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France : une récession « gilets jaunes » ? Pas si vite
©JEAN-PIERRE CLATOT / AFP

Mirage

France : une récession « gilets jaunes » ? Pas si vite

Le ralentissement de la croissance française coïncide avec la crise des Gilets jaunes. Peut-on parler de récession "Gilets jaunes" ?

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Non, et tant pis pour le buzz, mais ce sera tangent, car la France ralentit dans un monde qui ralentit. Ce ralentissement français est largement la faute des politiques, car il ne faut jamais bousculer les prévisions des ménages. Quelque chose s’est cassé ici dans les têtes et continue de peser, au moment même où, dans le monde, quelque chose d’autre s’est cassé, sous l’effet de Donald Trump. Froid français plus froid mondial égale-t-il récession ? Tout peut « tenir » ici aussi longtemps que les États-Unis « tiendront ».

Déjà, la France allait moins vite depuis début 2018, après ce malencontreux prélèvement fiscal sur les « grosses retraites ». Destiné à rééquilibrer à long terme le système de retraite et à financer à court terme les bas salaires, il répondait à une logique économique trop théorique pour être vraie. On peut répéter que le système de retraite se fait ici par répartition, les salariés payant chaque mois les retraités, ce contrat économico-social n’est pas, au fond, accepté. Les Français ayant cotisé sont convaincus qu’ils ont droit à une retraite, au moins stable, alors qu’ils ont certes « droit » à une retraite, mais fonction des Français qui travailleront dans les années qui viennent, donc instable. Le prélèvement de début 2018 était un brusque retour à la réalité du contrat et rompait les anticipations de revenu des ménages. C’était le premier coup de canif au système de représentations qui avait permis l’élection d’Emmanuel Macron.

Puis, après un mieux mécanique au troisième trimestre 2018, vient la crise des « gilets jaunes ». C’est alors, avec les manifestations et les exactions, plus encore les messages et interventions sur les télévisions et dans les réseaux sociaux, que gagne l’inquiétude. L’économie française connaît un net ralentissement en fin d’année 2018, à +0,1% au plus. Sauf si nous sommes à 0%, ou moins !

Mais, pour « avoir » une récession, il faut deux trimestres négatifs de suite ! Tout se joue maintenant. Or le moral des ménages est en berne, comme la confiance des entrepreneurs. En sens inverse, l’Insee publie (fin 2018) une prévision de croissance favorable : +0,4% au premier trimestre, + 0,3% au deuxième, grâce à la consommation (+ 0,7% au premier trimestre 2019, +0,5% au deuxième, contre +0,2% en fin d’année). En même temps viendrait, toujours selon l’Insee, un regain d’investissement des entreprises : +0,6% au premier puis au deuxième trimestre 2019, après +0,1% fin 2018. La sortie du marasme viendrait au fond de la hausse des salaires, notamment du SMIC (100 euros). Elle soutiendrait la consommation, au moment même où le prélèvement à la source pourrait peser sur le moral. Mais rien n’est sûr.

C’est ainsi, le 4 janvier, que « l’indice… Markit de l’Activité Commerciale – calculé à partir d’une question unique posée à un panel de répondants et portant sur leur niveau effectif d’activité par rapport au mois précédent – se replie de 55,1 en novembre à 49,0, indiquant ainsi le premier recul de l’activité depuis deux ans et demi… Les entreprises interrogées attribuent fréquemment ce retournement de tendance aux répercussions négatives du mouvement des gilets jaunes sur l’économie. » De son côté, le climat des affaires (Insee) passe de 105 à 102 en décembre 2018, soit très peu au-dessus de 100, sa moyenne de longue période. Et cette baisse notable vient du commerce de détail, dont l’indice chute de 107 en novembre à 100 en décembre.

La confiance des ménages a, plus encore, de quoi inquiéter. L’indicateur de l’Insee perd 4 points en décembre pour atteindre 87, son niveau de novembre 2014. Nous sommes bien loin du 108 de juin 2017 ! Les Français « ressentent » une très forte baisse de leur niveau de vie passée et la poursuite de cette dégradation. Pour eux, l’opportunité de faire des achats importants s’effondre et le chômage est attendu en hausse. En décembre, selon Ipsos, 86% des foyers de revenu modeste pensent que la France « va dans la mauvaise direction », +6 points par rapport à septembre 2018. Ce sentiment est partagé par 79% des Français dont le revenu est aisé, avec une progression plus marquée : +17 points depuis septembre. Evidemment, les petits commerces et restaurants, surtout des villes où la présence des « gilets jaunes » a été significative ont beaucoup souffert. Pour la chambre de commerce de Toulouse, « deux tiers des professionnels touchés sont au minimum affectés par une baisse de 30% de leur chiffre d'affaires, et 22% accusent au-delà de 50% de recul ». En revanche, sans doute par effet de compensation, « la grande distribution a finalement connu une fin d'année rassurante » selon Nielsen.

Donc, pour France, tout se jouera dans les têtes : inquiétudes (emploi, prélèvement à la source, « gilets jaunes »…) et ressentiments (hausse de la CSG sur les « grosses retraites ») contre hausse des salaires et recul de l’inflation (1,6% sur un an, 0% en décembre), donc progression du pouvoir d’achat, notamment pour les catégories modestes, les plus consommatrices.

Ce coup de froid français ne peut malheureusement pas être compensé par de bonnes nouvelles venues d’ailleurs. La première économie du monde, les États-Unis, inquiète depuis quelques mois, avec un shutdown en sus. Sa croissance passerait de 2,8% (en rythme annuel) en fin d’année à 2,2% actuellement. La Chine ralentit, avec une croissance à 6,4%, inférieure à la prévision du Parti à 6,5% (c’est dire !). Ceci impliquera des mesures de soutien : crédits plus faciles, investissements publics en hausse. En zone euro, Mario Draghi exprime ses soucis sur les mois à venir, pour des raisons « globales notamment » (bien sûr), et sans doute aussi internes (Italie, France et Allemagne). Ceci va conduire, lui et son successeur, à prolonger leur politique accommodante. Bref les taux vont partout rester bas. Donc les investisseurs pourraient revenir sur les actions, qui ont baissé. Et, pour les plus inquiets, il va y avoir ruée sur les titres publics des grands états. Ils achèteront du 10 ans allemand à 0,3%, puis français (0,7%), puis italien (2,7%) et américain (2,8%) !

Bref, la peur d’une récession « gilets jaunes » en France peut autant la faire disparaître que naître, avec les hausses de salaires et si les États-Unis tentent un atterrissage en douceur ! En France, les « gilets jaunes » peuvent fatiguer (le thème « lassitude » monte dans les sondages), certaines de leurs demandes seront acceptées (limite de vitesse, prix de l’essence, services de proximité, maîtrise des prix de l’immobilier…), d’autres apparaîtront comme contradictoires ou insuffisamment évaluées. D’autres, autour du « grand débat national », pourraient prendre corps. Le départ de Macron, par démission ou révocation (RIP), ne paraît pas à même de faire repartir la croissance, l’emploi et la compétitivité !

La crise des « gilets jaunes », outre son effet actuellement négatif sur l’emploi, la croissance et le déficit budgétaire, illustre la leçon : « on ne change pas la société par décret ». Voyons si c’est possible par le débat, en parlant chiffres précis et choix argumentés. Autrement, ce sera pire qu’une récession.



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