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Europe recherche identité désespérément : pourquoi l’Union ne sortira pas de la crise grecque sans savoir qui elle veut être
©Reuters

Comme un cabris "l'Europe, l'Europe !"

Europe recherche identité désespérément : pourquoi l’Union ne sortira pas de la crise grecque sans savoir qui elle veut être

Si des pages et des pages ont été écrites sur le sujet, il est toujours difficile de définir ce qui constitue l'identité européenne. Socle culturel commun mais aussi projet politique unique en son genre, l'Europe traverse une crise qui l'obligera à définir ce qu'elle est : une vraie communauté ou bien un simple club de pays économiquement performants.

Chantal Delsol

Chantal Delsol

Chantal Delsol, née à Paris en 1947, est journaliste, philosophe,  écrivain, et historienne des idées politiques.

 

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Vue de l'étranger (des Etats-Unis, de Chine ...) l'Europe apparaît comme un ensemble culturel, avec des marqueurs identitaire forts. Pourtant, sur place, nous avons du mal à définir ce qui constitue "l'identité européenne". Quels pourraient être les éléments qui en seraient constitutifs ? Et pourquoi nous est-il si difficile de les définir ?

Chantal Delsol : Il vaut mieux parler de l’identité occidentale car les deux Amériques font partie du même ensemble culturel que nous, né en Europe. C’est une culture très différente des autres, marquée par deux caractéristiques singulières : une vision du temps en flèche et une idée de l’humain comme personne. Le temps en flèche vient de l’idée de Salut du judéo-christianisme et engendre l’idée de progrès. L’être humain comme personne vient du récit de la création du judéo-christianisme et engendre un respect particulier de l’individu, qui tout à la fin devient l’individualisme actuel. Les idées de liberté, de conscience personnelle et de démocratie sont liées à l’idée de personne et de progrès. De même le déploiement de la science suscitant la technique et la transformation du monde. L’idée de vérité, liée à la recherche de l’universel, est aussi typiquement occidentale. Il y a donc ici, comme d’ailleurs dans chaque culture, une espèce particulière d’humanisme, une espèce particulière de morale, une espèce particulière de politique...

En plus du socle culturel commun, l'Europe entend aujourd'hui se définir par rapport au projet politique qu'elle porte. Pourtant, aujourd'hui on voit seulement un assemblage de pays et d'identités, qui ont parfois du mal à s'entendre. Qu'est-ce alors qu'être "européen" ? A quoi pourrait ressembler une "nation" européenne ?

Chantal Delsol : La diversité est par excellence propre à notre culture, puisqu’elle sous-entend la liberté. Il ne faut donc par rêver d’une nation européenne. Ce serait la mort de l’Europe. Nous pourrions nous entendre sur nos points communs que j’ai cités rapidement ci-dessus. Mais il y a une manière française, allemande, saxonne, polonaise, hongroise etc de comprendre la liberté de la personne. Respectons tout. On ne peut s’améliorer qu’en entendant les différences.

Christophe Bouillaud : Tout d’abord, il existe au sein même des traités européens de très fortes indications sur ce que l’Union européenne s’engage à faire pour ses ressortissants. Il suffit de lire les préambules des actuels TUE (Traité de l’Union européenne) et TFUE (Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne), tels qu’ils résultent du Traité de Lisbonne. L’UE y réaffirme en particulier ses objectifs en matière sociale ou en matière environnementale. Les traités désignent de fait en creux un objectif : tous les pays européens devraient converger à terme vers un modèle "scandinave" de société et d’économie, à la fois libéral, social, écologique, et aussi sécuritaire. C’est assez logique parce qu’à l’échelle mondiale, les pays scandinaves sont presque toujours ceux où, en termes relatifs, tout se passe bien selon presque tous les indicateurs disponibles. Ensuite, ce modèle libéral en économie et libertaire dans les mœurs, avec une pincée résiduelle de social et une grosse louche de contrôle de la déviance, est bien celui qui l’emporte dans l’Europe dominante, économiquement et politiquement, du nord-ouest du continent, à la fois du point de vue partisan (par exemple au sein du Parlement européen) et du point de vue de l’opinion publique en général. L’adoption par référendum du mariage homosexuel dans la "très catholique Irlande", pour user d’un cliché, est une illustration de ce qui rassemble les Européens et qui les oppose à une grande partie du reste du monde.

