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François Ruffin sur la route encombrée de 2022.
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Bonnes feuilles

François Ruffin sur la route encombrée de 2022

Mérième Alaoui publie « François Ruffin, l’ascension d’un opportuniste », aux éditions Robert Laffont. En quelques années seulement, François Ruffin, député de la Somme, électron libre de l'extrême gauche, a imposé son style et ses idées. François Ruffin est un personnage plus ambigu qu'il n'y paraît. Cette enquête de terrain, entre Amiens et Paris, révèle quelques vérités sur cet homme pressé de parvenir au pouvoir et de mener à bien ce qu'il considère comme une « mission ». Extrait 2/2.

Mérième Alaoui

Mérième Alaoui

Passée par RTL, Le Point et Al Jazeera Documentary, Mérième Alaoui est journaliste indépendante et formatrice au CFPJ.

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C’est donc au moment où Jean-Luc Mélenchon réfléchissait à la meilleure façon d’officialiser sa candidature à la présidentielle que François Ruffin a prononcé la phrase de trop. Laquelle va faire grand bruit!

Le chef des Insoumis, qui avait toujours pris soin d’épargner le député de la Somme, va cette fois le recadrer sans ménagement, dès le lendemain : « Je n’ai pas la vanité de me croire éternel […] Sur les 23 parlementaires Insoumis et d’autres que vous ne connaissez pas, vous avez plusieurs personnalités capables de le faire. » Quoi qu’il en soit, pour l’heure, « le drapeau est fermement tenu ».

Comme à son habitude, François Ruffin tente alors de se placer au-dessus de la mêlée. «Aujourd’hui, la réalité est celle d’un pays qui a vécu confiné pendant des mois […] dans ma circonscription, j’ai reçu une image d’une queue de 100 mètres de long pour une distribution de repas. Dans ces temps-là, ces histoires de 2022, je n’en ai pas grand-chose à secouer et je pense que les Français n’en ont pas grand-chose à secouer.» S’il s’en défend, il n’évoque rien d’autre ici que la présidentielle. Parler des Français, remettre constamment au centre « le peuple » et s’éloigner des partis est clairement sa stratégie. Sa ligne pour 2022. Comme un vrai professionnel de la politique qui manie les annonces selon un agenda personnel, François Ruffin va tenter d’éteindre le feu qu’il a lui-même allumé. Toujours au micro de Jean-Jacques Bourdin le 14 janvier 2021, il tient finalement à se désister publiquement. Il ne sera pas candidat. « Il y a assez de monde sur la ligne de départ, on peut se passer d’une candidature supplémentaire à gauche ». Mais comme le député n’est pas à une contradiction près, quelques jours plus tard, il va alimenter le doute devant ses abonnés YouTube.

Dans le Bulletin de Ruffin (#BRD88) du 17 janvier 2021, il fait une annonce. « J’ai décidé qu’en termes de méthode, oui en vue de la présidentielle, même si je ne suis pas candidat […], d’en profiter pour combler un certain nombre de lacunes, j’ai quand même des gros trous dans ma raquette. Je suis bon sur le terrain économique et social je pense, mais en revanche sur le terrain des affaires étrangères, du droit ou des institutions… je ne suis pas terrible. J’ai décidé de rajouter des briques à mon mur à l’occasion de l’année qui nous mène vers l’élection présidentielle ». Une annonce étrange, alors qu’il ne soutient toujours aucun candidat proclamé.

À Amiens, ceux qui l’observent, le connaissent et savent traduire ses interventions dans les médias n’ont aucun doute. «Bien sûr qu’il va y aller ou, en tout cas, tenter quelque chose. Tenir un rôle important…» répètent-t-ils. Mais lequel ?

Quand le député évoque cette présidentielle, ce n’est jamais sur le schéma classique de la Ve République, cette «monarchie présidentielle » qu’il n’a jamais aimée : «Cette politique-là me dégoûte. Enfin, c’est qu’on aurait intégré, accepté, pleinement, ce fonctionnement de la Ve République : un homme (ou une femme). Mais pas deux, pas trois, pas quatre, pas cinq. Un homme tout en haut de l’affiche, le président-roi, qui décide, et en dessous ses “collaborateurs”, ses serviteurs », écrivait-il quelques mois seulement après son élection. Pour lui, la démocratie doit s’exercer à la fois dans les urnes et dans la rue. S’imagine-t-il en animateur officiel de ces colères aux côtés du « peuple », lui qui aurait le devoir d’alimenter les décideurs d’en haut ? Ou pense-t-il à un costume de président taillé sur mesure pour lui ? «Peut-être que je rêve d’un président reporter, d’un président sociologue qui, à l’occasion, comme Henri IV (il paraît), se grimerait, revêtirait sa capuche, descendrait incognito à la taverne, pour écouter les habitants », confiait-il en février 2019. Son président rêvé n’est visiblement pas Jean-Luc Mélenchon…

Le soir de la déclaration de candidature de leur leader en direct sur TF1, le 8 novembre 2020, les cadres du parti ont vite salué cette annonce sur Twitter et appelé les sympathisants à répondre à l’appel de Mélenchon en parrainant sa candidature. Sauf François Ruffin, qui a tweeté : « 2022, c’est loin, mais une chose est sûre : pour ouvrir une brèche d’espérance entre l’extrême droite et l’extrême argent, il faudra assumer des ruptures claires. Bon courage à mon ami Jean-Luc Mélenchon, dont je sais qu’il les portera. » Son président de groupe est ainsi rebaptisé «mon ami ». Le 2 décembre 2020, Ruffin confirme sa position : « 2022, c’est loin… Je me suis imposé dix commandements, et le premier c’est : “Jusqu’à l’été tu te tairas” ! » Durant les six mois suivants, le député veut donc porter la voix des femmes de ménage, des auxiliaires de vie sociale, des assistantes maternelles… « Je n’ai pas envie que la vie des grands remplace la vie des gens et je veux continuer à être le porte-parole des sans-voix. »

Dans un dessin partagé deux jours plus tard sur son compte Instagram, on le reconnaît au volant d’une voiture. Côté passager, il y a visiblement un journaliste ou un de ses attachés parlementaires qui prend des notes et l’interroge : «Oui, mais quand tu es président par exemple, tu ne peux pas rencontrer tout le monde ? » «Moi, si j’étais président, je ferais des incursions », répond le personnage de François Ruffin, bien connu des lecteurs de Fakir. Toute ressemblance avec la réalité…

Comme souvent, les cadres des Insoumis gardent le silence. Ils ne commentent pas cet énième coup bas. François Ruffin pourrait encore être utile, le moment venu, qui sait ? En réunion de groupe de LFI, Jean-Luc Mélenchon « le laisse tranquille », confirme un député.

 

Ruffin lui, tente, de livre en interview, d’affiner sa posture délicate : «Que les choses soient claires, je suis dans un système politique que je n’aime pas. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas y être et ne pas chercher à le contester de l’intérieur. […] Je suis pour une remise à plat. » Une stratégie du « en même temps » qui est risquée. «Ruffin a fait une erreur, c’est de se faire élire. Vous ne pouvez pas être à l’Assemblée nationale et en même temps en dehors. Les gens y voient une forme de duplicité. S’il voulait incarner cela, il aurait dû rester cinéaste, agitateur d’idées. Il a une étiquette politique, c’est La France insoumise, qu’il le veuille ou non », tacle Stéphane Séjourné, l’un des plus proches conseillers d’Emmanuel Macron. «C’est sa faiblesse, ajoute Jean-Christophe Cambadélis, il aurait dû démissionner. Je pense qu’il va attendre que Mélenchon baisse dans les sondages, et faire en sorte que ce soit le “peuple” qui l’appelle. Il trouvera bien comment …»

Au micro de France Inter, Ruffin a bien évoqué furtivement « une grande pétition dans le pays », rappelant sans cesse que, d’ici à 2022, « on ne sait pas ce qui peut se passer ». Qu’a-t-il exactement derrière la tête ? Une chose est sûre, pour lui, il y a urgence. Le temps est compté. «La tragédie est déjà là, nous pend au nez. Nous devons agir vite, agir de toute urgence, “essayer quelque chose ”. » Cet « autre chose » qu’il avait déjà annoncé préparer à la sortie de sa biographie au vitriol d’Emmanuel Macron.

Il ne s’en cache pas, il veut incarner le changement et place même, avec le déroutant lyrisme qui le caractérise, cette mission au-dessus de la politique. Il prône une «révolution de l’imaginaire, de l’imaginaire politique, de l’imaginaire social, mais aussi de l’imaginaire personnel, intime […] J’assume, désormais. J’assume l’au-delà. Quelle est ma mission aujourd’hui ? Disons-le : mon rôle est spirituel.» Mais concrètement, comment cela se prépare ? Ce qui est certain, c’est qu’il a changé de dimension depuis son entrée dans l’Hémicycle, en juin 2017. Celui que l’on surnommait «Monsieur Smith au Sénat » s’est professionnalisé. S’il joue toujours sur son phrasé picard, cela ne l’a pas empêché de s’offrir les conseils d’une coach personnelle pour améliorer sa prise de parole en public. Être un bon orateur, c’est important au sein d’un mouvement comme LFI. « S’il y a 50 000 personnes dans un meeting, il faut les faire vibrer. Par rapport à Mélenchon, Ruffin a encore de la marge. C’est un cabotin, il ne joue pas assez avec son public ! » observe Cambadélis.

