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François Hollande a tenté de calmer les esprits dimanche en déclarant vouloir redonner du souffle à l'union socialiste.
François Hollande a tenté de calmer les esprits dimanche en déclarant vouloir redonner du souffle à l'union socialiste.
©Reuters

Méthode Coué

Et maintenant Hollande veut rassembler sans comprendre qu’il ne parvient au mieux qu’à de petites synthèses

François Hollande a tenté de calmer les esprits dimanche 26 octobre en déclarant vouloir redonner du souffle à l'union socialiste, après une semaine qui a vu se raviver de fortes tensions au sein de la majorité. Au mieux pourtant, son discours ne peut s'apparenter qu'à un acte politique.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Lors d'un discours à Dijon, et après une semaine qui a vu se raviver de fortes tensions au sein de la majorité socialiste, François Hollande a déclaré "ma tâche, mon rôle, mon devoir, c'est de réunir, de faire comprendre que nous sommes tous ensemble, que nous avons besoin de destin commun, de bien commun, de lien comun et de sens commun pour vivre ensemble". Cote de popularité au plus bas, absence de ligne politique claire, de projet, majorité relative... Le président de la République est-il encore en mesure de rassembler les Français ? Est-il dans le déni ?

Jean Petaux : Que ce soit à l’échelle du couple ou à celle d’une société tout entière, autrement dit en matière de scènes de ménage (et l’on sait que François Hollande a une certaine expérience en la matière compte tenu de la longue session de formation continue qu’il semble avoir vécue ces dernières années…) et de tensions politique ou sociale collectives, l’appel au calme génère très souvent un redoublement des cris et provoque mécaniquement un approfondissement de la crise. D’aucuns diront que l’incapacité dans laquelle s’est trouvé l’homme privé à régler en privé les affaires privées augure mal de la faculté qui sera celle du président de la République à prévenir une colère sociale à l’échelle de la société française tout entière dont l’ampleur renverrait définitivement au rayon de la collection Arlequin les reniflements et les humeurs de Madame VT. C’est sans doute la raison pour laquelle le président Hollande essaie de prévenir l’incendie avant d’être contraint de chercher à l’éteindre.

Ne nous y trompons : tout président de la République (bien avant 1958 et le changement du rôle constitutionnel du premier personnage de l’Etat) a cherché à se présenter comme le "père de la Nation" ou le "garant de l’unité nationale", voire le "père de l’Union sacrée". Même dans la fonction honorifique qui était celle du président sous les IIIème et IVème Républiques, une personnalité comme Raymond Poincaré, à l’Elysée de février 1913 à février 1920, a été véritablement le dernier rempart d’une France menacée de disparition dans le terrible enfer du premier conflit mondial.

Autre exemple (a contrario celui-là), le cas d’Albert Lebrun, l’anti-Poincaré en quelque sorte, le président de la débâcle de 1940… De lui, le général de Gaulle aura ce mot ravageur dans le premier tome de ses "Mémoires de guerre" : "Il voulait être chef d’Etat. Encore eût-il fallu qu’il fût un chef et qu’il y eût un Etat". Lebrun ne rassembla rien, il ne protégea rien et il abdiqua devant Pétain. L’exemple-même du bouclier percé. La Vème République, surtout depuis la réforme d’octobre 1962 sur le mode d’élection du président de la République au suffrage universel direct, a totalement accentué cette dimension du président "père de la Nation". De Gaulle, le premier, a bien entendu modelé le profil du chef de l’Etat sur ce moule de la rencontre entre un "destin personnel et un peuple". Cultivant en permanence sa figure de rassembleur, il se définissait lui-même comme "au-dessus des partis". Sa statu(r)e de président a été fondue dans un rapport direct, quasi-charnel, avec les Français. Ses successeurs s’y sont essayés avec plus ou moins de bonheur et de réussite.

La bonhommie rurale (et cultivée) de Georges Pompidou s’y prêtait presque trop naturellement. La modernité juvénile d’un Giscard y prétendit bien plus nettement, jusque dans cette notion étrange d’une démocratie française qui devait rassembler "deux Français sur trois"… François Mitterrand, pour sa réélection en 1988, poussa la recherche du consensus pacificateur jusqu’à se présenter comme l’incarnation d’une "génération" qui porterait son nom (avec un joli bébé en lettres découpées) et le président d’une "France Unie" qui affichait quasiment les  trois couleurs du drapeau national sur son visuel de campagne (ce qui lui valut d’ailleurs un recours  puisque cette pratique est interdite par la loi)… Nicolas Sarkozy, lui-même, qu’on a tendance à présenter comme clivant ou découpant la société française en tranche comme dans "Massacre à la tronçonneuse" ou comme Jack Nicholson au plus fort de "Shining", a aussi eu sa période "Aimons-nous les uns les autres" dans l’ouverture au centre-gauche par exemple ou au moment de la mise en place du RSA voire au plus fort de la crise monétaire mondiale de l’automne 2008.

