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Génération sandwich : ces adultes toujours plus nombreux qui paient à la fois pour leurs grands enfants et pour leurs vieux parents.
Génération sandwich : ces adultes toujours plus nombreux qui paient à la fois pour leurs grands enfants et pour leurs vieux parents.
©Flickr / 46137

Pris en étau

Génération sandwich : portrait de ces adultes toujours plus nombreux qui paient à la fois pour leurs grands enfants et pour leurs vieux parents

61 % des retraités ont soutenu financièrement leurs enfants au travers d'une donation, selon un sondage publié dans Le Parisien. Allongement de l'espérance de vie oblige, ils sont de plus en plus nombreux à se retrouver "coincés" entre leurs enfants qui subissent les effets de la crise et leurs parents dont la santé exige souvent des soins particuliers.

Serge Guérin

Serge Guérin

Serge Guérin est professeur au Groupe INSEEC, où il dirige le MSc Directeur des établissements de santé. Il est l’auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont La nouvelle société des seniors (Michalon 2011), La solidarité ça existe... et en plus ça rapporte ! (Michalon, 2013) et Silver Génération. 10 idées fausses à combattre sur les seniors (Michalon, 2015). Il vient de publier La guerre des générations aura-t-elle lieu? (Calmann-Levy, 2017).

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Atlantico : D'après un sondage Odoxa pour Le Parisien publié mardi 2 décembre (voir ici), 61 % des retraités ont soutenu financièrement leurs enfants au travers d'une donation, rompant totalement avec la tradition ancienne, qui voulait que ce soient les enfants qui prennent à leur charge leurs parents devenus inactifs. Le sondage n'évoque cependant pas les retraités dont les parents sont encore vivants, et qui se trouvent donc à leur charge. Sont-ils nombreux, ces retraités qui se retrouvent à devoir aider financièrement et matériellement la génération qui les a précédés et celles qui les ont suivis ?

Serge Guérin : Nous assistons aujourd'hui à la naissance et au développement de ce que l'on pourrait appeler la "génération pivot", composée de personne qui ont des parents, des enfants et des petits-enfants. Dans certains cas, ces personnes se retrouvent à aider les trois générations qui les entourent. Concrètement, c'est le grand-père qui aide son petit-fils dans ses exercices de maths, mais aussi le fils qui aide son propre père de 85 ans qui se trouve en grande difficulté physique. On compte plus de 4 millions de personnes âgées, donc retraitées, qui sont les aidants de leurs propres parents, ou de leur compagnon ou compagne. Si ces personnes devaient être payées pour leurs services, il faudrait trouver environ 80 milliards d'euros. Il s'agit donc d'une contribution directe à la solidarité et à la santé publique. Le slogan soixante-huitard "famille je vous hais" se transforme en "famille je vous aime et j'ai besoin de vous". Avec la crise et l'allongement de la vie, jamais la famille n'avait autant joué ce rôle d'amortisseur de crise.

Le sondage du Parisien témoigne d'une précarisation grandissante de la société française. A quelles évolutions peut-on s'attendre ? Dans quelle mesure peut-on parler d'une génération prise en étau ?

La précarité ne s'observe pas partout, mais en grande partie chez des jeunes qui se trouvent en grande difficulté, en particulier ceux qui n'ont pas de formation. Mais cette précarité s'observe aussi chez les plus âgés : la pension moyenne en France s'élève à 1300 euros par mois, on est donc loin de l'opulence. En revanche il s'agit très souvent de personnes qui sont propriétaires de leur logement, à 75 % environ, ce qui donne une sécurité, et alimente l'envie de pouvoir le transmettre. Dans les classes les plus populaires, la maison que l'on donne à ses enfants, petits-enfants et petits-enfants constitue une sorte d'assurance anti précarité, car c'est au moins un toit de garanti.

Quelle est la proportion de retraités qui donne pour des raisons fiscales, et celle qui donne sous la contrainte des circonstances, lorsque leurs enfants n'ont pas les moyens de faire face tout seuls ?

On peut considérer que 15 % des retraités vivent dans des conditions particulièrement favorables, c'est donc dans cette population que l'on retrouve les personnes qui effectuent des donations pour des raisons fiscales. A cause des effets de patrimoine, la génération des retraités est celle où l'on observe les plus grandes inégalités : 600 000 personnes vivent avec le minimum vieillesse, alors que certaines ont fait fructifier considérablement leur patrimoine au fil des années. Outre ces quelques très riches, l'ensemble des retraités sont uniquement mus par le principe de solidarité familiale.

Quel portrait sociologique peut-on faire de cette génération de retraités ? S'agissant principalement de baby-boomers, la retraite qu'ils touchent est-elle suffisamment confortable pour faire face à cette double responsabilité, ou bien observe-t-on de fortes disparités de revenus ?

Majoritairement, ces retraités dont nous parlons sont nés au début du baby-boom, ou un peu avant. On pourrait penser qu'ils ne sont pas soumis à trop de contraintes, mais il ne faut pas oublier que la crise a débuté en 1974, et que nous n'en sommes toujours pas sortis. Beaucoup de personnes qui arrivent à la retraite aujourd'hui ont eu des parcours professionnels catastrophiques, par conséquent leur retraite n'est pas si élevée puisque celle-ci est calquée sur les 25 meilleures années. Et psychologiquement, beaucoup n'arrivent pas à la retraite en grande forme. Tous les seniors, même ceux qui ont bien profité de l'économie, ne disposent pas d'un 100 m2 acheté dans le quartier du Marais. Lorsqu'ils mettent en vente leur maison de province, quelle que soit la raison, ils se rendent compte que le prix qu'ils en attendaient n'est finalement pas celui du marché.

Quelle est l'importance du facteur géographique ? Les membres d'une même famille étant de plus en plus mobiles, comment le soutien des retraités "pris en étau" se présente-t-il concrètement ?

La vie ayant éloigné géographiquement les parents de leurs enfants, qui eux-mêmes sont partis encore ailleurs, au final les familles se sont nomadisées. Une atomisation qui fait le bonheur de la SNCF. Le phénomène inverse peut s'enclencher, avec des enfants qui se rapprochent de leurs parents, ou inversement. Des parents dont les enfants sont partis peuvent faire venir leurs propres parents. Ou bien des parents peuvent avoir besoin de leurs parents pour s'occuper des enfants.  Certains retraités font construire au fond de leur jardin une maison pour accueillir leurs enfants ou petits-enfants. Il arrive souvent que des cinquantenaires qui ont subi des coups durs dans la vie retournent chez leurs parents, nourris logés blanchis, le temps de se reconstruire. La situation est bien plus complexe qu'il y a seulement une génération.

Dans le sondage du Parisien, 86% des retraités disent ne pas se sentir "sollicités outre mesure" par leurs enfants et petits-enfants. La question n'ayant pas été posée vis-à-vis de leurs parents, peut-on supposer que la pression est amenée à être de plus en plus forte, et difficile à supporter ?

Ces 86 % s'expliquent par le fait que les gens, la plupart du temps, sont bienveillants vis-à-vis de leur famille. Pour eux il est normal d'aider leurs enfants, donc ils n'en font pas grand cas. De plus les personnes âgées sont celles qui se plaignent le moins, car elles sont sans doute capables de relativiser par rapport à d'autres périodes de la vie ou de l'histoire. Beaucoup ne se plaignent pas, et préviennent leurs enfants un peu tardivement lorsqu'ils ont des problèmes de santé.

A mesure que la précarisation va se renforcer, les enfants et les petits-enfants auront de plus en plus besoin de s'appuyer sur leurs parents ou grands-parents, ces derniers devant s'occuper de leurs propres parents, ce qui peut être très dur à porter.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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