À l’issue du premier confinement de mars 2020, l’équipe rapprochée du député a été renouvelée dans son ensemble, hormis son chargé de communication, qui suit toujours chacun de ses pas avec sa caméra. Au total, quatre attachés sur les cinq sont à temps plein à Paris, un seul est désormais affecté à la vaste circonscription de la Somme. Vincent Bernardet, le plus fidèle conseiller politique de François Ruffin, a laissé sa place – pure coïncidence – à un homonyme, Paul Bernardet. Son profil a suscité quelques commentaires. « Il s’est adjoint une personne qui a l’expérience de la campagne présidentielle de Benoît Hamon, ce n’est évidemment pas anodin », précise un militant amiénois de Génération.s. Le directeur de cabinet de vingt-huit ans, devenu moteur au sein du cabinet du député, a déjà à son actif une primaire réussie. « Il est brillant intellectuellement et il sait militer. Un profil rare en politique. Il s’est notamment occupé de la riposte, il a été un des rouages essentiels de la campagne présidentielle de 20172 », confirme Benjamin Lucas, coordinateur et porte-parole du parti créé par Benoît Hamon.

(…)

À La France insoumise, une éventuelle candidature de François Ruffin n’inquiète pas outre mesure. Elle fait même sourire. Ce qui est surveillé, en revanche, ce sont ses choix stratégiques. De qui va-t-il se rapprocher à l’été 2021, une fois sorti de son vœu de silence ? Quelles seront ses options ? «Depuis un an environ, il y a des discussions régulières, par téléphone, entre François Ruffin, Éric Piolle [maire de Grenoble et déjà candidat] et Julien Bayou [secrétaire national d’EELV]. On verra sur quoi cela peut aboutir », a révélé un responsable du parti écologiste.

Et s’il était le candidat des écologistes ? «Aller à la présidentielle est, je pense, le pire conseil qu’on pourrait lui donner, estime Erwan Lecœur, politologue et sociologue proche des écologistes. J’ai suivi de très près la campagne d’Eva Joly – quoi de mieux que le profil d’une juge d’instruction du pôle financier ? Elle était extrêmement populaire. Mais, dès qu’elle s’est présentée à la présidentielle, c’était fini. Pareil pour José Bové, que j’ai également bien observé. C’est clair, il était adulé, puis il est retombé de la même manière. La politique, cela reste une affaire sérieuse, il faut être un bon gestionnaire et l’avoir prouvé.»

Au moment où François Ruffin tente de tisser des liens de toutes parts, les écologistes préparent une primaire interne, déjà annoncée pour septembre 2021. Les communistes ne veulent pas laisser de nouveau passer leur tour et souhaitent également être représentés. JeanLuc Mélenchon a sans surprise posé comme préalable à tout rassemblement à gauche sa propre candidature. Une impression de déjà-vu au sein de la gauche française. Et Jean-Christophe Cambadélis, le père de la «gauche plurielle », pense comme François Ruffin que ce n’est pas la bonne stratégie : «Cette fois, les appareils n’arriveront pas à se mettre d’accord sur un candidat… Et c’est moi qui le dis, alors que j’ai passé mon temps derrière la scène à nouer des accords avec les uns et les autres. Une personnalité, par une dynamique, peut s’imposer aux autres. Mon flair : Ruffin va y aller. Il a un an pour se construire une personnalité…» Ce qui serait une façon de changer de stature, pas forcément de «gagner ».

Il est certain que cette option – y aller seul, constituer tranquillement son capital dans son coin – arrangerait bien les affaires de François Ruffin. Lui qui fuit sans cesse la confrontation. Déjà en interview, il supporte mal d’être malmené. En particulier en direct. Après l’élection municipale ratée à Amiens, il s’est bien gardé d’aller au contact des déçus de sa stratégie. Lesquels ne demandaient pourtant que cela. Alors, comment réagirait-il aux coups d’un concurrent issu de son propre camp ? Dans le cadre d’une primaire, par exemple ? « Je ne vois pas pour lui un grand avenir politique. Cela dépendra aussi de sa capacité à se relever d’un échec. On verra. Il n’est pas à une surprise près…» analyse Stéphane Séjourné.

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Extrait du livre de Mérième Alaoui, « François Ruffin, l’ascension d’un opportuniste », publié aux éditions Robert Laffont

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