J’aurais donc tendance à dire que l’Union européenne possède un centre entre Londres, Paris, Stockholm, Munich et Berlin, qui détermine ce qui constitue l’identité de la nation européenne possible. En effet, le reste de l’Europe est difficilement pensable du point de vue de cette Europe dominante autrement qu’en termes de retards sur les acquis de ce centre : c’est là que l’on produit le plus de richesses, c’est là qu’on fait de la Science et de la Recherche appliquée, c’est là qu’on innove, c’est là que les droits des femmes sont les mieux garantis et où elles travaillent le plus, c’est là où on peut organiser une Gay Pride sans difficultés, etc. En ce sens, on remarquera d’ailleurs que la Grèce se trouve à l’opposé géographique de ce centre, une périphérie où, par exemple, la religion orthodoxe demeure une puissance économique, politique et sociale.

Or ce qui se passe en Grèce, contrairement à ce que certains disent pour accabler les Grecs, peut être interprété de la part de l’électorat grec comme une volonté de se rapprocher du modèle représenté justement par ce centre européen. Le rejet des très clientélistes PASOK et Nouvelle démocratie au profit des gauchistes de Syriza devrait être vu partout comme une victoire de l’identité européenne – puisqu’en Grèce les vrai anti-européens sont les nazillons d’Aube dorée et les staliniens du KKE. Malheureusement, pour des motifs de politique intérieure, à l’Allemagne en particulier, mais aussi à l’Espagne, les politiciens du PPE et du PSE préfèrent nier la nouveauté que représente Syriza et n’y voient au mieux qu’un néo-PASOK, responsable de tout le passe clientéliste grec.

Le projet européen actuel, issu de l'après-guerre, semble en partie inspiré d'un credo qu'on associe parfois à l'Allemagne : le respect des règles. Cette attitude s'observe chaque jour dans le cas grec. Pourquoi est-il impossible de construire un projet européen convaincant avec cette seule et unique règle ?

Christophe Bouillaud : Tout d’abord, il faut faire bien attention : l’Europe s’est effectivement construite par le droit et par les juristes, comme l’a très bien montré le travail d’Antoine Vauchez par exemple. Il n’y cependant pas que les Allemands qui aient été impliqués dans cette approche par le droit. Ils l’ont cependant particulièrement marqué lors du Traité de Maastricht en y insérant une vision de la bonne gestion de l’économie par des règles automatiques, en suivant leur inspiration ordo-libérale. Cependant, lors de la crise des dettes souveraines dont nous vivons actuellement le dernier rebondissement en date, le droit européen n’a cessé d’être tordu pour prendre les décisions politiques qui arrangeaient les Etats dominants en Europe, dont l’Allemagne bien sûr. En 2010, la Grèce était très probablement insolvable, mais il était impossible de respecter les traités européens, qui interdisent à un Etat d’en financer un autre et à la BCE de financer les Etats, parce que ce respect des règles posées par les traités aurait supposé la faillite des banques françaises, allemandes, etc. La BCE a donc utilisé le SMP pour parer au plus pressé et les dirigeants ont ensuite contourné la clause de "no bail-out" des traités et inventé la "solidarité" à la Grèce (prêts bilatéraux, FESF, etc.) dont nous voyons aujourd’hui les effets.

Prêter de l’argent à un Etat insolvable ne résout rien, mais ne fait que repousser le problème dans le temps. Lorsque David Cameron a refusé de se plier aux nouvelles règles budgétaires en 2011-12, on l’a contourné à travers un traité ad hoc intergouvernemental, le TSCG, plutôt que de réviser les traités européens dans les formes prescrites au départ. De fait, tout le monde sait que, si la BCE avait respecté à la lettre les Traités qui définissaient son rôle, il y a longtemps que l’Euro, la BCE et l’Union européenne ne seraient plus qu’un mauvais souvenir.

