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Et maintenant, le terrorisme d'extrême-droite : le Français arrêté en Ukraine, cas isolé ou révélateur d’un incendie souterrain ?
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Le grand méchant loup (solitaire)

Et maintenant, le terrorisme d'extrême-droite : le Français arrêté en Ukraine, cas isolé ou révélateur d’un incendie souterrain ?

Alors qu'un Français a été arrêté en Ukraine en mai dernier en possession d'une grande quantité d'armes et d'explosifs, ce fait divers vient remettre un coup de projecteur sur une menace terroriste peu médiatisée : l'extrême-droite. Mais cette menace reste peu prise en compte aujourd'hui, à l'heure où le djihadisme et l'ultragauche se révèlent bien plus remuants.

Eric Denécé

Eric Denécé

Eric Denécé, docteur ès Science Politique, habilité à diriger des recherches, est directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R).

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Atlantico : Le 21 mai dernier, un Français de 25 ans a été arrêté en Ukraine en possession d'un arsenal de guerre destiné à la réalisation d'une quinzaine d'attentats en France, à la veille et pendant l'Euro de football. Alors que des lieux de culte musulmans et juifs figureraient parmi les cibles qu'il avait choisies, le terrorisme d'extrême-droite est-il une réelle menace en France ? S'agit-il d'un cas isolé, ou d'un nouveau front pour la lutte antiterroriste française ?

Eric Dénécé : Il faut tout d'abord être extrêmement prudent sur les informations. Jusqu'à présent, les autorités ukrainiennes n'ont apporté aucune preuve de la culpabilité de cet individu. Soyons donc particulièrement vigilant par rapport à la véracité de cette histoire. Quant à la question de savoir s'il y a une menace de terrorisme d'extrême-droite en France aujourd'hui, je pense tout simplement que non. Bien entendu, cela ne veut pas dire qu'on soit à l'abri d'un loup solitaire comme le fut Anders Behring Breivik, mais on ne peut pas dire qu'il y ait aujourd'hui dans le suivi des mouvements d'extrême-droite un danger constitué qui soit très fort.

L'évolution de la situation en France amène certains courants d'extrême-droite à être "nourris" sur le plan idéologique, mais jusqu’à présent nous n'avons pas d'éléments nous permettant de dire que l'extrême-droite est rentrée dans une logique terroriste. Pour l'instant, ce n'est pas le cas.

J'ajouterais simplement pour ce cas précis que si le caractère terroriste est avéré, ce ne serait pas un hasard au regard du rôle de l'Ukraine comme réservoir de l'extrême-droite en Europe. Tous ceux qui ont voulu voir dans la révolution de Maïdan une révolution démocratique se sont trompés. À force de vouloir faire porter le mauvais rôle à la Russie, nous n'avons pas vu la réalité du terrain. Beaucoup d'éléments de toute l'extrême-droite européenne se sont retrouvés sur place pour participer à la "lutte" contre les pro-russes, et les groupuscules de type Svoboda ont fait florès en Ukraine et ont attiré des extrémistes européens. De la même façon que nous avons aujourd'hui un foyer djihadiste avec l'Etat Islamique, l'Ukraine joue un peu le rôle d'aimant de l'extrême-droite européenne depuis la révolution de Maïdan.

En juillet 2011, Anders Behring Breivik, qui ne cachait pas son adhésion aux thèses d'extrême-droite, tuait 77 personnes et faisait 151 blessés en Norvège. Au regard des tensions communautaires de plus en plus exacerbées dans notre pays, est-il possible d'imaginer prochainement en France une tragédie de ce genre ?

Une tragédie de ce genre peut arriver n'importe où, pas uniquement en France. Personne n'est à l'abri : la Norvège ne l'a pas été, le Danemark, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, l'Italie, l'Espagne… Personne. Aujourd'hui, il suffit d'un individu pour ce genre de massacre, et on peut en trouver partout. Cela relève presque plus du tueur en série ou de la pathologique que du véritable militant. C'est une menace difficile contre lequel aucun travail de renseignement ne peut grand-chose.

