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Le président ukrainien Volodymyr Zelensky en visioconférence avec les dirigeants du G7, au château d'Elmau, dans le sud de l'Allemagne. 27 juin 2022
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky en visioconférence avec les dirigeants du G7, au château d'Elmau, dans le sud de l'Allemagne. 27 juin 2022
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De sommets en sommets

G7, OTAN et rivalités entre blocs : qui domine quoi dans le monde aujourd’hui ?

Sommet de l'OTAN, du G7, des Brics ... En l'espace d'une semaine, les sommets s'enchaînent dans le cadre d'un grand bal diplomatique. Dans quelle mesure l'ordre mondial a-t-il évolué au cours de ces dernières décennies ?

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est enseignant-chercheur à l'Université catholique de Lille où il dirige le Master Histoire - Relations internationales. Il est également directeur de recherche à l'IRIS, responsable du programme Asie-Pacifique et co-rédacteur en chef d'Asia Focus. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur les quetsions asiatiques contemporaines. Barthélémy Courmont (@BartCourmont) / Twitter 

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Florent Parmentier

Florent Parmentier

Florent Parmentier est enseignant à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié La Moldavie à la croisée des mondes (avec Josette Durrieu) ainsi que Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est le créateur avec Cyrille Bret du blog Eurasia Prospective

Pour le suivre sur Twitter : @FlorentParmenti

 

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Atlantico : Les dirigeants du G7 se sont réunis ce dimanche en Allemagne et ont évoqué plusieurs sujets, de la guerre en Ukraine à la sécurité alimentaire mondiale en passant par le climat. Les grandes puissances occidentales ont-elles toujours la même influence, notamment économique, que par le passé ? Comment et par qui cette influence peut-elle être remise en question ?

Barthélemy Courmont : L'influence n'est plus la même. Au sortir de la Guerre froide, le G7 incarnait le coeur de la puissance mondiale. Avec l'extension à la Russie et la naissance du G8 en 1996, ce groupe était renforcé, même s'il excluait la Chine. La Russie fut temporairement exclue en 2014 avec l'annexion de la Crimée, et le G8 redevint le G7. Mais entre teps, son influence avait faibli au dépend de puissances émergentes et de la constitution des BRICs (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Pendant ce temps, le G7 est devenu un bloc de puissances occidentales - si on considère que le Japon en fait partie - et n'incarne plus les équilibres internationaux, quand la moitié de l'économie mondiale est en Asie et que la part de l'Occident ne cesse de décroitre. Le G7 ressemble de plus en plus à un anachronisme que le reste du monde ne reconnait plus, et à un club de partenaires, certes proches et même complices, mais dont l'influence sur les affaires mondiales se conjugue surtout au passé. Cela ne signifie pas nécessairement que le G7 doit disparaitre, mais il convient de relativiser son importance.

Florent Parmentier : Le G7 (Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Canada, Italie, Japon) ne pèse clairement plus autant que lors de sa conception dans les années 1970. Le centre de l’économie mondiale s’est depuis déplacé vers les pays émergents ; la date de 2008 marque un tournant de ce point de vue, puisqu’au plus fort de la crise financière, c’est le G20, plus représentatif, qui a pris la main.

En revanche, si ce groupement ne représente plus les sept plus grandes puissances économiques, Joe Biden tente de donner à ce groupe un tour plus politique, celui de la lutte des démocraties contre les autocraties. Cela le distingue de Donald Trump, qui n’accordait que peu de poids à ses alliés dans un cadre multilatéral. Le G7 peut donc subir des contestations tant internes qu’externes.

Vladimir Poutine a appelé les Brics à coopérer face aux "actions égoïstes" des pays occidentaux, dans le cadre des sanctions contre Moscou en raison du conflit ukrainien. Dans quelle mesure ces pays peuvent-ils aujourd’hui se faire entendre et imposer leur volonté en matière de relations internationales ? 

Florent Parmentier : Lors du Sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) organisé par la Chine, Vladimir Poutine a exhorté ses partenaires à coopérer économiquement avec lui, dans le cadre d’une grande réorientation commerciale faisant suite aux sanctions. Ce groupe de pays représentent environ 42% de la population mondiale pour 23% du PIB mondial. 

