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Le terme d'inégalité a peu à peu remplacé celui de pauvreté.
Le terme d'inégalité a peu à peu remplacé celui de pauvreté.
©REUTERS/Eduardo Munoz

Décryptage

Et si les racines des inégalités n’étaient pas du tout là où on croyait (et pourquoi ça nous condamne à les subir)

La question de la fiscalité n’arrive qu’en dernier lieu dans les causes de la pauvreté. L'absence de plein emploi, la mondialisation et le progrès technologique sont aussi un vecteur d'inégalités.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Au cours des dernières années la notion d’inégalités est parvenue à s’imposer progressivement face au terme de pauvreté. Le remplacement est aujourd’hui pratiquement acté et les dirigeants politiques ne s’embarrassent plus de répondre aux problèmes des pauvres. Il suffit de brandir l’étendard des inégalités pour laisser croire que l’on s’attaque au mal lui-même. Puis, la notion d’inégalité a été doucement reléguée au rang de justificatif primaire de toutes les modifications possibles de la fiscalité. Point de bonne réforme sans une saine « justice fiscale ». Depuis que l’impôt sur le revenu est devenu le symbole numéro 1 des inégalités, il semble que toute réflexion ait été abolie afin de comprendre les causes profondes du phénomène.

Progression des revenus des « 0.01% »  et des « 90% ». France. Source. The World Top Income Database

Le Plein Emploi

Et le premier terme à avoir fait les frais du « succès » des inégalités est la notion de plein emploi. Evidemment, en France, cette notion ne relève même plus du phénomène économique, elle est avant tout perçue comme un rêve, un état non naturel dont on ne pourrait s’approcher que par chance. En fait non, le plein emploi est bien une politique qui a pour objectif de permettre à tous ceux qui souhaitent trouver un emploi d’en trouver un. Le plein emploi est cette situation qui permet à chacun de quitter son emploi en sachant qu’il en retrouvera un autre le lendemain. Mais depuis la fin des années 1970, en France, cette situation n’est plus qu’un lointain souvenir. Dans le graphique ci-dessous, la barre fixe à 5% permet de situer un niveau de plein emploi « acceptable » dans un pays développé comme la France.  Il reste à constater l’écart avec le taux de chômage du pays.

Chômage au sens du BIT. France. En %. Source Insee.

Ce seuil n’a pas été atteint depuis 34 ans, ce qui a importance considérable sur la mise en place d’un phénomène inégalitaire en France. En effet, dès lors que le plein emploi n’existe plus le pouvoir de négociation des salariés disparait avec lui. Du moins, pour ceux qui sont réellement confrontés au problème de chômage, c’est-à-dire les personnes les moins qualifiées dans la grande majorité.

Privés de cette faculté de négociation, la part revenant aux salariés baisse d’année en année dans le revenu global.

% des revenus des salariés dans le PIB. France. Source INSEE

La reprise qui s’observe ici depuis l’entrée en crise est en trompe l’œil. Les entreprises souffrent et perdent peu à peu leurs revenus et les salariés gagnent une plus grand portion d’une croissance qui n’existe plus.

La Mondialisation

La Mondialisation est également un facteur puissant du mécanisme inégalitaire. Dans une étude publiée par l’institut Brookings en 2013, le constat était posé très clairement par les économistes Elsby, Hobijn, et Sahin : la concurrence internationale, notamment des bas salaires asiatiques, explique pour 85% la chute de la part des salaires par rapport à celle du capital aux Etats Unis. C’est à dire le même phénomène qui a été à l’œuvre en France. La grande ouverture des capitaux dans les années 80 a permis la mise en place d’une forte concurrence des salariés à travers le globe. Les moins qualifiés des pays occidentaux se sont retrouvés en concurrence directe avec des salariés beaucoup moins chers aux quatre coins du globe. Le résultat est soit le chômage, soit un salaire qui stagne dans la durée.

Le Progrès technologique

L’innovation technologique à l’œuvre depuis le début des années 80 a également largement contribué à la mise en place d’un marché de l’emploi à double facette. Entre les moins qualifiés confrontés au chômage et à la concurrence mondiale et les personnes les plus qualifiées aux nouvelles technologies, la fracture est nette. Tandis que les uns voient leurs salaires stagner sur longue durée, les autres bénéficient du même jeu de l’offre et de la demande et voient leurs salaires progresser de façon considérable. Aux Etats Unis, entre 1979 et 1995, l’écart de salaire entre un étudiant fraichement diplômé et un jeune sorti du lycée progressait de 25%. Les sociétés actuelles sont aujourd’hui confrontées à l’arrivée massive de la robotisation et de l’automatisation. Ici encore, ce sont les emplois les moins qualifiés qui sont directement menacés.

Conclusion

L’ensemble des phénomènes à l’œuvre provoquent les mêmes conséquences ; la fragilisation des personnes les moins qualifiées. Les seules réformes fiscales n’apparaissent pas comme une réponse suffisante à la problématique posée. Une politique de plein emploi décidée à l’échelle européenne, notamment au travers la Banque centrale européenne, aurait pour effet de soutenir considérablement les personnes les plus fragiles des sociétés européennes, jeunes et moins qualifiés.

Des politiques plus ambitieuses concernant l’éducation, et notamment dès le plus jeune âge. En effet,  dans une étude récente consacrée notamment aux actions à entreprendre afin de réduire les inégalités éducatives (égalités des opportunités) les économistes Richard V. Reeves and Isabel V. Sawhill déclarent: "Si l’on intervient tôt (avant 5 ans) les résultats peuvent être impressionnants".

Aucune autre approche n’apparaît être aussi efficace que celle-ci.

La question de la fiscalité n’arrive qu’en dernier lieu. Car la fiscalité ne vient pas traiter les origines de la pauvreté, elle ne fait que tenter de réparer les conséquences des inégalités par la redistribution. Cette question des inégalités a bien eu un effet pervers, comme l’indique justement Claire Melamed :
« Je crois que le problème est qu’il existe deux façons de percevoir les inégalités. La première est à propos des riches. La seconde est à propos des pauvres. La première est celle dont on entend parler. La seconde est celle qui compte. »

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