Il faut bien être conscient qu'aujourd'hui, au vu de la situation française, la priorité des services de sécurité n'est pas l'extrême-droite, parce que ce n'est pas la menace principale. La menace principale qui mobilise l'essentiel des services et des effectifs, c'est la menace islamiste. Vient ensuite la menace de l'ultragauche, que l'on retrouve avec les Black Blocks, les casseurs, etc. Encore là, la menace relève plus du militantisme et de l'activisme violent que du terrorisme à proprement parler.

L'extrême-droite est donc moins surveillée car elle cause moins de problèmes de sécurité en ce moment. Elle mobilise peu de monde, ce qui est en soi légitime car ce n'est pas le danger prioritaire, mais cela veut dire aussi que si jamais cette menace se concrétise, elle sera d'autant plus difficile à anticiper. 

Après une année 2015 lourde en émotions pour la population française, comment réagiraient les Français selon vous en cas d'attaque terroriste de ce type ? Jusqu'où pourrait aller leur résilience ?

Il est particulièrement difficile de répondre à cette question. Cela dépendra de beaucoup de choses, notamment du contexte et de l'ampleur de l'attaque. Je pense que la résilience des Français tiendra, tout simplement parce qu'il n'y a aucun autre choix possible ! Une nouvelle attaque terroriste après celles de janvier puis novembre 2015 affecterait sans doute le moral des Français, mais cela ne remettra pas le système à plat. Cela contribuera à entraîner la paranoïa collective, mais la résilience au terrorisme existera toujours. Face à une invasion étrangère de type défaite de 1940 face à l'Allemagne nazie, on peut effectivement se décourager et reculer, mais face à une attaque terroriste nous n'avons rien à céder.

Si, dans son histoire, l'extrême-droite française s'est déjà distinguée par des actions violentes et terroristes (notamment dans la deuxième moitié du XXe siècle), la prise de pouvoir de Marine Le Pen au Front national n'a-t-elle pas fini de marginaliser définitivement ces ultra-radicaux ? Paradoxalement, cela ne les rend-il pas encore plus dangereux pour la société ?

Effectivement, je pense que l'extrême-droite serait de nouveau capable de se livrer à des actions, oui. C'est par essence le propre des extrêmes, de droite comme de gauche d'ailleurs. Depuis les années 1980 toutefois, il semblerait que les extrêmes soit rentrés dans une période d'endormissement. Maintenant, est-ce que la montée en puissance du Front national est de nature à diminuer les revendications de ses militants ? Je ne crois pas.

Plus l'électorat du Front national s'élargit, moins c'est un parti d'extrême-droite. Il en devient même un parti démocratique du système pour certains de ses militants. Les adeptes les plus radicaux des thèses de l'extrême-droite ne sont d'ailleurs pas au Front national, et peuvent avoir tendance à aller dans des groupuscules plus extrêmes. Maintenant, est-ce que cela signifie pour autant qu'ils le font dans le but de se livrer à des actions terroristes ? Nous n'en savons strictement rien. La radicalisation d'un groupe peut se faire pour de nombreuses causes, le contexte joue beaucoup.

Enfin, j'ajouterais que le parallèle avec le discours qui nous affirmait par le passé que le terrorisme d'extrême-gauche s'arrêterait en 1981 avec l'arrivée de la gauche au pouvoir en France est saisissant. Nous avons bien vu, notamment avec les actions du groupe Action Directe, que ce terrorisme ne s'est pas arrêté avec l'arrivée de la gauche au pouvoir. On peut s'attendre à ce que la situation soit identique en cas d'arrivée du Front national au pouvoir, même si encore une fois il faut être prudent avant de qualifier ce genre d'actions de terrorisme.

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