Alors François Hollande peut-il s’inscrire dans ce costume ? En a-t-il encore la capacité ? Je pense qu’il le croit, même  s’il s’agit-là d’une pure hypothèse invérifiable naturellement. Mais d’une certaine manière la seule chose qui importe ici c’est qu’il le pense encore. Ensuite tout est affaire de circonstances. La logique politique aujourd’hui veut qu’il disparaisse des écrans radars politiques avant même la présidentielle de 2017 en ne se représentant pas. Mais qu’y a-t-il de logique dans le combat politique ? Qui peut dire les événements internes ou externes à la société française à même de survenir dans les 24 prochains mois ? Qui sait si, du fait de ces événements, le président Hollande, détesté, honni, rejeté par une très grande majorité de Français, ne peut pas être celui qui va apparaître comme le mieux à même de les protéger d’ici 2017 ? Raisonnablement personne. C’est la raison pour laquelle autant comme j’ignore si François Hollande est dans le déni des problèmes qu’il rencontre, autant comme je suis certain qu’il n’exclut rien pour son avenir à la tête du pays, y compris après 2017. Et cette attitude-là ce n’est pas du déni, c’est tout simplement un acte politique.

La synthèse qui l'avait porté au pouvoir joue-t-elle finalement contre lui ? En défaveur d'une ligne politique claire ? Est-elle la grande responsable de l'absence de projet politique, social et économique ?

La synthèse ne l’a pas porté au pouvoir à la tête de l’Etat, elle l’a porté à la tête du Parti Socialiste pendant dix ans. Mais ce n’était pas original au PS… François Mitterrand, son mentor tacticien, a toujours recherché les conditions d’une synthèse quand il a été à la tête du PS entre 1971 et 1981. A l’exception notable de 1979 où il refusa la synthèse au Congrès de Metz pour mieux marginaliser Michel Rocard. Les synthèses que faisaient Mitterrand (en position de "pivot" au centre de l’échiquier socialiste) étaient aussi bien avec l’aile droite ou l’aile gauche du parti. Tantôt avec l’aile gauche chevènementiste du CERES (Epinay, Metz), tantôt contre elle (Pau, Nantes).

La synthèse est chez les socialistes comme une sorte d’orgasme collectif qui permet de croire que le parti copule dans une grande orgie réconciliatrice. En réalité il n’en est rien parce que personne n’a lu les contributions et les motions toutes plus ésotériques les unes que les autres… Seule compte la composition des instances nationales, départementales et locales des organes dirigeants du parti. Aucun des cadres n’a raisonnablement la foi quand on discute avec chacun individuellement et aucun ne connait vraiment le catéchisme issu de la fameuse synthèse. Il est donc, à mon sens, complètement faux de penser que François Hollande n’a pas de programme parce qu’il est prisonnier de sa "culture de synthèse". En fait François Hollande était à 3% de soutien au début de 2009, il n’était donc absolument pas dans une quelconque synthèse. Quant à Manuel Valls il était quasiment, à la même époque, sous la menace d’une exclusion parce qu’il voulait déjà changer le nom de son parti…

Ce ne sont pas deux hommes de synthèse qu’on a là. Hollande et Valls ont une vraie ligne politique : ils sont sociaux-démocrates, ils l’avouent et le revendiquent. Le premier a fait son "coming out" bien avant janvier 2014, dès les "clubs Témoin" doloristes à la fin des années 80 ; le second a été encore plus précoce, en étant rocardien de combat au début des années 80, quand il avait tout juste 20 ans . Le vrai problème qui se pose à l’un comme à l’autre est sans doute que la société française n’a aucune espèce d’embryon de culture collective de la social-démocratie. Staline, qui s’y entendait en matière de réalisme (sanglant…), eut ce mot terrible à propos de la Pologne : "Instaurer le communisme dans la société polonaise ce sera aussi compliqué que de mettre une selle à une vache"… On pourrait, sans doute, le paraphraser  ainsi : "Mettre en place la social-démocratie en France c’est aussi compliqué que d’instaurer le communisme en Pologne"…

Dans pareil contexte politique et économique, est-il suffisamment crédible, solide pour faire taire les tensions et fédérer autour de lui les différents courants socialistes ? Pour réussir de nouveau en interne la synthèse ?

Je continue de penser que les fameux députés frondeurs ne vont pas pratiquer le suicide collectif, à la mode des adeptes de la secte du pasteur Jim Jones au Guyana en 1979. Donc la synthèse n’est pas obligatoire en ce moment. Elle ne se fera peut-être même pas lors du prochain congrès dont on ignore tout de la date et des enjeux au demeurant (avant ou après les régionales de décembre 2015 ? sur quelle ligne ?). Mais, d’une certaine façon, ce n’est pas le problème de François Hollande. Pas encore en tous les cas. Je ne crois pas en effet qu’il est considéré comme crédible ou solide par la majorité des élus socialistes aujourd’hui. Ils sont comme la grande majorité des Français, très critiques envers lui.

