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Ce 9 mai est la journée de l'Europe.
Ce 9 mai est la journée de l'Europe.
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Encéphalogramme plat

Europe : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a

Ce 9 mai est la journée de l'Europe. Pas grand chose à célébrer cette année pourtant. Économie, diplomatie, contrôle des frontières : non seulement l'Europe politique n'existe pas, mais elle restera impuissante tant que la question du modèle fédéral n'aura pas été tranchée.

Jean-Thomas Lesueur

Jean-Thomas Lesueur

Titulaire d'un DEA d'histoire moderne (Paris IV Sorbonne), où il a travaillé sur l'émergence de la diplomatie en Europe occidentale à l'époque moderne, Jean-Thomas Lesueur est délégué général de l'Institut Thomas More

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Atlantico : Quel bilan pourrait t-on tirer de l'état de santé de l'Union Européenne en cette journée qui lui est consacrée ?

Jean-Thomas Lesueur : La fête de l’Europe ne devrait pas tomber le 9 mai mais le 9 novembre, jour de la chute du Mur de Berlin, une date importante pour l’Europe de l’Est et pour la liberté. Maintenant, si l’on prend la situation au 9 mai 2011, l’encéphalogramme de l’Europe est quasi plat. L’absence de l’Europe en tant qu’acteur de premier plan dans la gestion des crises les plus récentes est explicable par la victoire, ces dernières années, de l’Europe intergouvernementale contre l’Europe communautaire. Les Etats ont gagné et l’Europe en tant qu’elle-même n’a ni visage ni bras, ni même vraiment une voix… Elle n’est toujours pas parvenue à faire sa mue politique et à être, à l’intérieur comme à l’extérieur, un acteur politique de plein exercice. Donc logiquement : lorsque vous avez affaire à des crises politiques fortes, qui réclament des acteurs politiques forts, ce sont les Etats qui sont en première ligne.

Quid de l’euro : va-t-il mourir ?

Je ne sais pas s’il va mourir mais si l’Europe doit subir, dans cette période instable, un revers fondamental, ce sera en effet sur l’euro. Nous ne sommes pas du tout sortis de la menace que font peser les marchés sur la monnaie unique. L’endettement des Etats est tellement considérable ! Ce sont de « petits » dominos, si j’ose dire, qui sont tombés pour l’instant (la Grèce, l’Irlande, le Portugal) mais derrière, si l’Espagne et la France entraient dans la tourmente, en perdant leur crédibilité sur les marchés, là ce serait autrement sérieux ! Combien faudrait-il de centaines, de milliards d’euros pour le fonds de garantie ?… Qui le voudrait ? Qui le pourrait ? Et comme les efforts réalisés par les Etats sont très largement insuffisants en matière de dépenses publiques, on n’envoie même pas de bons échos. Aux yeux des marchés, le « réassureur » de la France aujourd’hui, c’est l’Allemagne. Tant que l’Allemagne ne remet pas en cause le partenariat franco-allemand, la France reste protégée. Mais jusqu’à quand ?

Sur le plan diplomatique, l’Europe n’a pas brillé pendant les révolutions arabes…

L’Europe n’étant pas un acteur politique international de plein exercice encore une fois, je ne sais s’il faut lui faire les reproches qu’on lui fait actuellement… « La plus belle fille ne peut donner que ce qu’elle a », comme on dit peu galamment ! Les émissaires du CNT libyen par exemple viennent à Paris ou à Londres se faire reconnaître. Ils ont fait un tour à Bruxelles, mais ce n’est pas là que cela se passe.

Les accords de Schengen remis en cause, ce sont les frontières qui menacent de s’effondrer ?

Je ne pense pas que l’on ira jusqu’à un conflit ouvert, brûlant, sur ces sujets-là, mais l’on voit bien que la question migratoire est extrêmement problématique pour les pays du sud (l'Italie surtout, mais aussi possiblement la Grèce et l’Espagne). Or on comprend bien que ces deux, trois pays européens ne peuvent pas accueillir seuls ces milliers de clandestins qui se pressent sur leur cotes. Pour l’instant, également motivé par des enjeux de politique intérieure, chacun joue sa partie. Il faudrait avoir une doctrine commune et surtout claire en matière migratoire, entre nous, Européens, mais aussi à l’égard des pays de départ : nous ne pouvons pas accueillir toujours plus d’immigrés. Le pacte européen sur les migrations et sur l’asile adopté en 2008 à l’occasion de la présidence française a vite montré ses limites.

Qu'en est-il des rumeurs de la sortie de la Grèce de la zone euro, et du retour du drachme ?

On ne peut même pas se dire que les trois pays pour lesquels un plan de sauvetage a été mis en place sont tirés d’affaires : c’est ce que nous apprend cette rumeur. Non, la Grèce n’est pas sauvée, loin de là. Maintenant, raisonnablement, je pense que le problème grec est gérable. C’est l’accumulation des cas d’endettement excessif en Europe ne l’est pas. Il serait de la responsabilité de la France d’annoncer un plan sérieux et crédible de baisse de la dépense publique : ce serait d’abord un bien pour les Français, mais aussi un signal fort envoyé aux marchés et à nos partenaires, au premier rang desquels l’Allemagne.

Et l’Allemagne dans tout cela ? Le « réassureur » de l’Europe en est aussi la « locomotive » ?

Réassureur malgré elle, réassureur bougon, oui. Elle a longtemps rechigné au début de l’affaire grecque – ce qui a d’ailleurs dû alourdir l’addition… Mais elle a fini par prendre conscience que des interdépendances réelles de sa solidarité de fait aux autres pays européens et membres de l’euro. Au final, elle a sorti le chéquier. Mais il faut bien voir que le sentiment anti-européen, dans un pays foncièrement pro-européen depuis 1945, est en train de monter : les citoyens allemands en ont assez de payer pour les pays du « Club Med ».
Quant à votre mot de « locomotive », c’est en partie vrai. Mais son modèle ne peut être suivi par tout le monde : l’Allemagne ne consomme plus depuis 10 ans, n’augmente plus ses salaires. Sa croissance vient essentiellement des exportations – notamment en direction de ses voisins européens. Si tout le monde faisait comme elle en Europe, ça irait mal !
Pour finir, une chose est sûre à mes yeux : toute cette séquence de crises que l’on vit en Europe n’est que le signe que le Traité de Lisbonne, censé représenter un nouveau départ, une « refondation » de l’Europe, n’a guère porté ses fruits, et que l’Europe politique n’est toujours pas là, parce que l’on n’a pas voulu trancher sur l’objet politique que doit être l’Europe. On peut cacher la poussière sous le tapis et dire comme Nicolas Sarkozy que cette question du modèle (fédéral ? confédéral ? – le problème cardinal est de savoir où est la souveraineté, qui dit « je » ?) n’a plus lieu d’être, mais au vrai, tant qu’elle n’aura pas été tranchée, il ne faut pas demander à l’Europe de faire de la politique.

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