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Énergie : l’Europe à la merci de Poutine ?
©Mikhail KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP

Rude hiver en vue

Énergie : l’Europe à la merci de Poutine ?

A l’approche de l’hiver, on s’inquiète des potentielles pénuries de gaz et surtout des prochaines annonces du Président russe.

Anastasiya Shapochkina

Anastasiya Shapochkina

Anastasiya Shapochkina est maître de conférences en géopolitique à Sciences Po Paris. Elle est notamment spécialisée sur l'Europe et de la Russie.

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Lionel Taccoen

Lionel Taccoen

Directeur de la Lettre "Géopolitique de l'Electricité" et ancien Président du Comité Consultatif de l'Energie européen.

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Atlantico : A l’approche de l’hiver on s’inquiète des potentielles pénuries de gaz. Faut-il voir dans les difficultés européennes sur le plan énergétique le résultat de mauvais choix européens, une manœuvre russe, ou un peu des deux ?

Anastasiya Shapochkina : La cause de cette crise, ce n’est ni la Russie, ni aucun exportateur de gaz. Selon moi, il y a trois sources. La première, c’est l’augmentation de la demande en énergie suite à la sortie de crise Covid, et plus globalement n’importe quelle explosion de l’activité économique après une crise. La seconde raison, c’est la structure du marché des prix du gaz qui a changé depuis 2010. Avant 2010, la grande majorité des contrats de gaz naturel étaient des contrats de long terme, avec un prix inscrit dans le contrat. En 2011, il y a eu beaucoup de renégociations des prix avec les fournisseurs et la révision des formules de prix. A partir de là, on est passé au « spotmark » (marché au comptant) et cela représente la majorité des contrats actuellement. Cela diminue mécaniquement la prévisibilité des quantités et du prix. Le troisième phénomène est lié aux conséquences des décisions européennes sur la transition énergétique (Green New Deal, Fit for 55, etc). C’est un environnement défavorable pour le charbon et le nucléaire et favorable au milieu gazier, qui laisse une plus grande dépendance aux énergies renouvelables. Ces trois données réunies expliquent la situation actuelle. Cette situation laisse le consommateur exposé aux fournisseurs de gaz, pas seulement la Russie. Elle représente 40% des importations. C’est l’acteur majeur mais pas majoritaire. Il y a aussi le Qatar, l’Algérie, les Etats-Unis etc. Sans doute eux aussi ont des demandes. La demande en gaz augmente depuis des années et la part de production intérieure en Europe diminue. 

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Lionel Taccoen : Un certain nombre de pays européens, de l’Allemagne et la Belgique par exemple, ont choisi une transition énergétique dont le nucléaire est l’absent. Ils doivent remplacer en même temps leurs centrales nucléaires et leurs centrales à charbon. Et le renouvelable ne compensera pas suffisamment vite, mais c’est un choix politique. Il y a donc en Europe un besoin latent de gaz auquel s’ajoute l’augmentation de la demande en raison de la reprise économique. En revanche, les Russes ont été astucieux et se sont arrangés pour que nous ne remplissions pas trop nos stocks avant l’hiver. Ils sont donc dans une situation favorable mais une entente avec eux permettrait d’avoir du gaz bon marché et abondant.

Atlantico : La semaine dernière, le président Russe a nié utiliser le gaz Russe comme une arme politique, dénonçant des foutaises lancées dans un but politique. Cette semaine l’ambassadeur russe auprès de l’UE a considéré que certains problèmes de pénuries pourraient cesser si l’UE cessait de traiter la Russie en adversaire et Vladimir Poutine a estimé possible de livrer 10% de gaz supplémentaire à l’Europe si Nord Stream 2 était approuvé. Est-ce un simple constat mécanique ou l’aveu caché d’une rétention ? 