À la lumière des sanctions, le Président russe a déclaré que les États occidentaux « utilisaient des mécanismes financiers » pour « rejeter leurs propres erreurs de politique macroéconomique sur le monde entier ». De plus, a-t-il poursuivi, « nous sommes convaincus que maintenant, plus que jamais, le leadership des pays BRICS est nécessaire pour développer un cours unificateur et positif vers la formation d’un système véritablement multipolaire de relations intergouvernementales ». A l’occasion de ce Sommet, Vladimir Poutine a pu obtenir le soutien de Xi Jinping qui a dénoncé l’usage des sanctions contre la Russie. 

On le voit, ces pays peuvent peser sur la scène internationale en agissant de concert eux aussi, comme le G7. Mais ce groupe est également traversé par des intérêts contradictoires.

Barthélemy Courmont : Ils font déjà entendre leur voix, et cette dernière porte de plus en plus. La Russie bien sûr avec le conflit ukrainien, mais aussi la Chine qui critique le monde occidental, notamment par la voix de Xi Jinping il y a quelques jours. L'Inde est dans la même configuration, en refusant de se joindre au régime de sanctions contre la Russie, prouvant par la même occasion que l'opposition n'est pas politique, démocraties contre régimes autoritaires, mais bien une remise en cause de l'Occident, une désoccidentalisation donc. L'Afrique du Sud, hier enfant chéri d'un Occident qui se donnait bonne conscience avec la fin de l'Apartheid, lui tourne désdormais le dos. Le cas du Brésil est peut-être plus révélateur encore, puisque dans ce pays, même Lula s'est illustré en critiquant avec véhémence Zelensky. Dans le sillage de ces pays, c'est l'Asie, l'Afrique, l'Amérique latine et le Moyen-Orient, et donc le reste du monde, qui prend ses distances avec l'Occident. Il n'y a pas lieu de s'en réjouir, car l'alternative n'est pas une bonne solution, mais c'est bien l'Occident qui, jour après jour, s'isole un peu plus. Cette tendance était déjà observable depuis deux décennies, et des intellectuels comme le singapourien Kishore Mahbubani ne cessent de le répéter - et sont ignorés par l'Occident, qui se montre coupable de ne pas entendre les voix dissonantes - mais la crise de Covid-19 (quelle fut l'aide apportée par les pays occidentaux au reste du monde?) et la guerre en Ukraine et les milliards dépensés pour un conflit absurde accélèrent ce phénomène.

En novembre 2019, Emmanuel Macron avait jugé l’OTAN en état "de mort cérébrale". L’invasion russe en Ukraine et la cohésion des pays occidentaux a prouvé le contraire.  Alors que s’ouvre un nouveau sommet de l’OTAN, dans quelle mesure l’organisation majeure pèse-t-elle encore militairement, y compris malgré les tensions entre certains de ces membres ? 

Barthélemy Courmont : La guerre en Ukraine a provoqué un sursaut de l'OTAN, mais est-elle sortie de sa mort cérébrale pour autant? On peut en débattre. Cette guerre prouve surtout que le temps d'une OTAN porteuse de valeurs universelles - son crédo à peine masqué depus la fin de la GUerre froide - est révolu. L'Alliance va, peut-être, s'étendre à quelques nouveaux membres, et après? En refusant le règlement pacifique du conflit et en misant sur la bipolarité comme seule sortie de crise, les membres de l'OTAN ne font que s'affaiblir un peu plus. D'une certaine manière, les propos d'Emmanuel Macron de 2019 sont encore plus d'actualité aujourd'hui, et on ne peut que le déplorer.

Florent Parmentier : La critique d’Emmanuel Macron portait sur le statut de l’organisation il y a trois ans, à une époque où les Etats-Unis étaient dirigés par Donald Trump, qui était sceptique sur toute forme de coopération avec les Européens. Si Joe Biden a voulu imprimer une rupture (en dépit de sa sortie unilatérale de l’Afghanistan), rien ne dit que le retour des Républicains aux affaires ne conduise pas à un retour de la politique trumpienne. 

Cela dit, à plus d’un point de vue, l’OTAN s’est considérablement renforcée ces dernières semaines en tant qu’alliance de sécurité, jouant le rôle d’une valeur refuge au détriment d’une Europe de la Défense sur laquelle les Français paraissent bien isolés. Force est de constater que les Etats-membres envisagent, pour la plupart, un renforcement de leur budget de défense. Toutefois, il faut aussi remarquer que l’élargissement à la Finlande et à la Suède est devenu bien incertain du fait du véto turc. Au bilan, l’alliance s’est renforcée, elle sera plus présente dans la Baltique et sur le front Est. 

