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La fin du ramadan aura lieu ce lundi soir 28 juillet.
La fin du ramadan aura lieu ce lundi soir 28 juillet.
©REUTERS/Erik De Castro

A la soupe !

Fin du ramadan : les questions qu’il suscite de plus en plus en France

La fin du ramadan, dont la tenue en même temps que la coupe du monde de football a posé des problèmes aux équipes originaires de pays musulmans, aura lieu ce lundi soir 28 juillet avec la fête de l'Aïd el-Fitr, qui marque la fin du mois sacré de jeûne.

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Atlantico : Cette année, le ramadan a fait couler beaucoup d'encre. En effet, la période du jeûne a concordé avec la Coupe du monde de football, où des équipes originaires de pays musulmans se sont fait éliminer dès le premier tour, et avec des manifestations pro-palestiniennes qui n’étaient pas exemptes de références à l’islam radical. Que peut-on en déduire ? Le Ramadan est-il générateur d'une crainte en France ?

Guylain Chevrier :Le regain de pratique du Ramadan, auquel on assiste depuis plusieurs années, télescope une évolution de la place du religieux dans la société française longtemps marquée par une mise en retrait progressive. La croyance en était venue à être pratiquée sur le mode du for intérieur et donc avec discrétion, comme l’expression d’un choix personnel exercé en privé et dans des lieux de cultes. Aussi, le Ramadan est l’un des révélateurs des questions que peut poser l’islam pratiquant à la France, au regard d’un mouvement de sécularisation de la religion qui se faisait, jusqu’à ce que la revendication d’une pratique à résonnance communautaire n’apparaisse, avec ses demandes d’aménagement de la règle commune.

On se rappelle de l’affaire de la mairie de Gennevilliers de 2012. Lors d’un séjour vacances, une animatrice conduisant un minibus avait eu un malaise provoquant un accident, en raison du jeune qu’elle pratiquait dans le cadre du Ramadan. Deux enfants avaient été blessés. La mairie avait alors légitimement décidé d’ajouter au contrat de travail des animateurs un article indiquant la nécessité pour tous de s’hydrater et de s’alimenter pendant la journée.

Quatre animateurs avaient contrevenus à cette exigence et avaient été suspendus. On avait alors crié au scandale jugeant cet article discriminatoire. A la suite de la décision de la mairie, on devait assister à une avalanche de critiques en provenance du monde politique, de droite comme de gauche, ainsi que du Conseil français du culte musulman jamais en reste, ainsi que d’associations communautaires virulentes.

Pourtant, cet article rajouté au contrat de travail des animateurs correspondait parfaitement aux exigences du Code du travail. Il en allait bien avec celui-ci de la sécurité des enfants, et donc, de la nature de la tache à accomplir et de la proportionnalité du but recherché, créant une exigence professionnelle déterminante qui justifiait cette limitation d’une pratique religieuse.

La mairie communiste de Gennevilliers devait renoncer finalement à faire appliquer l'article incriminé. Les modalités des contrats devaient être assouplies laissant libre cours à la pratique du Ramadan, au grand dam de la sécurité des enfants ou même, de la capacité des animateurs à faire face à des activités quotidiennes qui mobilisent beaucoup d’énergie.

Pour n’importe quel autre motif que religieux, rien n’aurait été opposé à cet article. On voit très bien à travers cet exemple le problème dont nous parlons. Cette situation a fait comme jurisprudence. Combien de situations de ce type se sont depuis banalisées ? On ne le saura pas à moins qu’un accident grave vienne à nouveau poser le problème.

En poussant un peu plus loin cette réflexion, par delà même le problème de sécurité, le fait que des animateurs ne participent pas aux repas avec les enfants crée une influence sur le groupe, particulièrement pour ceux qui sont de même origine. Une influence qui est hors propos dans un tel cadre, favorisant une assignation qui n’est pas acceptable, mais aussi, mettant en évidence une logique communautaire dans le groupe qui sépare les enfants selon leurs diverses origines, qui ne devrait jamais apparaitre là. Une problématique qui rejoint bien les inquiétudes de nos concitoyens face à cette affirmation communautaire qui tourne au communautarisme par l’effet des intérêts et objectifs spécifiques ici poursuivis, qui fabriquent divisions et pression sur les autres.

Et que révèle cette crainte justement ?

