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Ferghane Azihari publie « Les Ecolgistes contre la modernité Le procès de Prométhée », aux éditions Presse de la Cité.
Ferghane Azihari publie « Les Ecolgistes contre la modernité Le procès de Prométhée », aux éditions Presse de la Cité.
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Idéologues

Ferghane Azihari : "L’écologie politique traditionnelle est avant tout une critique de la société industrielle et de la modernité qui reprend tous les poncifs rousseauistes"

Dans « Les écologistes contre la modernité Le procès de Prométhée » (éditions Les Presses de la Cité), Ferghane Azihari défend une écologie qui place sa confiance dans le progrès technique, sa capacité à rendre notre habitat et notre environnement toujours plus hospitalier.

Ferghane Azihari

Ferghane Azihari

Ferghane Azihari est journaliste et analyste indépendant spécialisé dans les politiques publiques. Il est membre du réseau European students for Liberty et Young Voices, et collabore régulièrement avec divers médias et think tanks libéraux français et américains.

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Atlantico : Vous publiez « Les écologistes contre la modernité Le procès de Prométhée » aux éditions Les Presses de la Cité. Face à l’écologie décliniste, vous revenez sur les racines philosophiques et historiques de la pensée écologiste et scientifique. Vous soulevez également de nombreux points clés comme le poids de la pollution et de la toxicité dans les pays en voie de développement qui est plus important que dans les nations industrialisées, les erreurs du débat sur la surpopulation et la surconsommation ou la fable rousseauiste du bon sauvage. Pouvez-vous nous présenter votre vision de l’écologie des Lumières que vous défendez dans votre ouvrage ?  

Ferghane Azihari : Cette écologie des Lumières que je défends est une écologie qui place sa confiance dans le progrès technique, sa capacité à rendre notre habitat, notre environnement toujours plus hospitalier. Cet écomodernisme, comme on peut l’appeler aussi, prend le contre-pied de l’écologie politique dominante telle qu’elle émerge depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale puisque cette écologie politique là, sa spécificité ne réside pas tant dans la sensibilité à la qualité de l’environnement puisque cette sensibilité est universelle en réalité. Je ne connais personne qui se soit levé un matin en disant « J’aime la pollution ». Dans mon ouvrage, je cite des figures de l’Antiquité comme Horace, Sénèque qui, déjà à l’époque, dénonçaient les fumées toxiques qui souillaient l’atmosphère de Rome, qui défiguraient les bâtiments. Ces problèmes ne sont pas nouveaux et leur dénonciation n’est pas nouvelle. Ce qui change fondamentalement avec l’écologie politique, telle qu’elle émerge depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est sa manière de poser le diagnostic et d’envisager les solutions. L’écologie politique traditionnelle est avant toute chose une critique de la société industrielle, une critique de la modernité qui reprend à son compte tous les poncifs rousseauistes. J’insiste beaucoup sur le rôle de Rousseau. Les penseurs écologistes s’en réclament dans un premier temps et Rousseau est le philosophe qui a acquis la célébrité en dénigrant le progrès technique, qui nous éloigne d’un état de nature paradisiaque. Les écologistes appliquent cette lecture à l’environnement qui sous-entend au moins implicitement que les sociétés prémodernes entretenaient avec leur environnement une relation plus harmonieuse. Or, cette nostalgie du paradis perdu n’a aucun fondement historique ou géographique car les pollutions font beaucoup plus de victimes dans les pays faiblement industrialisés que dans les nations développées, ce qui ne veut pas dire que la modernité n’a pas ses problèmes mais il faut se garder ou en tout cas éviter cette nostalgie pré-moderne qui a en plus cette tendance un peu funeste qui consiste à invisibiliser les maux des sociétés qui elles ne bénéficient pas de notre système industriel.  

