Espionnage : Pékin recrute désormais des touristes chinois | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Espionnage : Pékin recrute désormais des touristes chinois
©

Vacances studieuses

Espionnage : Pékin recrute désormais des touristes chinois

Un article Quartz relate qu'en juin 2019, Li Qingshan, un ressortissant chinois, est arrivé aux Etats-Unis, officiellement pour des vacances d'une dizaine de jours, officieusement il était sur le sol américain en tant qu'espion pour le compte du gouvernement chinois.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

Voir la bio »

Atlantico  : L'histoire du ressortissant chinois Li Qingshan, espion se faisant passer pour touriste, est-elle récurrente ? Est-ce une pratique courante des services secrets chinois que d'envoyer de faux touristes sur un sol étranger ? 

Alain Rodier  : L'affaire Li  Qingshan est un classique à replacer dans le cadre de la véritable politique d'espionnage que la Chine mène, je dirai depuis toujours mais bien sûr avec un gros point de départ au XXè siècle. Pour résumer, il a acheté un tiers un matériel sensible interdit d'exportation des USA. Il devait ensuite passer au Mexique pour rejoindre la Chine (ce qui est plus facile, les contrôles USA-Mexique étant moins sévères que USA-Chine). Il est probable qu'il a été "provoqué" par un agent du FBI travaillant sous couverture, ce qui est légal aux USA (mais pas en Europe). Ce cas est loin d'être unique où de nombreuses taupes travaillant pour la Chine ont été arrêtées ces dernières années : Kevin Mallory et Jerry Chun Shing Lee, tous deux ex-membres de la CIA, Candace Marie Clairborne, une diplomate, Ron Rockwelle Hansen, ex-Officier de la Défense Intelligence Agency (DIA). 

A l'étranger, la Chine ratisse extrêmement large profitant de la masse de sa diaspora et des millions de chinois qui se déplacent tous les ans pour des voyages touristiques, professionnels ou pour visiter de la famille outremer. Il fut un temps où certains restaurants chinois à l'étranger servaient de lieux de "stages de formation" pour de futurs fonctionnaires des services chinois. Les services occidentaux avaient été étonnés par la rotation rapide des personnels qui ne passaient généralement que quelques mois sur place !

Une caractéristique de l'espionnage chinois est qu'il bénéficie outremer de l'appui des fameuses Triades, ces sociétés "secrètes" dont certaines sont liées au crime organisé. Elles sont tolérées par Pékin tant qu'elles restent "patriotiques". L'avantage pour Pékin, c'est qu'elles s'autofinancent. Leurs actions au profit des services sont donc gratuites pour l'Etat!

Il faut ajouter l'immense système d'espionnage intérieur (sans parler du contre-espionnage et de la surveillance des opposants qui sont des autres sujets) où les étrangers font l'objet de toute la sollicitude des autorités. Toute personne jugée intéressante sera discrètement surveillée (d'ailleurs, même si elle n'est pas vraiment intéressante car, pour les services chinois, tout étranger est un suspect qui s'ignore). Leurs affaires sont susceptibles d'être fouillées (à l'aéroport, à l'hôtel, au restaurant, etc.), leurs ordinateurs et autres smartphones explorés, leurs relations avec des autochtones répertoriées. Leur curriculum vitae est étudié pour savoir s'ils ont chez eux accès à des informations qui peuvent intéresser la Chine. Si c'est le cas, il pourront être approchés en vue d'un recrutement éventuel comme l'ont été les taupes américaines citées en tête de cet interview. La méthode de la séduction - homme, femme ou transgenre - n'est pas passée de mode en Chine car les services ont beaucoup appris des "Natacha" (Russie) et des "Roméo" (Allemagne de l'Est) de l'ère du Pacte de Varsovie.

Même si tout est à peu près ciblé, l'intérêt de Pékin porte d'abord sur les technologies de pointe, civiles et militaires avec un objectif simple : en faire la copie pour que l'économie chinoise ne perde pas trop de temps et d'argent dans des bureaux d'études. La contrefaçon, ce ne sont pas que les Rolex ou les chemises Lacoste mais aussi les aéronefs, les armements (les Français ont été abondamment copiés, fusils d'assaut, mortiers de 120 mm rayés, etc.). Dans le domaine des armements de pointe, ce sont essentiellement les Russes qui ont servi de modèles. Il suffit de voir le deuxième porte-avions mis en service il y a quelques semaines mais aussi les avions embarqués. Les ressemblances sont frappantes. C'est aussi vrai pour les missiles balistiques. Quant aux avions civils, les Boeing et autres Airbus (dont certains modèle sont fabriqués sur place)  sont une mine de renseignements pour l'industrie aéronautique chinoise. Le problème, c'est que l'industrie chinoise peut ensuite proposer sur les marchés internationaux des produits de haute technologie performants et beaucoup moins cher...  

Globalement, l'espionnage chinois a donc eu un objectif essentiellement économique. 

Mais avec la montée progressive des tensions en Mer de Chine, l'espionnage politico-militaire est en train de se renforcer considérablement, particulièrement contre les USA.    

Qui sont ces faux touristes ? Les Chinois sélectionnent-ils des ressortissants lambdas ou s'agit-il de réels espions ? 

Chaque citoyen chinois se fait un honneur de coopérer avec les autorités. Cela fait d'eux des "Honorables Correspondants" (HC) potentiels pour les nombreux services (inutile de fatiguer avec la liste qui est consultable sur Wikipedia). Ce sont ces derniers qui déterminent ceux qui sont spécialement choisis pour leurs compétences et/où les lieux et les personnes auxquels ils auront accès. Donc les touristes ne sont majoritairement pas des Officiers de renseignement des services mais ils peuvent être en contact avec eux. Les chercheurs, les membres des délégations professionnelles et les stagiaires affectés à l'étranger sont aussi des HC potentiels. La France a souvent été confrontée aux activités de ces derniers. Entre les étudiants trop curieux et les membres de délégation visitant des laboratoires chimiques dont des membres en se penchant sur des bains de produits divers et variés laissaient par mégarde leur cravate effleurer le produit (pour étude ultérieure)... Les anecdotes sont légion! La dernière en date : en 2018, la DGSI et la DGSE  ont découvert une vaste tentative chinoise visant à "recruter" des fonctionnaires et des chercheurs français via le réseau social Linkedin. A cette fin, les services chinois ont créé des centaines de faux profils liés à des entreprises écran pour approcher des personnalités jugée intéressantes. Une note d'alerte émise par les services français indique : "Ils se présentent comme chasseurs de têtes, consultants ou encore responsables de think tank et proposent aux personnes ciblées des opportunités de collaboration généreusement rémunérées. En cas de réponse positive, la personne est invitée gracieusement à l’étranger pour participer à un séminaire, donner des conférences, rencontrer un potentiel client ou négocier les termes d’un contrat ". Une fois qu’elle a accepté, la personne ciblée se voit demander des informations de plus en plus confidentielles. Ce seraient 1.700 personnes qui auraient ainsi été approchées. Cette technique a aussi été employée aux États-Unis.

Dans le domaine de l'espionnage, il y a deux sortes de personnels - que les professionnels ne nomment pas "espions" - : les "fonctionnaires des services" et les "extérieurs" (les "Agents" et les "HC").

En matière du renseignement par "moyens humains" (les autres sont techniques, opérationnels ou collaborationnels, mais c'est une autre histoire), ce sont les "extérieurs" qui sont formés, orientés puis qui ramènent les renseignements à leurs "Officiers Traitants" (OT).

Les OT qui sont des fonctionnaires travaillent, soit dans leur pays d'origine, soit à l'extérieur dans des postes officiels (majoritairement dans les ambassades) ou clandestins.

Pour résumer, si on veut attribuer le vocable "espion", il correspond donc plus aux "ressortissants lambdas" recrutés par des fonctionnaires des services. L'immense avantage est que les HC ne sont pas rémunérés - mais défrayés -, ce qui coûte beaucoup moins cher. Les "Agents" sont eux, généralement payés mais ce sont majoritairement des citoyens non-chinois (voir la réponse à la question suivante)..      

D'autres pays ont-ils recours à cette méthode chinoise d'espionnage ? 

En matière d'espionnage, toute activité à l'étranger qui permet d'approcher des objectifs sensibles est bonne à exploiter. Ce ne sont pas souvent les touristes qui sont les mieux qualifiés. Par contre, ils peuvent servir d'agents logistiques par exemple pour ramener au pays ce qu'un Agent local leur fournit mais, pour des raisons de sécurité, ne peut pas sortir lui-même. Cela semble être le cas de M. Li Qinshan.

Un "Agent" intéressant est majoritairement un autochtone qui est implanté dans une structure où se trouve le renseignement recherché.

Le principe ultra connu MICE (pour Monnaie, Idéologie, Compromission, Ego) permet de les recruter sauf que depuis que le communisme ne fait plus recette, l'Idéologie est un peu tombée en désuétude, les deux leviers les plus employés sont l'argent et l'ego. Dans le milieu scientifique international, les savants sont toujours ravis d'échanger et de faire part de leurs découvertes à des interlocuteurs qui leur accordent toute leur attention et admiration, parfois feinte...  

A la question souvent posée : quels sont les meilleurs services de renseignement du monde, la réponse est simple : ceux dont le pouvoir politique n'hésite pas à se servir et à les couvrir en cas d'incident. La Chine répond très bien à ces critères. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !