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La gauche a-t-elle un problème
avec les riches ?
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La gauche a-t-elle un problème avec les riches ?

Le Parti socialiste vient de lancer une campagne sur la "république contre les riches". L'occasion de discuter avec la sociologue Monique Pinçon-Charlot du rapport qu'entretient la gauche avec l'argent.

Monique Pinçon-Charlot

Monique Pinçon-Charlot

Monique Pinçon-Charlot est sociologue.

Elle a notamment publié avec son mari Michel Pinçon Le président des riches : Enquête sur l'oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (Editions Zones), dont la version actualisée sortira le 15 septembre prochain.

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Atlantico : Le Parti socialiste vient de lancer une campagne contre la « république des riches ». Vous qui avez intitulé votre dernier ouvrage « Le Président des riches », qu’en pensez-vous ?

Monique Pinçon-Charlot : Je ne peux que m’en réjouir, compte tenu du travail que nous avons effectué avec mon mari Michel Pinçon. C’est une bonne chose que le Parti socialiste adopte cette posture et utilise ce qualificatif de « riches ».

Le terme « riches » est bien-sûr un raccourci, mais il illustre la violence qui doit être renvoyée à ceux qui créent par leurs lois une situation toujours en faveur des plus favorisés.

Ce mot était beaucoup employé au XIXe siècle, mais très peu utilisé au cours des Trente glorieuses. Il réapparaît aujourd’hui de façon évidente pour plusieurs raisons, la principale restant l’immensité et la rapidité avec laquelle se creusent les écarts de salaires aujourd’hui, du fait de la spéculation financière à l’échelle du monde.

Dans ce cadre, les gens de gauche sont soit radicaux en disant qu’il faut changer de système et rompre avec le système capitaliste, soit, comme beaucoup de membres du Parti socialiste, accompagnent le système capitaliste en essayant de minimiser les souffrances du peuple.

Présentation de la campagne "La République des riches" du Parti socialiste

La gauche a-t-elle un problème avec l’argent ?

Sociologiquement, la gauche est hétérogène : elle compte en son sein des personnes qui vivent dans une situation très modeste, tout comme de grands bourgeois qui possèdent tous les symboles de la richesse et du pouvoir, avec à la fois l’argent, la culture et les relations... La gauche n’est donc pas une catégorie socio-professionnelle pertinente.

Toutefois, on peut dire que la gauche a beaucoup de mal à entremêler l’économie avec le culturel et le social. Cela semble lui poser un problème d’associer l’argent à l’art : on n’aime pas mêler le prix d’un livre à la valeur littéraire d’un livre, par exemple.

En revanche, du côté de l’oligarchie dominante – cette classe que nous étudions avec Michel Pinçon depuis plus de vingt ans et qui cumule toutes les formes de richesses et de pouvoir – on se situe en permanence dans le cumul, dans la multidimensionalité. La richesse économique se cumule ainsi avec la richesse culturelle et la richesse sociale : contrairement à ce que pensent souvent les gens de gauche et les intellectuels, quand on est né dans les beaux quartiers avec une cuillère en or dans la bouche, on n’est pas forcément béotien pour autant.

Qui sont ces riches que dénonce la Gauche ? De qui parle-t-elle ?

C’est tout le problème de la définition de la richesse ! L’un des candidats à la primaire socialiste, François Hollande, avait eu cette parole malheureuse, en 2007, lorsqu’il déclara « je n’aime pas les riches ». Il avait parlé d’un seuil de 4000 euros à l’époque. Cela nous avait amusé car il n’y a pas de seuil de richesse qui soit définissable. Vous avez aujourd’hui un seuil de pauvreté fixé à 945 euros, mais pas de seuil de richesse.

Pour quelles raisons ? Tout d’abord, parce que la vraie richesse est multidimensionnelle, à la fois économique, culturelle, sociale et symbolique. Ces quatre formes sont mêlées en permanence entre elles. Ensuite, parce que la vraie richesse est extrêmement dispersée : en 1999, nous avions réalisé une étude qui montrait qu’entre les 100 plus pauvres de l’ISF et les 100 plus riches, il existait un rapport de patrimoine moyen de 1 à 200.

Avant François Hollande, François Mitterrand avait déjà dénoncé le « mur de l’argent »…

C’est vrai qu’il existe une certaine forme d’hypocrisie et de schizophrénie chez les responsables de gauche. On parle du mur de l’argent, mais en même temps on fait des faveurs aux plus riches. Sous Mitterrand, bien-sûr a été instauré l’ancêtre de l’ISF - l’impôt sur les grandes fortunes (IGF) - mais en enlevant à la fois l’outil de travail et les œuvres d’art, c’est-à-dire en faisant un cadeau aux plus riches. C’est la raison pour laquelle l’IGS transformé en ISF a toujours été un impôt plutôt pour les millionnaires que les milliardaires.

Toutes les couches de la société sont représentées au Parti socialiste. Quelqu’un comme Dominique Strauss-Kahn était parfaitement à l’aise avec l’argent. Cela lui a été reproché car la gauche est porteuse de valeurs de moindre inégalité entre les citoyens français.

En quoi la gauche a-t-elle un rapport à l’argent différent de celui de la droite française ?

A droite, non seulement l’argent est revendiqué et assumé, mais il est en plus décomplexé. En tant que sociologues, nous analysons cela comme une très grande violence dans les rapports sociaux liés à une certaine forme de cynisme dans la façon dont certains que nous appelons des « oligarques » s’accaparent des millions d’euros alors que dans le même temps le peuple tire la langue à la fin du mois. Je pense ainsi à Michel Pébereau qui dirige actuellement BNP Paribas, Christophe de Margerie chez Total ou tous les patrons du Cac 40,… Les dividendes de L’Oréal ont augmenté de 20% en un an, alors que dans le même temps le smic a augmenté 1% le 1er janvier 2011, c’est-à-dire de 0,14 euros : vous vous rendez compte de cette violence pour les gens ? De telles inégalités montrent le mépris pour ceux qui font tourner la machine économique de la France.

Bien-sûr, tant que l’argent gagné est lié au travail, il n’y a pas de problème. Les inégalités au sein du monde des salaires sont parfaitement acceptées et acceptables puisqu’elles vont de 1 à 20. Le problème concerne les revenus du capital et du patrimoine : un patron qui a 2M de revenus annuels ne peut pas justifier par son travail une telle différence avec le smic.

Certains dirigeants socialistes ne font-ils pas eux-mêmes partis des « riches » ?

Ce n’est pas parce que certains socialistes ont beaucoup d’argent que ça doit délégitimer la politique que porte le Parti socialiste qui est certes hétérogène mais qui me semble moralement et économiquement plus juste que celle en vigueur dans la France de Nicolas Sarkozy.

Finalement, le rapport de la gauche à l’argent est sans doute schizophrénique et mal assumé, mais le Parti socialiste a bien fait de prendre ce mot d’ordre ; sinon c’est le Front national qui l’emportera sur ces thèmes là.

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