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Festival d'Avignon : joyeux spectacle d'une France à deux vitesses
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Fracture culturelle

Festival d'Avignon : joyeux spectacle d'une France à deux vitesses

L'écrivain Antoine Bueno raconte pour Atlantico le Festival d'Avignon vu de l'intérieur. Intramuros vs. extramuros, "in" vs. "off" : la ville entière semble séparée en deux ; le peuple contre les aristocrates.

Antoine Bueno

Antoine Bueno

Antoine Bueno est écrivain et chargé de mission au Sénat. Il se produit aussi dans son seul en scène, "Antoine Bueno, l'Espoir".

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Onze mois par an, en Avignon, il y a l’intramuros et il y a l’extramuros. En juillet, il y a le IN et il y a le OFF. Deux mondes parallèles et inconciliables séparés de hauts remparts. Le festival d’Avignon, incontestable réussite culturelle depuis sa création par Jean Vilar en 1947, n’en reflète pas moins aujourd’hui la situation inquiétante d’une ville coupée en deux.

Avignon occupe la sixième place dans le classement des communes au taux de criminalité les plus élevés du Vaucluse, lui-même l’un des départements les plus touchés de France. Les raisons du phénomène sont multiples. Arriver en Avignon par la route permet sans doute d’en appréhender la concrétisation physique. Il y a l’Avignon d’avant et l’Avignon d’après les remparts. Avant, les barres d’immeubles, l’urbanisme des grands ensembles inauguré, comme le festival, du temps de Jean Vilar. Après, la jolie ville médiévale, bien restaurée et embourgeoisée, bien différente de celle qu’avait connue Jean Vilar. Tandis que l’intramuros semble faire l’objet de toutes les attentions de la municipalité, l’extramuros se sent délaissée. Or, par homothétie, le festival se fait en 2011 calque symbolique de cette fracture sociale.

La seule distinction IN et OFF en dit long: Il y a les gens IN et... les autres. Les chiffres aussi sont éloquents : le IN perçoit six millions d’euros de subventions publiques pour 120 000 spectateurs, le OFF est intégralement autofinancé pour 1 200 000 spectateurs !

Le IN est une manifestation de happy few difficilement accessible. Difficilement accessible économiquement : les spectacles y sont deux à trois fois plus cher que ceux du OFF. Difficilement accessible culturellement : une programmation ambitieuse, très expérimentale, pour initiés. Et même difficilement accessible matériellement : il y a peu de places, il faut donc réserver longtemps à l’avance et beaucoup de pièces du IN se jouent hors les murs, il est donc préférable d’être motorisé. Une inaccessibilité évidemment aux antipodes de l’esprit de Jean Vilar. Un esprit qui, au contraire, imprègne totalement le OFF.

Le OFF est foisonnant, le OFF est d’une extraordinaire diversité (1143 spectacles cette année, du drame au one man show, en passant par la danse et les spectacles pour enfants), le OFF est partout, ses multiples animateurs sillonnent en permanence la ville à la conquête et rencontre de leur public. Le OFF, c’est la vie, la fête, l’Avignon rêvé par Vilar.

Le tout est une incroyable résurgence du moyen-âge. D’un côté le château, l’intelligentsia parisienne en villégiature, le Brégançon de la scène, prétentieuse et jalouse de ses privilèges, de l'autre le peuple. D’un côté l’aristocratie autarcique et emmurée, de l’autre la République autogérée. Le IN est, au sens propre du terme, cloitré : son centre administratif est logé au cloître Saint-Louis. Le village du OFF, lui, prend ses quartiers dans l’école Républicaine Thiers, la plus grande école primaire du centre-ville. Tout un symbole…

Tandis que les aristocrates s’enferment et se gavent, ménestrels et troubadours arpentent de sales venelles et connaissent, comme les Avignonnais de l'extramuros, l'insécurité. Une forme particulière d' 'insécurité : l’insécurité artistique. Celle qui consiste à ne compter que sur ses propres ressources, ses propres forces, sa propre énergie pour continuer de jouer.

Et, en Avignon, quand, tard dans la nuit,  les festivaliers vont enfin se coucher, ne restent plus dans les rues que les bandes de jeunes venus traîner des cités de l’extramuros pour tromper leur exclusion.

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