Et la mélodie d’une conque préhistorique retrouvée dans les Pyrénées retentit après 17 000 ans | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Science
grotte préhistoire conque découverte son
grotte préhistoire conque découverte son
©DR

Tendez l’oreille

Et la mélodie d’une conque préhistorique retrouvée dans les Pyrénées retentit après 17 000 ans

Des archéologues ont réussi à obtenir des notes presque parfaites d'un instrument de musique vieux de plus de 17.000 ans. Une conque a été découverte dans une grotte de chasseurs-cueilleurs du sud de la France.

Carole Fritz

Carole Fritz

Carole Fritz est chercheuse au CNRS, archéologue, spécialiste d’art préhistorique et paléolithique. Elle est également directrice scientifique de la grotte Chauvet.

Voir la bio »

Atlantico.fr : Vous avez réussi à jouer des notes avec une conque vieille de 17.000 ans. Quelle est son histoire ?

Carole Fritz : Je travaille depuis 20 ans avec Gilles Tosello dans la grotte de Marsoulas. On y étudie l’art « pariétal » de ces lieux. De nos jours, on n’étudie plus une grotte ornée sans s’intéresser au contexte culturel qui a produit les dessins qui s’y trouvent. Marsoulas est la première grotte ornée découverte dans les Pyrénées, à la fin du XIXe, donc il y a eu des fouilles et des objets qui sont sortis. Il est donc normal que l’on retourne dans les musées regarder ce qui en avait été extrait. Naturellement nous avons fini par nous intéresser aux coquillages et c’est ainsi que l’histoire de la conque a commencé. Mais au début, on ne savait pas que c’était un instrument de musique. Quand la conque a été découverte en 1931 par le comte Begouën et Thomson Russel du Smithsonian de Washington, elle a évidemment interpellé par sa taille (31 cm sur 20). C’était une pièce importante, surtout au milieu des Pyrénées. A cette époque là on pensait qu’elle servait à contenir de l’eau. Puisque c’était une pièce intéressante, elle n’est pas partie au Smithsonian mais a été déposée au Muséum d’histoire naturelle de Toulouse. De plus, on se doutait que les hommes préhistoriques faisaient un peu de musique mais on n’imaginait pas les choses ainsi donc elle est restée en réserve. C’est Guillaume Fleury, qui s’occupe des collections de la préhistoire du Muséum, qui m’a montré le son que pouvait faire ce coquillage. J’étais très étonnée car le son était impressionnant. Il a toujours pensé que c’était un instrument et en le regardant de plus près on s’est aperçu qu’il avait été transformé par l’homme : il avait été débité – cassé volontairement –, il y avait des traces d’impact, que le contour était régularisé et il y avait des traces de pigments et des trous à l’intérieur. Nous avons ensuite fait des mesures. On a ensuite contacté ceux qui sont devenus les cosignataires de l’article paru dans Science Advances. D’abord Emmanuel Kasarhérou directeur du Quai Branly, qui a tout de suite vu que c’était une conque. Ayant une double culture métropolitaine et kanak, et ayant déjà vu des instruments de ce genre, il a tout de suite identifié la conque comme telle. Ensuite, Philippe Walter, qui travaille avec nous dans la grotte depuis longtemps, a analysé les pigments de la conque, qui sont les mêmes que ceux de la grotte. Puis nous avons fait faire une tomographie au CNES, qui nous a donné l’état de l’objet et une 3D précise. Et l’état de conservation nous permettait de faire des analyses sur le son car on pouvait souffler sans risque de l’endommager. C’est à la suite de cela que nous sommes allés travailler avec Pascal Gaillard, Julien Tardieu et Jean-Michel Court dans le laboratoire Petra, pour faire la première analyse sonore de cet objet depuis 18.000 ans.

A quoi ressemble le son de cette conque ?

C’est un son très grave, sonore et très lourd. Il pénètre les choses. Moi je l’ai ressenti comme ça. C’est comme une corne de brume, quelque chose de très sourd. Quand vous êtes proche, cela vibre. Ça ne laisse pas indifférent. D’autant que c’est le premier lien tangible que l’on a avec ces hommes qui vivaient il y a 18.000 ans. C’était une très forte émotion. Il est très difficile d’approcher les Magdaléniens car ils sont très loin de nous et soudainement, un son nous parvenait. C’est un lien intangible qui prenait forme.

Pour entendre le son de la conque, cliquez ici :

Connaît-on beaucoup d’instruments de musique aussi anciens ?

On a trois flutes, dont deux qui datent d’environ - 35.000 ans, l’une provient d’Allemagne, une autre des Pyrénées, et c’est tout. La musique, le son, le rythme ça peut se faire avec plein de choses : des os, la voix, etc. Il y avait certainement des tambours mais en peau animale et en bois, ce qui ne se conserve pas. Ce qui est étonnant, c’est le volume de la conque. En plus c’est un objet de la mer que l’on retrouve dans les Pyrénées. Cette dernière donnée n’est pas nouvelle : on a retrouvé une dent de cachalot dans la grotte du Mas-d’Azil, les Magdaléniens faisaient des parures en coquillages de l’Atlantique et des armatures de chasse en os de cétacés. Toutefois, pour un homo sapiens sapiens, trouver un coquillage et se dire que l’on va faire du son avec ce n’est pas tout de suite intuitif. Ça montre une certaine expertise, ils savaient très bien ce qu’ils faisaient. Cela peut vouloir dire que même si cette conque est, aujourd’hui, unique, elle n’était pas la seule à l’époque. Peut être que ce type de découvertes va motiver les archéologues à revoir leurs collections.

Vous avez fait le lien entre cet instrument et des peintures découvertes dans la caverne ou a été excavée la conque en 1931. Sait-on à quoi servait cette conque ? 

L’utilisation ne laisse aucune trace archéologique. Mais on est sur un objet qui est certainement hautement symbolique car il porte les mêmes décorations que celles de la grotte. Le lien entre l’image et le son se fait par ces points rouges sur la conque qu’on retrouve dans la grotte en plusieurs exemplaires. Ils forment des signes que l’on ne sait pas bien interpréter mais aussi un grand bison de plus de 1,30 mètres de long, composé de plus de 300 points rouges. Cette forme a donc une importance certaine, une symbolique forte. Ensuite, quand on regarde l’utilisation des conques dans les sociétés subactuelles ce sont des instruments qui servent à l’appel. L’appel des gens mais aussi celui des ancêtres avant certaines cérémonies. Je pense que cela participe de tout ça. Surtout que l’on sait que chez les chasseurs-cueilleurs nomades, le symbolisme est toujours très lié à la vie quotidienne. Il n’y a pas de dichotomie. Mais on ne peut pas en savoir plus.

crédits photo : DR/Carole Fritz

Est-ce la fin de l’histoire de la conque ? Peut-elle encore déboucher sur d’autres découvertes en lien avec la grotte de Marsoulas ?

Bien sûr. C’est encore le début de l’étude. On publie pour dire qu’on a notifié cette conque. Maintenant, on va aller beaucoup plus loin dans l’analyse. Grâce à la tomographie on va pouvoir travailler sur la physique du son, comment l’air se répartit dans le coquillage pour produire du son. On va se demander quel est l’impact de l’aménagement de l’embout et des trous sur la sonorité et la propagation. On va également modéliser le son de la conque et le faire résonner devant la grotte. En quelques sortes, nous voulons voir s’il y a un rapport entre le son et l’image. 

Carole Fritz est chercheuse au CNRS, archéologue, spécialiste d’art préhistorique et paléolithique. Elle est également directrice scientifique de la grotte Chauvet.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !