Fonction publique : à quoi ressemblerait un vrai Big Bang des rémunérations ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Social
Un manifestant lors d'un rassemblement pour la défense du service public.
Un manifestant lors d'un rassemblement pour la défense du service public.
©CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Revalorisations salariales

Fonction publique : à quoi ressemblerait un vrai Big Bang des rémunérations ?

Amélie de Montchalin, la ministre de la Transformation de la fonction publique, a annoncé ce mardi vouloir revaloriser d'au moins 25 euros nets mensuels les fonctionnaires de catégorie C. La mesure est évaluée à 250 millions pour la fonction publique d'Etat. La ministre cible ainsi 1,2 million de membres de la catégorie C, où l'on retrouve les agents les moins qualifiés et les moins bien payés. Une revalorisation de cet ordre est-elle réellement l’enjeu majeur de la réforme de la rémunération de la fonction publique ?

Eric Verhaeghe

Eric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968

Voir la bio »

Atlantico : Amélie de Montchalin a annoncé le non-dégel du point d’indice et une hausse de 40 à 100 euros pour les fonctionnaires de catégorie C. Qui cela concerne-t-il ? Comment s’organise la fonction publique et comment fonctionne le système de rémunération ?

Eric Verhaeghe : Le système de rémunération dans l'administration est à la fois simple et complexe. 
 
Simple parce qu'il fonctionne à partir d'un point d'une valeur unique (environ 4€ nets le point) multiplié par un indice correspondant au grade et à l'ancienneté de chaque fonctionnaire. Par exemple un jeune agent de catégorie C commence sa carrière autour de l'indice 250, ce qui lui apporte un SMIC mensuel. Un cadre A commence à un indice plus élevé. Chaque fonctionnaire est placé dans une "grille" qui lui déroule ses augmentations automatiques de salaire jusqu'à la fin de sa carrière. C'est un point qu'on rappelle peu. Mais, même quand la valeur du point d'indice est gelée, les fonctionnaires bénéficient d'augmentations tous les trois ans en moyenne, parce qu'ils gagnent un échelon dans la grille indiciaire de leur grade. Tout cela est mathématique et évident. 
 
Mais le système est complexe parce qu'il se double d'un maquis de primes relativement opaques qui permettent, en catégorie A, de doubler le salaire. On ne le dit pas assez, mais un directeur d'administration centrale peut avoir des primes proches des 200.000€ annuels. Et ses primes ne sont évidemment pas gelées. Quand on parle du "dégel" du point, on laisse croire que les salaires n'ont pas progressé, alors que le salaire augmente automatiquement tous les trois ans et que les primes, elles, peuvent être revalorisées fortement. 

À Lire Aussi

Jour de carence : ces étonnantes particularités de la fonction publique en matière d’absentéisme

Les agents publics sont-ils vraiment moins bien traités que les salariés du privé ? Une revalorisation de l’ordre de celle proposée par la ministre est-elle réellement l’enjeu pour réformer la rémunération de la fonction publique ?

Le grand fantasme des fonctionnaires, qui minorent systématiquement l'avantage que leur apporte la sécurité de l'emploi, et des horaires très peu surveillés, est de croire qu'ils sont moins bien traités que les salariés du privé. Tous les chiffres de l'INSEE montrent que le salaire moyen de la fonction publique est supérieur au salaire moyen du secteur privé et que, dans de nombreux segments, le différentiel en faveur du public est très net. C'est particulièrement vrai pour les moins diplômés, où un cuisinier dans un lycée peut gagner 2.000€ nets par mois, avec des congés annuels colossaux, pour réaliser une cuisine de collectivité peu inventive. Ce genre de situation fait réfléchir. Il ne s'agit évidemment pas de comparer le cuisinier du collège du coin avec Alain Ducasse. Mais à niveau hiérarchique identique, le fonctionnaire dispose d'un niveau et d'une qualité de vie inaccessibles dans le secteur privé. 
 
Le problème du service public n'est donc certainement pas un problème de salaire. Même dans l'enseignement, on constate que les enseignants du privé hors contrat sont beaucoup moins bien payés que ceux du secteur public, mais qu'ils ont une productivité très supérieure. Le problème de la fonction publique est celui de la motivation, de l'adhésion individuelle à l'objectif collectif, de l'engagement comme on dit, et de la qualité de service. Dans ce domaine, l'obsolescence des managers publics cause des ravages terribles. La vieille culture verticale est bien plus responsable des malheurs des fonctionnaires que la faiblesse des rémunérations. 

À Lire Aussi

Petit coup de projecteur sur le classement très discret des vrais salaires des hauts-fonctionnaires

Comment faire évoluer le système afin de respecter les contraintes budgétaires tout en agissant pour les acteurs les plus dévalorisés que peut compter la fonction publique ? Quels mécanismes vertueux et originaux pourraient être déployés pour aboutir à de réelles avancées et à une véritable révolution sur le plan des rémunérations dans la fonction publique et permettre au modèle français de « sortir par le haut » ?

Ces mécanismes vertueux étaient prévus par la loi organique sur les lois de finances, la LOLF, "fabriquée" par Fabius en 2002. Cette loi devrait permettre de l'élasticité dans la gestion des ressources humaines, notamment en permettant aux managers de diminuer leur masse salariale pour investir plus. Elle autorisait aussi de fortes augmentations de primes pour encourager les meilleurs. Par cette mécanique, un bon manager pouvait tailler dans ses effectifs inutiles pour récompenser les plus efficaces. Lors de la mise en place de la LOLF, je me souviens d'avoir diminué de 10% en un an les effectifs de la structure que je dirigeais, et d'avoir donné des primes de fins d'année de 10.000 € aux cadres. Ce genre de choix est toujours possible, il suppose simplement d'avoir des cadres dirigeants courageux, capables d'assumer des choix qui déplaisent aux syndicats. 
 
Vous voyez, il ne faut rien inventer. Il faut appliquer ce qui existe. Mais cette application suppose de dire les choses : depuis des années, l'administration ne confie plus de responsabilités qu'à des capitaines de tranchée, investis de la mission de ne rien changer et d'imposer le "pas de vague". Dans ces conditions, il y a peu de choses à attendre du "système" tel qu'il fonctionne, et toutes les lois du monde pourront intervenir autant qu'elles voudront, rien ne changera si l'encadrement administratif n'est pas sévèrement épuré et grand remplacé par des hussards bien décidés à réformer l'Etat. 

À Lire Aussi

L’influence de la fonction publique et des fonctionnaires sur la vie politique : aux racines d'un mal français

Le gouvernement peut-il aboutir à des avancées sans déclencher un nouveau printemps social, déjà redouté avec la réforme des retraites ? 

Je suis absolument convaincu que l'Etat peut être réformé de façon fluide si les bonnes décisions sont prises. Celles-ci consistent essentiellement à déconcentrer les pouvoirs et à appliquer la LOLF de façon stricte. Ce qui cause des troubles sociaux, ce n'est pas la réforme radicale, mais l'immobilisme. Le management égalitariste du "pas de vague" est la cause de grands désespoirs et d'un malaise général, car il démotive ceux qui travaillent, et récompensent les tire-au-flanc. Il procède d'une grande injustice. Le maintenir en l'état est coupable et source de tensions. Il devient donc urgent de licencier purement et simplement une proportion non négligeable de chefs de bureau, de sous-directeurs, de commissaires, d'enseignants, tous ceux dont l'incompétence est bien connue, généralement compensée par une soumission complète à l'idéologie de l'immobilisme. 
 
Sans cette mesure salutaire, le climat social dans le service public ne cessera de se dégrader. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !