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L’Europe est-elle capable de sortir de sa sidération face à la montée de l’extrême droite en Autriche… et ailleurs (ah qu’il est loin le temps des sanctions unanimes anti Jörg Haider) ?
©Reuters

First I was afraid, then I realized

L’Europe est-elle capable de sortir de sa sidération face à la montée de l’extrême droite en Autriche… et ailleurs (ah qu’il est loin le temps des sanctions unanimes anti Jörg Haider) ?

Mardi 17 mai, l'Autriche a désigné son nouveau chancelier issu du SPÖ. La percée des extrême droites européennes pose un dilemme pour le projet européen, imaginé pour des sociétés libérale "apaisées". Un phénomène qui obligera l'Union à faire son auto-critique et à se réinventer.

David Engels

David Engels

David Engels est historien et professeur à l'Université Libre de Bruxelles. Il est notamment l'auteur du livre : Le déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine. Quelques analogies, Paris, éditions du Toucan, 2013.

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Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective. Il est également membre de l'Institut Notre Europe Jacques Delors.

Pour le suivre sur Twitter : @cy_bret

 

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Florent Parmentier

Florent Parmentier

Florent Parmentier est enseignant à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié La Moldavie à la croisée des mondes (avec Josette Durrieu) ainsi que Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est le créateur avec Cyrille Bret du blog Eurasia Prospective

Pour le suivre sur Twitter : @FlorentParmenti

 

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Atlantico : Jean-Marc Ayrault a fait part en Conseil des ministres de ses inquiétudes concernant une potentielle victoire de l'extrême droite à l'élection présidentielle autrichienne qui se tiendra dimanche prochain, le 22 mai. Quels sont les risques pour l'Europe de voir un tel scénario se réaliser ? Peut-on tirer des enseignements de la période où le FPÖ est entré au gouvernement ? Plusieurs pays européens parmi lesquels la France avaient boycotté l'Autriche. Une telle réponse est-elle toujours envisageable dans le cas où le candidat d'extrême droite Norbert Hofer l'emporterait aussi ?

Cyrille Bret : Les risques sont relativement importants. Le candidat du FPÖ Norbert Hoffer est arrivé très nettement en tête à l'issue du premier tour avec plus de 30%, soit dix points d'avance par rapport au second. Il faut bien savoir qu'en Autriche, le FPÖ ne souffre pas d'une mauvaise réputation, il a dirigé plusieurs régions et a fait ses preuves, c'est donc un parti de gouvernement. Les deux obstacles sur le chemin du pouvoir sont donc levés. Contrairement à la France par exemple, le "tout sauf le FPÖ" n'est pas un slogan opérant, alors que les partis de gouvernement qui ont alterné depuis la seconde guerre mondiale font moins de 11% aujourd'hui.

Au moment où Wolfgang Schüssel  constitue son gouvernement, l'Union européenne a eu un ton très ferme à son égard, évoquant même l'idée de suspendre certains droits de l'Autriche. Cela a conduit à un raidissement de l'ensemble des autrichiens. Plusieurs Etats membres avaient d'ailleurs considéré que l'Union outrepassait ses compétences. Cette réaction européenne a été inefficace et illégitime. Il est donc très peu probable que l'Union s'engage à nouveau dans cette voie.

Mais elle ne s'engagera pas surtout parce que d'autres pays en Europe voient également leurs partis populistes émerger…

Plus généralement, l'Union européenne voit les partis d'extrême droite prendre de plus en plus d'importance dans ses Etats membres... Quels rapports ces derniers semblent-ils vouloir entretenir avec l'Union européenne et ses institutions ?

Cyrille Bret :Que ce soit en Autriche, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne ou en Slovaquie mais aussi potentiellement en France et en Belgique, les partis populistes, anti-élites et hostiles aux migrations et soucieux de préserver l'identité supposée chrétienne de l'Europe sont effectivement en train de se développer. Le populisme n'est plus réservé aux pays mal intégrés ou en crise économique.

Leurs positions conjuguent un souverainisme très fort, la règle étant la défiance vis-à-vis de l'UE. Le FN apparaît donc comme très typique de ces partis. L'Autriche est aujourd'hui considérée comme un exemple pour ceux qui auraient des optiques souverainistes car le pays est très prospère, intégré dans l'UE, respectueux des valeurs démocratique et dotée d'une économie de marché très développée.

Très concrètement, en matière de monnaie, de commerce, de contrôle des flux migratoires, ces pays, éventuellement menés par l'Autriche pourraient demander une renégociation des traités plus favorable aux souverainetés nationales.

Néanmoins, et à partir de l'exemple d'Orban, on observe qu'ils préfèrent entretenir un rapport de force très dur vis-à-vis de l'Europe, sur des sujets comme la Russie ou la crise migratoire mais qu'ils ne vont pas au-delà. 

Par ailleurs, comment les institutions bruxelloises appréhendent-t-elles l'arrivée de ces partis d'extrême droite aux responsabilités ? 

Florent Parmentier : Il est vrai que l’arrivée au pouvoir de partis anti-européens, ou plus exactement anti-bruxellois, peut contribuer à gripper une machine qui suppose des attitudes constructives : les volontés de compromis cèdent la place à la politique du coup de menton permanent. On peut donc s’attendre à des difficultés supplémentaires dès lors qu’il faudra avoir l’unanimité sur des questions relevant du champ régalien ou touchant à des enjeux identitaires. 

Toutefois, les marges d’action d’un parti anti-bruxellois s’avèreront probablement limitées : en effet, en bloquant certaines décisions, une diplomatie aura tendance à perdre sur d’autres domaines. Dans un contexte d’interdépendance politique qui caractérise le système européen, la logique du passager clandestin aura tendance à comporter des coûts. La Hongrie de Viktor Orban a beau se présenter comme un contre-modèle aux normes bruxelloises, elle ne peut s’opposer seule à ses partenaires sans que cela ne génère des coûts. Il en sera vraisemblablement de même pour ses homologues autrichiens. Des forces de rappel existent, comme cela a été le cas en Grèce où le gouvernement Tsipras n’a pu remettre en cause fondamentalement l’ordre européen.

David EngelsLes institutions bruxelloises elles-mêmes ne sont pas une unité homogène, mais plutôt un ensemble hétéroclite dépendant des forces politiques les plus diverses, allant d’un électorat très local (parlement européen) par le suffrage universel national (conseil européen) jusqu’à des structures technocratiques complexes (commission européenne), en n’oubliant pas la pression des lobbies les plus divers. Dès lors, il n’y pas vraiment de réponse unifiée, car d’une certaine manière, les parlementaires européens issus des partis dits d’extrême droite font désormais eux-mêmes (involontairement) partie des institutions européennes. Néanmoins, ce que l’on peut dire, de manière simpliste, c’est qu’il existe un consensus évident de marginaliser et diaboliser autant que possible ces mouvements (eux-mêmes d’ailleurs extrêmement divers) et de tenter de les contrôler ou du moins de les confiner par l’entremise des médias officiels et officieux, par des mises en doute de leur « conformité » aux exigences de la démocratie représentative ultra-libérale telle qu’elle se présente pour le moment comme porte-parole des valeurs dites « européennes », et par l’utilisation plus ou moins voilée de la menace économique.

Ainsi, au lieu de prendre au sérieux les soucis des citoyens et de mettre en question la voie que prend actuellement l’Europe et qui est la voie de l’ultra-libéralisme, du métissage culturel, de la mondialisation et de la technocratie, l’on se sert de l’attribut « populiste » afin de décrédibiliser en bloc les partis qui mettent en doute – certes, souvent de manière simpliste et démagogique – non pas la manière de gérer les affaires courantes, mais plutôt les orientations générales de notre société. Puis, en ce qui concerne le contrôle de la conformité démocratique, l’on n’a qu’à se souvenir des événements de l’an 2000, quand l’ensemble des États européens décida de menacer l’Autriche et son gouvernement de coalition entre la FPÖ et la ÖVP de sanctions lourdes et de commanditer un rapport de « sages » ; procédure peaufinée dans le conflit avec la Hongrie d’Orban et, en 2016, avec la Pologne de Szydło. Finalement, en ce qui concerne les mesures économiques, il suffit de penser à la situation de la Grèce, dont la réduction à l’état d’un genre de « province » téléguidée par les institutions européennes a démontré suffisamment tout le pouvoir que pouvait exercer le centre européen face à une périphérie trop autonome (bien qu’ici, les mesures s’appliquaient non pas à la contestation de « droite », mais celle de « gauche », même si ces deux termes n’ont, de toute manière, plus beaucoup de sens dans la réalité politique actuelle).

Les partis souverainistes et eurosceptiques de pays comme la France, la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne prennent chacun de l'importance dans leurs paysages politiques respectifs. Si l'un d'eux arrivait au pouvoir, qu'est-ce que cela pourrait signifier pour le projet européen, plutôt pensé pour des démocraties libérales "apaisées" ? L'Union européenne devrait-elle s'adonner à son auto-critique ?

David EngelsTout d’abord, il convient de faire la différence entre le projet européen, voulant avant tout dépasser des siècles de guerres par l’unification pacifique du continent et par la fédération des diverses identités européennes, et son résultat, l’Union européenne qui, jusqu’à ce jour, a échoué devant le défi de la construction identitaire, de la justice sociale, de la démocratisation des institutions européennes et de la création d’une politique extérieure commune. Dès lors, il est compréhensible, bien que regrettable, que l’amalgame souvent fait (et de manière très volontaire, d’ailleurs) entre l’idée européenne et l’Union européenne ait abouti à la conséquence que la critique (compréhensible) de la dernière ait mené les partis dits « populistes » au rejet (inacceptable, de mon point de vue) de la première. Ainsi, la menace pour le projet européen en cas de victoire des partis eurosceptiques est réelle, et les conséquences des plus néfastes, car le retour à l’État-nation, dans les constellations actuelles, ne fera que relancer la compétition dangereuse entre États européens et qui, dans la situation de chômage, de mondialisation, de dette souveraine, de vieillissement de la population, du déclin démographique, de l’explosion des coûts sociaux, du clivage social et de la lutte entre ethnies que nous connaissons, ne saura mener qu’à un abandon encore plus important des acquis sociaux déjà lourdement ébranlés aujourd’hui.

Mais il y a pire : tant qu’il s’agit de pays « secondaires » comme la Pologne, la Hongrie ou l’Autriche, largement dépendants de leurs voisins et donc relativement inoffensifs pour la stabilité économique (et politique) du continent, les risques sont relativement limités. Mais si jamais, un pays « principal » comme la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni devait se doter d’un gouvernement ouvertement extrémiste et eurosceptique, le nouveau gouvernement n’aura probablement même pas la possibilité de faire ses preuves. Les « marchés », les « institutions internationales » et les « partenaires européens » exerceront une telle pression qu’il ne restera que la capitulation honteuse – le cas Tsipras – ou alors l’acceptation du cataclysme social, menant, par la baisse du « ranking », par la spéculation sur la dette et par les sanctions politiques et financières, à une tiermondialisation rapide qui risque d’affecter les pays voisins et pousser toute l’Europe dans l’abîme. Et nous savons que ce genre de situation, bien que catastrophique pour les pays concernés, profitera toujours à d’autres, intéressés par l’attrait d’une mise aux enchères rapide et expéditive de tout un patrimoine séculaire… Les institutions européennes sont-elles conscientes de cette menace ? Elles y pensent tous les jours. Sont-elles capables de l’avertir ? J’en doute, car une remise en question « organique » de la construction européenne impliquerait un revirement idéologique à 180°.

Au-delà, à quoi pourrait alors ressembler un projet européen plus lucide ? A quoi pourrait ressembler un projet européen "revenue dans l'histoire" ?

David EngelsComme les lecteurs de mon livre « Le déclin » (Paris, 2013) le savent, je doute que l’on puisse véritablement « apprendre » de l’histoire dans le sens d’une mise entre parenthèses de ses lois fondamentales. Au contraire, les lois de l’histoire, selon moi, sont comme les lois scientifiques : leur connaissance permet au mieux d’utiliser efficacement leurs dynamiques inhérentes, mais non pas de les mettre hors service. Malheureusement, je suis donc assez convaincu que non seulement l’Union européenne, mais aussi la société européenne en général va droit dans le mur, et que nous sommes allés beaucoup trop loin dans notre élan pour encore pouvoir éviter la catastrophe. Ceci dit, l’ampleur de ce « moment de vérité » reste encore à définir : simple série d’émeutes ou guerres civiles ; crise de la dette à la grecque ou effondrement économique total ; recherche de l’identité européenne ou guerre de religion ; refonte institutionnelle durable ou véritable virage autoritaire…

Mais si vous me permettez de rêver, je penserais alors à un État européen fort, respectueux de ses traditions millénaires tout en défendant haut et fort les intérêts communs de ses peuples face aux Chinois, Américains ou musulmans ; un État européen ancré dans un véritable débat démocratique populaire et dont les représentants ne devraient rendre leurs comptes qu’aux électeurs et non à des pouvoirs économiques, technocratiques ou clientélistes obscures ; un État européen se réclamant de ses valeurs et de ses identités historiques tout en étant ouvert à ceux qui, venant de l’extérieur, seraient prêts à s’y adapter ; un État européen mettant la dignité non seulement matérielle, mais aussi spirituelle du citoyen avant toutes les autres valeurs et étant prêt à sacrifier le langage des statistiques basées sur la réussite de certains à celle de la qualité de vie et du bien-être de tous… Malheureusement, je suis persuadé que la réalisation d’un tel projet européen ne pourra pas s’effectuer par quelques petites retouches institutionnelles occasionnelles, mais n’émergera qu’en tant que résultat, voire contrecoup naturel d’un effondrement préalable – et je crains que nous y serons bientôt.

Comment mesurer la capacité d'absorption par l'Europe de ces partis d'extrême droite, dont les succès ne se limitent pas aux pays d'Europe de l'est ? L'Union européenne est-elle réellement menacée dans son existence même ?

Florent Parmentier : Dans un ouvrage récent et stimulant (Fraternité), Frank Timmermans, premier vice-président de la Commission européenne, confiait au détour d’une phrase qu’il avait conscience pour la première fois de sa vie politique que le projet européen pouvait devenir mortel. 

Naturellement, il pointait à cette occasion la montée inexorable des partis dits populistes, qui semblent monter à chaque scrutin plus haut, telle la marée. C’est oublier que le projet européen a pu prospérer en France à l’ombre d’un système de partis où les gaullistes et les communistes, chacun souverainistes pour différentes raisons, regroupaient une part importante de l’électorat. Au-delà, les extrêmes-droites se recoupent partiellement en Europe, par exemple sur leur défiance envers les migrants, mais présentent également des différences. Le Ukip britannique milite ouvertement pour la sortie de l’Union européenne, mais refuse de siéger au Parlement aux côtés de Marine Le Pen, considérée par lui comme trop xénophobe. Par contraste, le FN a pu militer pour la sortie de l’euro à certains moments, mais cette perspective est souvent battue en brèche par le principe de réalité. 

De fait, les fondamentaux de la construction européenne sont solides : il ne suffit pas de menacer de sortir pour mettre le système à bas, dans un jeu d’interdépendance dont il sera très coûteux de sortir. Le Brexit sera de ce point de vue un facteur de déstabilisation bien plus significatif que l’élection présidentielle en Autriche : de là pourrait jaillir une tentation de séparation du reste de l’Europe. Dans le même temps, le Brexit peut amener les Européens à clarifier leur offre politique, par exemple autour de la zone euro, en lui donnant par exemple un Parlement comme l’avait recommandé Thomas Piketty. L’Union européenne est sans doute mortelle, mais on ne peut l’enterrer pour autant.

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