Anastasiya Shapochkina : Il est évident qu’un pays exportateur qui se retrouve sollicité peut instrumentaliser la relation. C’est ce que fait la Russie. En situation de force, les exportateurs peuvent pratiquer du « price gouging ». Ce n’est pas ce que fait la Russie qui préfère en tirer un avantage politique. Elle veut mener à son terme Nord Stream 2 et profiter d’une situation qui leur est extrêmement favorable pour accélérer les choses. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils deviennent un fournisseur moins fiable puisqu’ils continuent de fournir les quantités contractualisées. Nous ne sommes pas face à la situation de l’hiver 2012 ou Gazprom n’a pas été capable de livrer ses partenaires conformément à ses engagements. Face à un hiver froid, ils ont dû choisir entre leurs consommateurs nationaux et leurs partenaires. Ce n’est pas la situation actuelle mais la Russie se trouve dans une position privilégiée et en tire les bénéfices. La Russie utilise cela comme un levier pour ses projets comme Nord Stream 2. C’est important pour l’économie mais aussi au niveau politique car cela contribue à l’affaiblissement de l’Ukraine et de la sécurité énergétique de l’Europe.

Lionel Taccoen : La Russie est un pays pauvre qui a besoin d’argent de façon sûre. Ce que Poutine souhaite, ce sont des contrats à long terme afin de bâtir sa politique économique sur des revenus sûrs. Bronislaw Geremek, m’avait un jour dit que pour comprendre le comportement de la Russie, il faut intégrer une donnée : la Russie craint la Chine. C’est pour cela que Vladimir Poutine favorise l’Union européenne. C’est un client qui paie en euro, une monnaie forte, et qui a besoin de beaucoup de gaz. Le pays veut un accord à long terme car il a besoin de l’argent des européens. Ils veulent une négociation. Le gazoduc Nord Stream 2 est terminé et la Russie n’attend que son lancement. Nous avons besoin de leur gaz et eux de notre argent. Et Poutine veut un accord de long terme. C’est pour cela qu’il dit qu’il est capable de faire cesser la pénurie actuelle, en le conditionnant à une négociation de contrats solides  

Atlantico : L’UE et la Russie ont mutuellement besoin de l’autre sur le sujet de l’énergie. Cela empêche-t-il pour autant Moscou de jouer son avantage dans la situation actuelle ?  

Lionel Taccoen : Chacun joue son avantage. Quel est celui qui a le plus besoin de l’autre ? La question se pose. Le gaz français vient surtout de Norvège, deuxième fournisseur de l’UE. L’Hexagone pourrait en faire venir par méthaniers, mais celui que propose la Russie est moins cher. Si on voulait être indépendant, on pourrait accepter de payer plus cher. La Russie, elle, n’a que la Chine et l’UE comme perspective de clientèle. Cela équilibre les négociations.

Atlantico : Face à la menace de l’hiver nous retrouvons nous à la merci de la Russie sur le plan énergétique ?

Anastasiya Shapochkina : De la Russie oui, mais pas seulement. Mais cela dépend de l’Europe et de ses choix politiques au niveau européen et national. Certains peuvent décider de réactiver les centrales à charbon, de prolonger le fonctionnement des centrales nucléaires, etc. Il y a plusieurs sorties possibles si l’on ne veut pas dépendre de la Russie, mais les conditions sont extrêmement défavorables. Face à l’hiver, les exportateurs comme la Russie qui peuvent produire plus que ce dont ils ont besoin vont pouvoir, effectivement, demander des choses. 

Lionel Taccoen : Si nous avions été plus astucieux, nous aurions discuté avant. Il est évident qu’une quinzaine de jours d’une certaine météo, un froid sans vent et sans soleil en mer du nord, suffirait pour créer des petits problèmes énergétiques. Nous nous sommes mis dans une situation qui est moins bonne qu’elle pourrait l’être pour discuter avec Poutine mais à l’approche de l’hiver, nous sommes un peu obligés d’y aller. Deux choses se mêlent, une négociation de long terme et un problème immédiat. Notre relation avec Poutine est normalement d’égal à égal, mais à l’approche de l’hiver nous nous sommes mis dans un mauvais cas de figure. Il nous faut discuter de manière sérieuse et faire un pas vers lui. Les négociateurs européens doivent être astucieux et se montrer ouvert tout en faisant traîner un peu les négociations le temps de s’assurer pour l’hiver. Ce qu’il faut c’est que l’Europe ait une politique étrangère propre.  On ne peut pas épouser sans arrêt la politique américaine. 

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