Bref, tout le monde en Europe a joué avec les règles depuis 2010, tout en affirmant bien sûr par monts et par vaux, que tout cela était parfaitement légal et cohérent. Cela n’a sans doute pas grandi l’Europe, même si cela l’a sans doute sauvé : à quoi sert d’avoir des règles qui sont en réalité à la disposition des puissances de l’heure ? Est-ce cela l’Etat de droit en Europe ? En outre, il faut bien souligner que la politique, c’est aussi la gestion de l’exceptionnel, de l’inédit. L’Union européenne, au moins en matière économique, n’a jamais envisagé sérieusement par avance les crises qu’elle aurait à gérer. Paradoxalement, le droit européen prévoit tout un processus de concertation en cas de crise sécuritaire internationale, mais il n’avait rien prévu pour la gestion d’une crise économique de cette ampleur. On mesure là les limites qu’il peut y avoir à laisser les économistes ordo-libéraux écrire les traités européens. Une règle aura toujours des difficultés face aux surprises de la réalité. Il aurait mieux valu prévoir une clause type article 16 de la Constitution française, et doter quelqu’un du pouvoir de faire face aux crises imprévues.

Après la guerre, les nations européennes ont voulu bâtir une Europe qui mutualise les risques, afin de garantir la sécurité sur le continent. Y a-t-il eu, dès l'origine, un manque au niveau politique et culturel dans le projet européen ? Comment le fédéralisme a-t-il échoué ?

Christophe Bouillaud : Pour ce qui est de la mutualisation des risques en matière de sécurité, il faut bien rappeler que les Etats-Unis d’Amérique ont été les organisateurs et les garants de cette dernière de 1947 à nos jours. Ils ont créé à cette fin l’OTAN, qui demeure la garantie ultime de la sécurité en Europe. Les tentatives proprement européennes de garantir la sécurité ont échoué (comme dans les années 1990 autour de la crise yougoslave) ou bien restent à l’état embryonnaire (comme en Afrique).

Par ailleurs, tous les projets de fédéralisation directe de l’Europe, comme après le Congrès de la Haye en 1948, comme avec la "Communauté européenne de défense" (CED) liée à une "Communauté politique européenne" (CPE) en 1954, ou plus récemment comme le "Traité constitutionnel européen" de 2003-2005, ont échoué parce que les courants politiques nationalistes se sont réveillés à chaque fois et se sont révélés majoritaires dans les pays concernés. Ces échecs à aller directement vers le fédéralisme n’ont pas empêché ensuite les élites dirigeantes d’aller vers plus d’intégration européenne, en particulier sur le plan économique. Par exemple, en 2005, les électeurs français et néerlandais rejettent le TCE à visée fédéraliste, finalement les dirigeants européens négocient le Traité de Lisbonne qui dit la même chose à un détail près : tous les symbolismes faisant penser à un Etat en devenir disparaissent : l’UE n’a plus ni devise, ni drapeau, ni hymne, ni "Ministre", ni "Loi".

Bref, même si les électeurs aboient, la caravane européenne continue à aller de l’avant. Probablement, les élites dirigeantes ratent à chaque fois le fédéralisme, parce qu’elles ne prêtent aucune attention à la préparation morale du saut fédéral auprès de la population, ou bien parce qu’elles utilisent sans honte dans le même temps une rhétorique nationaliste pour pousser leurs intérêts de réélection (du genre en version courte : "Je suis pour plus d’Europe, mais Bruxelles est coupable de tout").

Comme les historiens du nationalisme l’ont montré, la fiction nationale qui rend solidaire des individus qui ne se connaissent pas directement se construit par un travail politique. En Europe, ce travail est resté très embryonnaire. Avec toute cette affaire grecque, où un peuple entier, les Grecs, est désigné à la vindicte populaire des autres peuples, y compris dans l’enceinte même du Parlement européen lors de la venue de Tsipras par le leader du groupe libéral (ALDE), c’est sans doute la pire des situations pour préparer ensuite un saut fédéral, puisque les dirigeants européens viennent de faire revenir sur le devant de la scène, la bonne vieille psychologie des peuples à la "nos ancêtres les Gaulois", la bonne vieille opposition nord/sud, ou plus encore germains/latins (méditerranéens).