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Concernant la surpopulation, il s’agit d’un épouvantail qui est régulièrement agité par les écologistes dans la sphère intellectuelle. C’est un concept qui repose sur pas grand-chose. Ce concept nous vient de Malthus, qui déjà en 1798 craignait que la production de richesse soit insuffisante pour supporter une croissance démographique exponentielle et illimitée. L’histoire a complètement démenti les prévisions malthusiennes puisqu’à l’époque de Malthus, nous étions un milliard d’êtres humains sur la planète et la misère était la norme. Aujourd’hui, nous sommes huit milliards et la misère est en train de devenir exceptionnelle pour la simple et bonne raison que les hommes ne sont pas que des ventres sur pattes, ce sont aussi des ouvriers, des ingénieurs, des innovateurs, ils créent plus qu’ils ne détruisent. C’est la raison pour laquelle déjà Jean Bodin, quelques siècles avant nous, disait très justement qu’il ne faut jamais craindre qu’il n’y ait trop de sujets car il n’y a de richesse que d’hommes. Aujourd’hui, on craint que la surpopulation conduise la planète à être inhabitable en raison de la pollution. Le raisonnement peut sembler cohérent dans un premier temps. En effet, on peut se dire que, toutes choses égales par ailleurs, plus on est nombreux, plus on consomme, plus on produit de déchets, plus on pollue. Sauf que ce mode de raisonnement néglige le fait que les choses ne sont jamais égales par ailleurs. On oublie toujours la variable technologique. A titre d’exemple, au début du XIVe siècle, Paris comptait 200.000 habitants (dix fois moins qu’aujourd’hui) et pourtant la pollution de l’air, de l’eau dû à une proportion de Parisiens beaucoup plus forte au Moyen Âge qu’au XXIe siècle parce qu’une métropole moderne de deux millions d’habitants équipée du traitement des eaux usées, de l’électricité s’inflige des pollutions beaucoup moins toxiques qu’une petite bourgade médiévale dépourvue de ces technologies. Concernant le climat c’est la même chose. On sait aujourd’hui en France que nos émissions baissent depuis environ quarante ans alors même que la population française a augmenté grâce au nucléaire. Or, vous avez toute une littérature économique qui vous dit qu’une large démographie favorise précisément le progrès technique. Plus on est nombreux, plus il y a de cerveaux, plus il y a de bras pour bâtir des technologies coûteuses, qui seraient difficilement accessibles.  

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Après la Convention citoyenne sur le climat et les objectifs de réduction des émissions carbone à l’horizon 2050, des moyens d’action concrets sont-ils envisageables pour lutter efficacement contre le dérèglement climatique à l’aide du progrès technique ? Comment résister au récit décliniste ? Le progrès est-il la meilleure arme contre le changement climatique comme vous le démontrez dans votre livre ?

Le progrès est sans aucun doute l’arme la plus juste et la plus sûre. Pour lutter contre le changement climatique, vous avez deux solutions. Ou bien vous imposez à l’humanité une culture d’amaigrissement forcée. C’est la solution décroissante.  Ou bien vous misez sur le progrès technique.  Je considère en effet que la solution du progrès technique est la plus cohérente puisque je ne vois pas l’intérêt de nous inquiéter des risques matériels, sanitaires, économiques du changement climatique si c’est pour en contrepartie assigner l’humanité au fléau matériel, sanitaire, économique de la misère et de la pauvreté.  Cela me paraît être une transaction un peu diabolique et un peu improductive. Si le but du jeu c’est d’assurer à l’humanité le niveau de vie le plus élevé possible et le coût environnemental le plus faible possible, le progrès technique me semble être la solution la plus juste. Le paradoxe c’est que cette solution, le solutionnisme technologique, est un paradigme qui est parfaitement décrié par les écologistes. D’ailleurs la Convention citoyenne pour le climat le montre très bien puisque c’est une convention qui a rédigé un rapport de plus de 460 pages et le mot « nucléaire » n’apparaît pas une seule fois alors même que l’on sait aujourd’hui que c’est l’énergie la plus crédible, que c’est la seule énergie qui soit à la fois décarbonée, pilotable, qui ait fait preuve de son efficacité à une grande échelle. On voit bien qu’il y a une forme de dissonance cognitive, une contradiction. Ceux qui agitent le plus le chiffon rouge de l’alarmisme sont aussi ceux qui mènent une guerre contre les solutions les plus crédibles au problème de changement climatique. On ne peut pas comprendre cette dissonance si on ne la met pas en lien avec les arrière-pensées anticapitalistes qui structurent de nombreux écologistes. Dans mon ouvrage, je cite des auteurs qui redoutent explicitement le scénario, l’éventualité que l’humanité parvienne demain à se doter d’une énergie abondante fut-elle propre ou décarbonée. Leur haine de la civilisation moderne, industrielle et capitaliste est beaucoup plus forte que leur amour pour un environnement hospitalier.   

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Dans la mesure où les mouvements environnementalistes sont très silencieux sur les solutions les plus crédibles au problème du changement climatique, je doute que ces conventions internationales aient une quelconque utilité. Je prends pour exemple la jeune Suédoise Greta Thunberg qui aujourd’hui a une autorité assez grande sur cette question, je m’étonne qu’elle ne prenne pas position plus explicitement sur le nucléaire.  Elle a déjà exprimé le fait que personnellement elle n’y était pas favorable, ce qui montre bien là encore qu’il y a un blocage culturel qui fait que nous ne sommes pas prêts, que nous ne voulons pas mettre en œuvre les moyens au service des solutions les plus crédibles. Si vraiment l’humanité était sincère dans son objectif de lutter contre le changement climatique, les pays du monde s’accorderaient à dire que nous devons dès maintenant amorcer une conversion de masse de l’humanité à l’énergie atomique. Ce qui implique pour les pays du Nord de cesser de fermer leurs centrales nucléaires, d’allonger leur durée de vie. Ce qui implique pour elles éventuellement d’investir dans le secteur électrique des pays du Sud par la vente de ces technologies qui font aujourd’hui qu’un Français émet moins de CO2 qu’un Sud-Africain, qu’un Mongol ou que Chinois. Là encore ce sont des discours qui ne sont pas tenus et qui sont encore considérés comme étant irréalistes par beaucoup. Ce qui montre bien que là encore il y a un combat culturel à mener si l’on veut prendre ces problèmes au sérieux.   

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Je ne suis pas capable de prédire qui va gagner. Je ne crois pas en un sens de l’histoire. L’écologie politique, décroissante, critique de la modernité, critique du capitalisme est celle qui a acquis une certaine hégémonie culturelle au sein des milieux académiques, intellectuels, scientifiques, ce qui rend aujourd’hui la victoire de l’éco-modernisme plus difficile. Mais tout dépendra des capacités des uns et des autres à se montrer convaincants. Mais si l’on est crédible sur la question climatique, l’opposer à la croissance économique relève d’une contradiction qui n’a aucun fondement. On sait par exemple aujourd’hui que nous devons nous adapter au changement climatique. Il y a une part de lutte contre le réchauffement et une part d’adaptation. Or on sait que l’adaptation au changement climatique est davantage à la portée des pays riches. Quand on s’appelle Israël et qu’on a les moyens de dessaler l’eau de mer, on est beaucoup plus résistant face aux épisodes de sécheresse que lorsque l’on s’appelle Madagascar. Quand on s’appelle les Pays-Bas et qu’on a les moyens de diriger des systèmes de protection côtière ultrasophistiqués, on résiste beaucoup mieux aux épisodes d’inondations que lorsque l’on s’appelle le Bangladesh. Toute la littérature économique, la plus sérieuse, la plus crédible, est en tout cas explicite sur le fait que si on veut protéger les peuples, il faut que ces gains en résilience devancent l’émergence de nouveaux risques, ce qui implique de ne pas renoncer au développement industriel. Toute la question est de savoir si nous le voulons. Je pense que le vrai combat qui se joue est moins technologique que culturel. Est-ce qu’on accepte qu’Homo Sapiens puisse persister dans sa quête de richesse, de prospérité et de puissance ? Il est vrai que les penchants anticapitalistes de l’écologie politique conduise beaucoup de militants à répondre non à cette question parce qu’il y a une volonté de prendre une revanche contre les sociétés bourgeoises, trente ans après la chute du mur de Berlin, après l’effondrement des socialismes, cette attitude un peu revancharde fait que par principe on tend à s’opposer aux solutions les plus crédibles parce qu’elles perpétuent un mode de production capitaliste qui est détesté pour des considérations morales et non environnementales.         