Des sommets sont organisés de part et d'autre de la planète et les Occidentaux n’y prennent pas nécessairement part. Quelles organisations ou groupes sont aujourd’hui capables d’imposer leurs visions des relations internationales et leur agenda politiques, économiques, militaires ou diplomatiques ? 

Florent Parmentier : La nouveauté de la situation vient sans doute du fait qu’aucune organisation ne parvient à imposer sa propre vision. Si la montée de la Chine est indéniable, si celle-ci gagne en influence en Afrique, en Amérique latine ou au Moyen-Orient, sa puissance ne dépasse pas celle des Etats-Unis. 

Au-delà des groupes précédemment nommés, il est difficile de faire l’impasse sur l’Organisation de la Coopération de Shanghai, une alliance militaire qui a démarré avec la Russie et la Chine, et qui couvre 21 pays et 3 milliards de personnes, ou le QUAD (Etats-Unis, Japon, Inde, Australie), conçu pour contenir la Chine. On le voit, les organisations sont multiples et ont des buts parfois contradictoires.

Barthélemy Courmont : Depuis quelques années, le monde s'organise autour de grands forums, plus ou moins efficaces, sur fond de politiques de développement. La Chine a pris de l'avance avec sa Belt & Road Initiative, au départ moquée par les Occidentaux, et les BRICs ont prouvé que leurs relations sont plus amicales que ce qu'on leur prêtait à tort. En Asie, le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) né en novembre 2020 rassemble quinze pays et plus de 40 % du PIB mondial, avec la Chine, mais aussi le Japon, la Corée du Sud, l'Australie, la Nlle Zélande et l'Asean. Preuve s'il en faut que des pays aux régimes politiques très différents savent mettre de côté leurs désaccords dès lors que le développement est en jeu. Si le monde occidental veut retrouver sa place sur la scène internationale, il doit à nouveau se tourner vers le reste du monde, et accepter de parler et d'échanger, plutôt que de juger en permanence. Ce n'est pas le monde qui a rejetté l'Occident, c'est ce dernier qui a choisi de se replier sur lui-même.

Quel est le poids des États-Unis, de l’Europe et de la Chine au sein des nouvelles relations internationales ? Dans quelle mesure le monde occidental a-t-il vu sa puissance remise en question ces dernières décennies face à l'émergence d'autres blocs ? Quelle est la place des pays non-alignés dans cette configuration ? Finalement, qui contrôle quoi de nos jours ?

Barthélemy Courmont : Tout dépend ce que l'on définit par relations internationales. Sur le terrain de l'économie et du développement, nous voyons bien que la place de l'Occident est de moins en moins grande, et est l'objet d'une forte contestation. Mais sur le terrain stratégique, les règles sont différentes, et les pays occidentaux conservent un poids considérable. Ironie du sort, c'est dans les pays qui se sont autoproclamés champions du soft power que l'on privilégie désormais le hard power, comme s'il s'agissait du seul moyen de conserver un statut de puissance.

Florent Parmentier : La réponse pourrait tenir dans une poche : le fait qu’un smartphone, objet d’une sophistication sans précédent, s’appuie sur des chaînes d’approvisionnement mondialisées et touche le monde entier illustre que les puissances occidentales n’ont plus le monopole de la technologie de pointe. 

La montée de la région Asie – Pacifique doit mener, pour différents analystes et acteurs internationaux, à un monde « post-occidental », dans lequel les richesses, le pouvoir et le prestige ne convergent plus systématiquement vers les Etats-Unis ou l’Europe. Dans cette configuration, le fait d’attirer les cœurs et les esprits dans pays non-alignés est un enjeu essentiel : c’est ainsi que la Russie ne cherche pas à défendre sa position dans les débats américains et européens, mais entend proposer un récit politique alternatif à celui de l’Occident en Asie du Sud et du Sud-Est, en Afrique, au Moyen-Orient ou en Amérique latine. Dans ces différents pays, la responsabilité de la crise alimentaire à venir n’est pas attribuée exclusivement à la Russie, mais tout autant aux pays occidentaux qui refusent de mettre fin aux sanctions. Le système actuel est donc moins lisibles que celui qui a émergé après la Seconde Guerre mondiale et qui s’est consolidé après 1989. 

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