Heureusement, tout le monde n’est pas dupe de ces stéréotypes, et la crise permet sans doute aussi le développement de nouvelles solidarités intra-européennes au profit du peuple grec, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que leur usage politique s’est banalisé depuis quelque temps.  Le discours d’un journal comme Bild en Allemagne constitue un poison pour l’unité européenne. 

En quoi l'absence de définition claire de ce qu'est l'Europe, à la fois sur la plan culturel et politique, rend toute sortie de crise impossible pour l'UE ? Que peut-on espérer à l'avenir ?

Chantal Delsol : J’espère seulement que les gouvernants européens tireront profit de cette affaire grecque pour comprendre qu’il y a eu déni de démocratie et que les peuples tiennent à leur honneur (cf le vote de dimanche dernier), c’est à dire à leur capacité de se déterminer eux-mêmes. Des Européens ne peuvent pas avoir envie d’être gouvernés par une technocratie qui croit avoir toujours raison, car dans ce cas ils cessent d’être des Européens et rejoignent les cultures asiatiques, qui sont habituées au despotisme éclairé. Nous ne voulons pas de despote, éclairé ou non, pour gouverner l’Europe. On nous assène que si nous n’obéissons pas, nous perdrons des avantages économiques. Nous préférons être moins riches. C’est cela que les Grecs ont voulu dire. Est-ce que quelqu’un comme Juncker, qui a eu le front de dire qu’aucun vote ne prévaut contre l’Europe, pourra comprendre cela et mettre sa vanité dans sa poche ? S’il ne le fait pas, l’Europe finira par éclater.

Christophe Bouillaud : Comme je l’ai dit, il y aurait déjà la possibilité de faire une lecture plus attentive aux besoins des citoyens que des marchés financiers des traités européens en vigueur. Par ailleurs, nous allons rapidement savoir à quoi nous en tenir. Si le Grexit devient réalité, l’identité européenne se racornira jusqu’à n’être plus qu’une zone de change fixe à la manière de l’étalon-or d’avant 1914. Des Etats juxtaposés sans autres liens que leurs intérêts de boutiquiers, et ayant perdu en plus la maîtrise de leurs politiques économiques au profit d’une banque centrale toute puissante. Le Grexit illustrera aussi jusqu’à la caricature l’absence totale de vision géopolitique partagée par les Etat européens. Et, en plus, quoiqu’en disent les dirigeants des pays "créditeurs", l’irrespect total de la volonté clairement majoritaire des citoyens grecs démontrera le peu de cas que font ces derniers de la démocratie.

Dans le cas contraire, si le Grexit n’a pas lieu finalement, une ambiguïté sur ces trois points demeurera. Un doute restera sur le rôle joué par les Etats-Unis, qui en faisant pression pour que la zone Euro garde la Grèce auront été sages (pour une fois !) là où les Européens voulaient être fous. Les citoyens grecs verront leur pays rester dans l’Euro, mais sans doute au prix d’une couche supplémentaire d’austérité et de réformes structurelles qui les appauvriront encore plus, ce qui ne correspondra guère à leur vote du 5 juillet. Et enfin la zone Euro restera en suspens entre la vision allemande d’un étalon-or pour le XXIème siècle et la vision française d’une obligation d’aller vers un keynésianisme continental à la manière des Etats-Unis. Quoi qu’il en soit de cette alternative Grexit ou pas, il restera surtout que la crise aura terriblement accentué le hiatus entre l’Union européenne telle qu’elle est et l’Europe telle qu’elle se définit culturellement. J’avais déjà vécu cela lors des guerres d’ex-Yougoslavie, je constate que pas grand-chose ne s’est amélioré depuis, c’est peut-être même l’inverse.

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