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Sandrine Rousseau a été battue lors de la primaire des écologistes. La campagne EELV pour 2022 sera-t-elle plus modérée et favorable à des solutions vertueuses ?

Je ne crois pas que la ligne de Sandrine Rousseau ait été battue. Lorsque l’on regarde dans le détail le programme de Yannick Jadot, même si celui-ci est enrobé d’un vocabulaire plus consensuel pour rendre son approche plus pragmatique et prétendre au statut d’écologie de gouvernement, sur le fond, il a quand même des propositions très radicales : fin de l’agriculture dite intensive, sortie du nucléaire ce qui nous conduirait soit à ouvrir des centrales à gaz comme le font certains pays, soit  nous conduirait vers le chemin d’une décroissance forcée. Tout ça nous ramènerait vers un programme décliniste qui appauvrirait considérablement le pays pour des vertus environnementales qui sont tout à fait discutables.

Je ne crois pas que la ligne Sandrine Rousseau ait été vaincue dans la mesure où je ne vois pas de différence radicale entre le programme de Yannick Jadot et Sandrine Rousseau. Je suis convaincu que la question environnementale, si jamais la raison triomphe, elle triomphera en dépit des écologistes et non pas grâce aux écologistes. Ces derniers sont nés d’une opposition virulente contre la société moderne. Cette ligne, ils la portent depuis leur naissance. Je ne vois pas aujourd’hui ce mouvement changer son fusil d’épaule. Ils persistent dans la mauvaise foi quels que soient les domaines qu’ils traitent.     

L’écologie est-elle encore animée par la philanthropie ?

C’est toute la question que je pose. J’ai quand même l’impression que ce n’est plus le cas. Car si l’on appliquait rigoureusement le programme écologiste y compris celui des plus radicaux, ce serait à coup sûr une hécatombe humanitaire. C’est ainsi que j’avais d’ailleurs interpellé Sandrine Rousseau sur les réseaux sociaux lorsqu’elle avait fait le buzz en nous expliquant qu’il fallait diminuer les rendements agricoles. Autant nous dire tout de suite combien de personnes il faut tuer et combien de personnes doivent mourir de faim. Dans la mouvance intellectuelle écologiste, cet anti-humanisme est presque assumé. Vous avez toute une frange de l’écologie radicale qui définit la protection de l’environnement non plus comme la sauvegarde d’un milieu hospitalier pour l’homme  mais comme la « sanctuarisation » d’une nature dont il faut exclure l’homme. L’homme est considéré comme un être extérieur à la nature, une forme d’intrus qu’il faut contenir dans la mesure où l’anthropisation de la nature est en soi une forme de péché qu’il faut réprimer et c’est la raison pour laquelle beaucoup d’écologistes parlent de surpopulation, redoutent l’hypothèse d’une énergie abondante (même décarbonée) ce qui serait synonyme d’une humanité capable de renforcer la maîtrise et son emprise sur la nature ce qui serait moralement terrible aux yeux de ces gens-là. Il y a une forme de misanthropie, de rupture avec l’humanisme classique qui est théorisé et assumé par l’écologie radicale.

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A lire aussi, deux extraits de l'ouvrage :

- Emprise du mouvement écologiste et recul des libertés : vers une théocratie verte ?

- La menace qui pèse sur l’humanité est moins le changement climatique que les entraves aux progrès technologiques qui permettraient d’y faire face

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