Mais ce n’est pas non plus l’essentiel. Il n’a pas besoin de leur estime. Il est protégé par les institutions et il dispose d’une arme absolue si les parlementaires veulent "renverser la table" : il dissout l’Assemblée nationale et les pulvérise en même temps… Seuls 70 reviendront au Palais-Bourbon comme députés et lui sera toujours président de la République, jusqu’en 2017… Parce qu’aucun de ses adversaires, de gauche, de droite ou d’extrême-droite (Marine Le Pen comprise) ne remettra en cause sa légitimité présidentielle. Pour une bonne et unique raison : faire cela reviendrait à fragiliser considérablement la fonction et à se tirer une "balle dans le pied" pour tout successeur putatif qui s’y risquerait…

Lors de ce discours, il n'a d'ailleurs pas pris explicitement position dans l'opposition de fond du parti socialiste. L'ampleur de la situation imposait-elle qu'il sorte du mutisme présidentiel ?

Votre remarque conforte ce que je viens de dire… Pourquoi prendre position dans un débat qui n’est pas le sien ? Outre que François Hollande a amplement montré qu’il n’est pas enclin à multiplier les prises de parole quand les événements sont tendus (les rares fois où il s’y est essayé il a tellement forcé sa nature que ça a été plutôt un échec cuisant : cf l’affaire "Léonarda" désastreuse au plan de la communication) il n’a pas intérêt à se mêler des affaires du PS… Publiquement en tous cas… Sous François Mitterrand, président de la République, son fidèle directeur-adjoint de cabinet à l’Elysée, Jean-Claude Colliard, grand constitutionnaliste aujourd’hui disparu, faisait passer discrètement les oracles du Sphinx de l’Elysée dans les grands messes que constituaient les congrès du PS, après 1981. Mais lorsque le parti a sombré dans le délire collectif au congrès de Rennes, en mars 1990, même le Belphégor marmoréen de la rue du Faubourg Saint-Honoré ne put empêcher les amis de ses enfants Fabius et Jospin de "s’étriper comme des chiffonniers" dans l’enceinte du congrès, sur les plateaux télévisés (il n’y en avait pourtant pas beaucoup alors) et dans les semaines qui suivirent.

C’est dire que si François Hollande sort de son mutisme présidentiel (et il envisage de le faire le 6 novembre prochain à TF1, en prime time) ce n’est pas à ses "camarades" du PS qu’il va s’adresser en priorité. C’est à l’ensemble des Français pour leur expliquer qu’il ne changera pas de ligne mais qu’il faut accélérer en revanche… En d’autres termes : il n’y a pas d’autre politique possible. Et c’est bien cela qui risque de plomber encore davantage sa "cote d’impopularité" dans les sondages…

François Mitterrand était souvent qualifié de "monarque", Nicolas Sarkozy de "patron". L'exercice du pouvoir impose-t-il de diviser pour mieux régner ?

Pour répondre à votre question avec humour on pourrait dire que François Hollande doit encore beaucoup diviser s’il veut parvenir à moins mal régner… Peut-être faudrait-il lui conseiller la "fracturation hydraulique", celle qu’on utilise pour l’extraction du gaz de schiste… Mais là encore, ce serait ouvrir un nouveau débat à gauche et au PS… Décidément !!…

Mitterrand était qualifié de "monarque" bien avant sa victoire du 10 mai 1981. Ses camarades de parti, avant 1981, (qui le voussoyaient, contre toutes les traditions d’un parti qui se veut de culture ouvriériste et pratique le tutoiement à tous les étages…) l’appelaient  même "président",  non pas "de la République", mais de feu la "Fédération de la gauche démocrate et socialiste", confédération politique éphémère qu’il présida de décembre 1965 à juin 1968… C’est dire combien l’image subliminale d’un souverain incontesté était inscrite dans le cortex profond des socialistes entre 1971 et 1981.

Nicolas Sarkozy a réussi peu ou prou à instaurer le même ascendant psychologique sur ses compagnons et sur l’ensemble des cadres et militants de son parti, entre 2004 et 2007. Ce que l’on a nommé alors sous le terme de "La Firme" pour désigner sa "garde rapprochée" fonctionnait ainsi comme une petite entreprise très performante, avec, à sa tête, un patron charismatique, craint et donc respecté. Dans les deux cas ces deux personnalités n’ont pas divisé pour régner, elles ont au contraire coagulé, soudé, constitué un noyau dur qui a aimanté d’autres individualités politiques isolées ou des groupes en mal de leader. Si aujourd’hui Nicolas Sarkozy est en train de manquer son retour sur le devant de la scène politique c’est qu’il ne parvient pas à coaliser autour d’un noyau dur fortement polarisé. Peut-être que sa victoire annoncée pour la prise de contrôle de l’UMP va changer la donne, mais tout dépendra de l’ampleur de cette conquête. Si elle est étriquée (inférieure à 65% des voix des adhérents), il aura montré que même chez ses propres militants il est partiellement démonétisé… Pour revenir à François Hollande : il est clair qu’il lui manque lui aussi un noyau dur, un commando soudé qui apparaîtrait comme brutal avec les dissidents et porteur d’espoir pour les désenchantés. Peut-être que l’exercice du pouvoir chez François Hollande est finalement trop normal…

Propos recueillis parFranck Michel / sur Twitter

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