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Les Européens continentaux veulent faire payer le Brexit à Londres et n’imaginent aucun effet boomerang
©MALTE CHRISTIANS / DPA / AFP

Disraeli Scanner

Les Européens continentaux veulent faire payer le Brexit à Londres et n’imaginent aucun effet boomerang

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Isola Bella, 
Le 8 août 2018, 
 

Mon cher ami, 

 
Après la Suisse italophone, j’ai traversé la frontière et me trouve sur l’une des îles Borromée. De quoi me rappeler qu’il fut un temps où l’Europe se définissait d’abord par sa culture; à cette époque, l’Europe méditerranéenne tenait le haut du pavé. Et l’Italie était le jardin de l’esprit européen. A vrai dire, ce temps n’est pas si loin: il nous suffit de retourner aux années qui précèdent la Première Guerre mondiale pour voir encore l’aristocratie anglaise et les fortunes américaines envoyer leurs rejetons en Italie comme point culminant de leur tour d’Europe. A cette époque, tout universitaire d’une faculté de lettres ou de philosophie qui se respectait lisait et écrivait parfaitement l’italien en plus du français, de l’anglais et de l’allemand. 
 
Je ne suis pas là pour regretter le bon vieux temps mais pour dire, une fois de plus, mon indignation devant le sort réservé à l’Europe méditerranéenne dans cette machine à broyer les cultures qu’est devenue l’Union bruxelloise. Il n’y a pas d’Europe qui tienne sans un équilibre entre le nord et ler sud, aussi bien qu’entre l’est et l’ouest. L’esprit européen ne souffle pas moins à Budapest qu’à Paris; pas moins à Rome qu’à Berlin; pas moins à Vienne qu’à Londres.  Evidemment, quand les conservateurs et les progressistes s’entendent pour ne plus débattre entre eux, pour fuir les débats politiques, alors il surgit des populismes, de droite et de gauche, que les conservateurs et les progressistes ont tendance à vilipender sans voir que ce sont leurs propres enfants. 
 
Je viens de passer cinq jours à quelques kilomètres au nord, en Suisse. Conservateurs de Grande-Bretagne et de France, d’Allemagne et d’Autriche, d’Espagne et d’Italie, de République tchèque et de Hongrie, nous nous y retrouvons tous les deux ans pour réfléchir à ce qui nous réunit et à ce que nous pouvons faire avancer dans nos pays respectifs. Tous, nous sommes des « eurosceptiques ». Et nous nous méfions de l’OTAN quand un président démocrate siège à la Maison Blanche. Tous nous luttons dans nos pays respectifs pour mieux contrôler l’exécutif et moderniser nos parlements; pour la liberté d’expression et le respect de la vie privée dans la révolution de l’information; pour des investissements massifs dans l’éducation scolaire et dans la formation tout au long de la vie; pour une immigration choisie et une politique d’assimiliation des étrangers; pour un effort de défense conséquent de nos pays et une diplomatie d’indépendance. Nous étions là pour imaginer comment peser sur les prochaines élections au Parlement européen. 
 
Evidemment, nous avons beaucoup parler du Brexit. Nous avons suivi de près, durant notre séjour à Ascona, la visite de Theresa May à Emmanuel Macron. Méfions-nous des médias. Il s’est peut-être plus dit derrière les portes closes du Fort de Brégançon, que ce qui nous a été rapporté. Mais les nouvelles que j’ai de Londres ne sont pas beaucoup plus encourageantes que ce qu’ont rapporté les médias. Et nous étions tous d’accord, mes amis conservateurs et moi, pour constater qu’il règne en ce moment, à Paris et à Berlin, une humeur punitive vis-à-vis de la Grande-Bretagne. On ne pardonne pas le Brexit à mes compatriotes. Et on le leur fera payer, pense-t-on. Puisqu’on a la chance d’avoir un Premier ministre faible à Londres, on en profite, à courte vue. 
 
A peine étions-nous sortis de notre colloque, je me suis trouvé nez à nez avec Gerhard Schröder dans un Grotto d’Ascona. Nous nous connaissons depuis l’époque où celui qui n’était pas encore chancelier mais aspirait à le devenir et ne cachait pas son scepticisme sur l’euro. A l’époque, il passait volontiers du temps avec ses amis britanniques, qui avaient fait le choix de ne pas être dans l’euro. Quel contraste deux décennies plus tard!  J’ai trouvé un homme fermé, complètement, sur le sujet du Brexit. « Cher Benjamin, m’a-t-il expliqué, je me souviens trop comme Tony Blair et Gordon Brown aimaient amener dans les conseils européens leurs préoccupations de politique intérieure. Ils arrivaient toujours à nous extorquer des avantages, de toutes les manières. C’est parce que nous avons été faibles, à cette époque, que le Brexit a été possible. C’est pourquoi je ne ne suis pas partisan de la générosité mais de la fermeté vis-à-vis de Madame May. il faut appuyer Michel Barnier. Le Brexit est la plus grosse errreur jamais commise par les électeurs britanniques. Ce serait bien que nous puissions amener le gouvernement britannique à l’organisation d’un second référendum, pour que les électeurs britanniques fassent un choix plus raisonnable ». « - Gerd, il ne s’agit pas de générosité mais de réalisme, lui ai-je rétorqué. L’Union Européenne a compris trop tard combien la Grèce avait de pouvoir de rétorsion lorsqu’elle a cessé de bloquer les réfugiés, à l’été 2015 à sa frontière, en réponse à l’humiliation qu’elle avait subie sur la question de la dette. Vous avez vu que l’Italie est capable de forcer la main à un Conseil européen! Et vous pensez que l’effet en retour d’une tentative d’humiliation de la Grande-Bretagne ne sera pas encore beaucoup plus terrible pour l’Union Européenne? ». « - Nous verrons bien! », a-t-il répondu, songeur, avant que nous changions de sujet. 
 
Gerhard Schröder a cette force qu’il est capable de dire en quelques phrases claires ce que pensent vraiment les milieux dirigeants allemands. Mon cher ami, si j’en crois l’ancien chancelier, nous devons nous préparer à une rupture houleuse entre mon pays et l’Union Européenne. Mais je n’ai aucun doute qu’une fois de plus l’esprit de liberté britannique s’imposera, même dans la douleur, à l’esprit tyrannique du continent. 
 
Bien fidèlement
 
Benjamin Disraëli
 

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