Il existe à l’encontre de cette situation une vive inquiétude de nos concitoyens, y compris sans aucun doute parmi eux, de musulmans qui ne souhaitent pas se voir imposer leur façon ou non de pratiquer leur religion. Il en va du climat de publicité qui est entretenu par une large partie des autorités religieuses de l’islam en France avec un relai des médias qui va dans ce sens, d’affirmer le Ramadan comme une pratique en dehors de laquelle on est un mauvais musulman. Cela ne relèverait-il pas de la banalisation d’un prosélytisme ? Il ne s’agit pas des musulmans en tant que tels, mais du décalage que le mode communautaire de faire le Ramadan opère avec son expression publique, vis-à-vis de mentalités qui ont dépassé depuis longtemps cette façon de poser la place du religieux qui relève normalement de l’entre-soi.

De plus, le Ramadan s’est réalisé cette année dans un contexte effectivement assez particulier. Celui de manifestations pro-palestiniennes avec la présence de nombreuse femmes voilées où on a entendu résonner des "Allah Akbar" et des "morts aux juifs" qui n’ont pas laissés indifférents, avec des débordements extrêmement violents. Des événements qui ont fait suite à d’autres débordements lors de la coupe du monde après les défaites de pays musulmans comme l’Algérie, avec là aussi des violences et un climat de tension dans la perspective d’un math France –Algérie à haut-risque qui, on peut le penser, heureusement n’a pas eu lieu. 

Sur le plan de l'activité économique, quel est le degré de compatibilité du Ramadan avec la culture française ? Sa pratique peut-elle soulever des problèmes dans le cadre du travail par exemple ? Quelles en sont les conséquences ?

Nous voyons bien que nous avons affaire à une réalité nouvelle avec l’affirmation de cette expression religieuse publique de grande ampleur hautement revendiquée, bien au-delà de la simple question de la liberté de culte qui elle est sans limite, hors les sectes. Ce qui en vient à être questionné, c’est le problème de savoir ce que l’on met en commun pour faire société.

Dans l’entreprise, il n’y aucune obligation pour l’employeur à aménager le temps de travail selon les convictions religieuses ou philosophiques de ses employés. Il en va de la règle commune et d’aménagements compatibles avec l’entreprise. On imagine bien les difficultés que pourraient poser au fonctionnement d’un service, les demandes faites par un personnel qui serait uniquement composé d’employés musulmans des mêmes dates de congés, mettant à l’arrêt l’entreprise. Les aménagements ne doivent pas nuire à son bon fonctionnement, qui ne sont donc pas un du, comme parfois on l’entend.

Le fait de jeuner n’est pas sans conséquence et peut avoir une incidence sur les facultés d’attention à bien des postes de travail, mais pose aussi une question de vivre-ensemble et de ce à quoi chacun a à renoncer pour vivre dans une même société considérée comme commune, du fait des biens qu’elle apporte à tous. D’ailleurs, on peut s’interroger de savoir si cela correspond à la conception de la modernité attachée au modèle de l’Etat-nation? N’y a-t-il pas, tout de même, un décalage entre la volonté de pratiquer une religion à la lettre, comme c’est le cas d’un nombre croissant de pratiquants musulmans, avec ce que cela remet nécessairement en cause dans une société fondée d’abord sur la citoyenneté et l’intérêt général, comme la nôtre ?

Il est vrai que l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme, par son invitation à une expression collective et publique des cultes (1), pourrait servir à justifier d’y contrevenir. 

On ne doit pas régler la vie commune selon des prescriptions religieuses de tel ou tel communauté ou les habitus de tel ou tel groupe culturelle sinon, c’est entrer dans une logique de promotion des minorités et de discrimination positive qui rompt avec l’égalité avec des conséquences impactant tous les individus. Il en va de la préservation de la liberté de tous, du libre choix individuel de chacun, que ce soit pour ceux qui sont mis malgré eux sous l’autorité de cette logique communautaire derrière laquelle ils disparaissent comme individus, ou des autres, qui se voient imposés par une minorité leurs règles de vie contre leur liberté commune.

On voit combien les craintes de nos concitoyens sont fondées, y compris celles de nombreux musulmans que l’on n’entend pas et vis-à-vis desquels le climat créé concernant l’islam et sa pratique en France actuellement, tend à les faire taire. Quand donc les médias et les politiques donneront-ils les signes encourageant ceux qui pensent et veulent vivre autrement leur religion, pour qu’ils puissent se faire entendre ?

