous avons fait de notre mieux et bien travaillé […]. Nous rap‑ portons aussi un peu de charbon », ajoute-t-il sur un ton dépité. Mais au même moment, un mouvement social lancé par la CGT paralyse les usines Renault et menace de s’étendre. Le 4  mai, quelques jours après le fiasco diplomatique de Moscou, le président Auriol révoque Maurice Thorez et quatre autres ministres communistes qui refusent de se désolidariser des grèves. La France entre de plain-pied dans la guerre froide.

Le plan Marshall

Son style si personnel valut à Bidault quelque mépris – celui de Staline en particulier –, mais aussi de franches et solides sympathies. Tout n’a pas été vain au cours de ces longues semaines moscovites : en marge des travaux officiels, le Bourbonnais a noué de fructueux contacts avec ses homologues occidentaux. Par-delà leurs désaccords initiaux sur l’Allemagne, Bidault s’est beaucoup rapproché d’Ernest Bevin, le ministre travailliste des Affaires étrangères britannique, un petit homme trapu et obèse, portant des lunettes rondes à l’épaisse monture sombre, issu d’un milieu modeste, simple et bon vivant. Plus d’une fois, tous les deux ont échangé des paroles dépitées face à la tournure des négociations.

— Où en sommes-nous ? demande à son homologue français le ministre britannique, désarçonné par la langue de bois soviétique et la stérilité des débats.

— Dieu seul le sait.

Mais surtout, le Bourbonnais a beaucoup sympathisé avec le général George Marshall, un homme de grande taille au visage étroit et sévère, nommé trois mois auparavant secrétaire d’État par le président Truman en raison de sa réputation de fermeté. D’ailleurs, nul depuis Jean Moulin n’avait autant impressionné Bidault et suscité chez lui un tel sentiment d’admiration.

L’homme dont j’ai gardé le plus profond souvenir […] Marshall est un grand chef de guerre. Un visage calme aux yeux clairs, un homme de peu de mots, de peu de gestes, conscient de ce qu’il vaut par lui-même, courtois, sans les petitesses que la célébrité entraîne parfois chez quelques grands hommes, ferme et profondément bon, mais fort de sa droiture et assez indépendant pour dire quand il le faut que la comédie a duré trop longtemps […]. Une des plus hautes figures de l’Amérique et du monde libre tout entier. »

Bidault, Bevin et le général Marshall ont eu de nombreuses occasions pendant ces sept semaines en Russie de tisser des relations d’estime et de confiance lors de dîners offerts tour à tour dans leurs ambassades respectives. Ils ont échangé mille anecdotes. Ancien combattant en 1917‑1918, le secrétaire d’État américain raconta au Bourbonnais comment il fut accueilli à bras ouverts en Lorraine par une inconnue qui l’hébergea à son domicile. Un quart de siècle plus tard, le même Marshall recommanda cette personne au général Patton, commandant en chef des forces américaines engagées dans la libération de la France. Et c’est ainsi « qu’un jour de 1944, dans un bruit de tonnerre, arrivèrent à la porte de la petite maison de Lorraine trois camions de ravitaillement et le général Patton en personne ». Ce récit pittoresque d’une rencontre entre la grande Histoire et la France profonde ne pouvait qu’enchanter Bidault. Mais les deux hommes eurent aussi à cœur d’échanger longuement sur le chaos planétaire issu de la Seconde Guerre mondiale et sur l’aide des États-Unis à la reconstruction de l’Europe.

Deux mois plus tard, le 5 juin 1947, le secrétaire d’État américain prononçait son célèbre discours à Harvard. « La situation mondiale est très sérieuse […]. Les besoins de l’Europe sont supérieurs à sa capacité de paiement […]. Il est nécessaire d’envisager une aide supplémentaire, une aide qui soit gratuite et qui soit très importante, sous peine de s’exposer à une dislocation économique, sociale et politique très grave. » Ce discours, d’une importance capitale pour l’histoire du XXe siècle, n’a pas été perçu comme tel par les dirigeants et les opinions publiques occidentales au moment où il fut prononcé. « Je crois bien avoir été le premier à en parler », indique Georges Bidault –  le président Auriol confirme qu’il en fut informé, avec l’ensemble du gouvernement, par le ministre des Affaires étrangères. Et celui-ci d’ajouter : « Personne sans doute ne s’est rendu compte à ce moment-là qu’il s’agissait, non pas d’un ballon, mais d’un ouragan chargé d’oxygène dirigé vers l’Europe. C’est lui qui a fait cela [Marshall], simplement et tranquillement, comme il fait tout ce qu’il fait. »

Georges Bidault et Ernest Bevin furent ensemble à l’origine de la conférence de Paris, réunissant seize pays européens du 12 juillet au 22 septembre 1947, chargée d’organiser la mise en œuvre du plan Marshall. L’Italie, débarrassée du fascisme, fit partie des nations invitées, mais non l’Allemagne, encore privée de gouvernement stable. En revanche, l’Espagne franquiste, que le Bourbonnais considère – à l’inverse de ses alliés occidentaux – comme le dernier bastion des dictatures non communistes européennes, en est exclue à sa demande expresse. Le ministre français des Affaires étrangères s’oppose d’ailleurs au rétablissement des relations diplomatiques avec ce pays et à son retour dans le concert des nations tant qu’il est dirigé par Franco.

Conviés à la conférence de Paris, les pays satellites de l’Union soviétique sont contraints de décliner l’invitation. L’URSS, par la voix de Molotov, condamne le principe d’une aide massive des États-Unis à l’Europe dans un cadre organisé, présentant cette initiative comme une atteinte à la souveraineté et à l’indépendance des États. Même la Tchécoslovaquie, après avoir accepté la pro‑ position franco-britannique, doit renoncer à sa participation sous la pression de Moscou. En France, le Parti communiste relaye la colère de l’Union soviétique contre « l’impérialisme américain » : Maurice Thorez déclare préférer, au plan d’aide des États-Unis, « le pain noir de la liberté ».

Inaugurant les travaux de la conférence aux côtés de Bevin, le ministre français des Affaires étrangères répond dans son discours à l’offre américaine :

L’heure est venue de faire l’Europe […]. Elle n’est pas ici tout entière présente, mais ceux qui sont présents ont le droit de parler en son nom et d’agir pour elle. La noble initiative du gouvernement des États-Unis est pour nos peuples un appel que nous ne pouvons pas laisser passer sans les trahir. Depuis des générations, des hommes de tous les pays qui se refusent au nationalisme égoïste ont voulu ce rassemblement qui s’opère aujourd’hui. Soyons fiers d’en être les témoins et d’être les bons artisans d’une tâche rêvée depuis des siècles et, dès à présent, immédiatement nécessaire.

Cette allocution, prononcée sur un ton sobre et monocorde, est accueillie par un silence solennel de la salle. Elle consacre l’entrée du monde dans la logique des blocs. L’URSS se substitue dès lors à l’Allemagne comme adversaire ou ennemi de l’Occident. D’ailleurs, cette conférence des Seize est un succès qui contraste avec les déceptions répétées de la diplomatie à quatre. Elle débouche sur la création de l’Organisation économique de la Communauté européenne (OECE), chargée d’organiser la répartition de l’aide américaine en Europe. De 1947 à 1951, les États-Unis ont ainsi consacré 13 milliards de dollars de l’époque, c’est-à-dire environ 130 milliards de dollars de 2020 (dont 85 % sous forme de dons et 15 % en prêts à long terme) à la reconstruction de l’Europe occidentale. Le Royaume-Uni a bénéficié de 26 % de cette somme et la France 23 %. Le plan Marshall a servi de tremplin à la renaissance de l’Europe occidentale comme à son entrée dans l’ère des Trente Glorieuses dominée par des taux de croissance élevés et, enfin, à son accession à la prospérité.

Extrait du livre de Maxime Tandonnet, « Georges Bidault, De la Résistance à l’Algérie française », publié aux éditions Perrin

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