On a pu observer une très nette augmentation du nombre de personnes pratiquant le Ramadan depuis 1989. En parallèle, la pratique du Carême chrétien ne concerne aujourd'hui plus qu'une infime minorité. A quel point cette tendance révèle-t-elle une friabilité de notre socle commun de valeur ?

Avec la laïcisation de l’Etat et sa séparation des Eglises, l’interdiction d’accès du religieux au politique que cette séparation a acté, on a donné à la liberté de conscience la place d’un nouveau paradigme dans le rapport entre religieux et société, faisant passer dans le domaine privé les croyances et leurs différentes pratiques. Les grands rituels catholiques se sont estompés et ont disparu de l’espace commun pour devenir affaire privée, les fêtes religieuses se sont laïcisées pour prendre une connotation de jours fériés se référant au code du travail et essentiellement à un droit au repos des salariés.

Avec cet islam vécu sur le mode du refus du mélange au-delà de la communauté de croyance que l’on voit se développer et va avec une sacralisation de la pratique religieuse, on a un retour du sacré dans la vie publique. Le Ramadan est vécu comme manifestation d’une communauté, avec la pression qu’elle porte, en faveur de sa pratique intégrale. Il y a donc un effet d’assignation des musulmans sous cette pression qui se trouvent de plus en plus contraints, qu’ils le veuillent ou non, à le faire. Ce retour du sacré prend le mouvement de notre société à revers. Nos concitoyens savent très bien que ce recul de la place du religieux dans l’espace public est allé de paire dans notre histoire, avec la séparation des Eglises et de l’Etat et plus encore, avec les grandes conquêtes démocratiques, y compris sociales, qui se sont fixées dans notre République.

Le poids communautaire est l’expression aussi d’une force, et ceux qui entendent appuyer dans ce sens, comme c’est le cas de l’Union des Organisations Islamiques de France proche des Frères musulmans, savent parfaitement ce qu’ils font. Ils créent progressivement, à travers des références à des rituels religieux considérés comme sacrés, la mise à part d’une partie des membres de notre peuple, mise sous l’autorité et derrière une Eglise qui fait de plus en plus pression sur la société. Cette Eglise réclame, à travers une montée constante des revendications d’aménagement de la règle commune, une forme de société rythmée par ces rituels religieux qui n’a rien à voir avec la notre. Comme le printemps arabe l’a montré, les pays d’origine des musulmans qui s’engagent dans cette voie n’ont pas fait cette séparation du religieux et du politique. Il y a une résistance en France de cette partie de l’islam qui s’enferme, comme dans ces pays de référence, à une sécularisation du religieux. On peut voir à travers les demandes de retrait des sapins de Noël des écoles, qui ne sont plus les signes de la présence d’une religion dans celles-ci mais d’un héritage qui se traduit par une fête populaire qui est un marqueur de notre Nation, la volonté d’imposer une certaine vision de l’islam à travers ses propres marqueurs religieux tout en rejetant les références communes à notre pays.

Le sacré va avec l’idée de purification lié à une pratique rigoureuse de la religion, comme la femme pure qui est celle qui respecte les principes de l’islam dont le voile est devenu le symbole, par opposition à celle qui n’en est pas respectueuse et est considérée comme impure. On sait ce que l’idée de pureté peut avoir comme potentiel de violence, nous ramenant aux temps anciens où tout se définissait entre le pur et l’impur, en lieu et place de droits et libertés de chacun garantis par des institutions communes.

Il y a pour nos représentants politiques une réflexion des plus importantes à initier pour prendre la mesure de ce qui s’opère là, des risques encourus pour l’idée que nous nous faisons de notre société, de nos valeurs communes, de notre contrat social, étroitement liée à la place réservé au religieux. Une place qui doit être garantie avec toutes les autres libertés, celle de croire ou de ne pas croire, mais que l’on ne doit pas laisser faire fraction avec la Nation. Ce serait laisser rejeter un principe de laïcité qui met l’intérêt général au-dessus des différences pour assurer la liberté de conscience de chacun, mais aussi la mixité de notre peuple qui assure la concorde entre tous.

1-Convention européenne des droits de l’homme, article 9, Liberté de pensée, de conscience et de religion : 1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. 2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui.

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