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"L’emploi est la seule question qui vaille au-delà de la sécurité des Français" : pourquoi François Hollande se prend les pieds dans le tapis des fausses évidences politiques
©DR

Flagrant délit

"L’emploi est la seule question qui vaille au-delà de la sécurité des Français" : pourquoi François Hollande se prend les pieds dans le tapis des fausses évidences politiques

Si la sécurité et l'emploi sont bien deux sujets essentiels, de nombreux autres sujets traités pourraient grandement améliorer la vie des Français (et sans doute de manière beaucoup plus efficace...).

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : "L'emploi est la seule question qui vaille au-delà de la sécurité des Français", a déclaré François Hollande lundi 18 janvier lors de la présentation de ses mesures contre le chômage. Si la sécurité et l'emploi sont bien deux sujets essentiels, le caractère excluant dans les propos du Président n'est-il pas exagéré ? De quels autres sujets fondamentaux dans la vie des Français le politique pourrait-il peut-être s'emparer, et ce de manière efficace ?

Christophe Bouillaud : On pourrait penser par exemple aux problèmes posés à de très nombreuses familles par le très grand âge et la dépendance. On pourrait penser à celui à l’autre bout de la vie aux problèmes de gardes d’enfants et de scolarisation précoce. On pourrait penser aux problèmes d’addiction aux drogues légales (alcool, tabac) ou illégales (marijuana, cocaïne, etc.). On pourrait s’emparer de la question du logement dans les grandes agglomérations, ou des transports en commun dans les petites villes. Les sujets ne manquent pas, du berceau à la tombe si j’ose dire.

De fait, sur tous ces points, il existe bien sûr déjà des politiques publiques, et cela depuis très longtemps parfois, mais, dans un monde idéal, elles pourraient toutes être très sérieusement améliorées. Par exemple,  faire en sorte qu’il y ait des places des crèches pour tous les enfants sur tout le territoire ne me parait pas a priori être un défi intellectuel à la hauteur de la conquête de la Lune, et pourtant, bien que les rapports s’entassent pour souligner que le manque de places en crèches impacte fortement le vécu des parents de jeunes enfants et joue souvent sur le devenir professionnel des femmes, en particulier les moins qualifiées, les choses avancent très très lentement. Pour le comprendre, il faudrait décrire toute la vaste mécanique juridique, administrative, urbanistique, sociale, économique, etc. qui aboutit à une place de crèche nouvelle créée en un endroit précis du territoire.

Il n’y a donc pas un manque de sujets de préoccupation qui pourraient être utilement traités par l’amélioration des politiques publiques en place. Mais il faut bien constater que, sur tous les sujets, l’efficacité n’est pas le plus souvent au rendez-vous. Quand on regarde la littérature spécialisée sur les politiques publiques, la leçon générale qu’on en tirera, c’est qu’aucune ne marche très bien, et que cette médiocrité du fonctionnement se trouve largement liée à des dynamiques (ou plutôt des absences de dynamiques) sectorielles, c’est-à-dire à l’action des spécialistes en charge du secteur considéré. Il est donc difficile de dire quelle serait la politique publique où une impulsion politique au plus haut niveau qui pourrait avoir un impact décisif. Parfois, cependant, comme sur la consommation de tabac des Français, on sait assez bien ce qu’il faudrait faire (augmenter drastiquement le prix du tabac), mais  l’Etat se trouve en contradiction avec lui-même (recettes liées aux taxes sur le tabac et incapacité à juguler le commerce parallèle de tabac en cas de hausse en France).

Pourquoi les politiques au sens large les délaissent-ils ? François Hollande a fait de la lutte contre le chômage, et de l'inversion de la courbe du nombre de demandeurs d'emploi une condition de sa candidature en 2017. Est-ce toujours une bonne stratégie politique de miser sur les préoccupations qui ressortent de manière récurrente dans les enquêtes d'opinion ?

Il est certain que les enquêtes d’opinion enregistrent ce que sont à un moment donné les préoccupations de la majorité des gens, et qu’elles sont très fortement liées à un horizon de court terme. Il est donc logique que les politiques disent s’en préoccuper pour montrer qu’ils sont à l’écoute de leurs électeurs, et pour se faire élire ou réélire. Par exemple, l’année 2015 a vu une montée au premier rang des préoccupations des Français la sécurité, il serait absurde que les hommes politiques ne disent rien sur le sujet. En revanche, il est vrai que l’opinion publique ainsi mesurée se préoccupe rarement de problèmes qui pourraient devenir graves à plus longue échéance : l’exemple classique de cet écart entre préoccupations de court terme et préoccupations de long terme n’est autre que la lutte contre le réchauffement climatique. Si les dirigeants politiques ne suivaient que les enquêtes d’opinion, ils ne feraient rien en la matière. Or, malgré tout, ils essayent d’agir. On pourrait donner un exemple moins connu, mais tout aussi préoccupant : la résistance croissante aux antibiotiques.  A ma connaissance, c’est une préoccupation qui n’apparaît jamais dans les enquêtes d’opinion, or, ne serait-ce qu’à travers la lecture de la presse généraliste, il n’est pas difficile d’imaginer les conséquences pour l’humanité si les antibiothérapies deviennent toutes inefficaces dans quelques années. De fait, c’est justement la tâche d’un gouvernement de se préoccuper de ces sujets qui ne touchent pas l’opinion publique dans sa généralité, c’est d’ailleurs ce que fait le gouvernement avec sa campagne de communication sur le sujet (« Les antibiotiques, c’est pas automatique ! »). Il n’y a pas grand-chose à attendre du point de vue de la gratitude de l’opinion publique, mais cela fait partie de la responsabilité gouvernementale.

Par contre, au-delà de ces aspects de « gardien de l’avenir » que se doit d’assumer le gouvernement, presque en l’absence de toute incitation électorale, ce dernier doit répondre tout sujet qui préoccupe grandement les Français. Sur le chômage, en dehors de l’opportunité politique qu’il y aurait pour F. Hollande à respecter sa promesse de baisse de ce dernier pour pouvoir se représenter à la charge qu’il occupe, il faut souligner que les Français ont mille fois raison de s’en préoccuper. En effet, toutes les analyses faites par les sciences sociales de la situation de chômeur indiquent qu’il n’existe dans la vie d’une personne guère d’autre grand malheur qui impacte autant la vie, à la fois du chômeur et de ses proches. L’image répandue dans certains médias du chômeur qui se la coule douce aux frais de Pôle Emploi est totalement démentie par toutes les enquêtes objectives des sciences sociales. Déjà rappelons qu’une bonne partie des chômeurs n’ont pas droit à des indemnités et qu’en moyenne ces indemnités permettent juste de ne pas être dans la misère. Dit simplement, les chômeurs sont malheureux de l’être, parce que, pour les adultes, le travail reste la façon normale de participer à la vie sociale et de gagner sa vie. Selon une étude de chercheurs de l’INSERM, on pourrait même estimer pour la France le surcroit de décès par an dû au chômage entre 10000 et 20000 par an. Il s’agit probablement d’une estimation basse quand on voit par ailleurs que les chômeurs sont aussi de gros fumeurs, et qu’il faut quelques années pour voir apparaître les conséquences de la consommation de tabac.

De fait, les politiques ont donc tout à fait raison de dire qu’ils se préoccupent en premier lieu du chômage parce que l’impact de ce dernier sur le bonheur ou le malheur des Français est encore bien plus grand en réalité que ne le pensent la plupart des gens, et sans doute la plupart des politiciens de l’heure. Les constituants de 1946 et de 1958 l’avaient d’ailleurs bien compris, puisque le droit au travail avait été inscrit alors comme un droit fondamental des citoyens français. La crise des années 1930 avait alors rendu les politiques bien plus sages qu’ils ne le sont aujourd’hui. 

De quoi cette logique derrière la hiérarchisation des sujets -Bruno Le Maire, mais aussi d'autres personnalités ayant fait de la lutte contre le chômage une priorité de l'année à venir- est-elle le symptôme selon vous ?

Les élections régionales ont été sans doute édifiantes. Les hommes politiques ne sont pas idiots, et ils voient  bien à longueur de sondages et sans doute aussi d’entretiens avec leur base électorale que les Français sont préoccupés – à juste titre – par le chômage de masse. Ils voient bien que celui qui donne un espoir crédible sur ce point peut gagner la bataille présidentielle. Le FN a d’ailleurs déjà  sur ce point ses solutions protectionnistes, et il n’est pas possible d’aller à la bataille présidentielle sans rien lui opposer d’un peu sérieux  sur ce point – ou, alors, on veut vraiment qu’il gagne….

Par ailleurs, sur le chômage, les élites politiques et économiques ont joué double jeu : elles disent faire du chômage leur première préoccupation, mais elles seraient très embêtées sur le plan économique si le chômage baissait  vraiment. En effet, dans le cadre de la zone euro, un haut niveau de chômage dans un pays est un outil bienvenu pour les dirigeants d’entreprise et plus généralement pour les pilotes de l’économie nationale pour faire baisser les revendication salariales des personnes ayant un emploi et pour baisser les salaires d’embauche des nouveaux entrants sur le marché du travail. La situation de crise de l’emploi permet aussi d’introduire des réformes structurelles du marché du travail, qui permettent de payer moins les salariés pour obtenir plus d’efforts de leur part. C’est ce qu’on a vu dans toute l’Europe du sud depuis 2010, et auparavant en Allemagne au début des années 2000. Ce qu’il faut reprocher aux hommes politiques français, c’est leur incapacité à clarifier la stratégie suivie. Ils font comme les autres dirigeants de l’Europe du sud de la « dévaluation interne », mais sans assumer du coup qu’un chômage élevé se trouve fonctionnel à cette stratégie d’ajustement à la baisse des salaires, revenus et prix pour sauver les sites nationaux de production.

Aujourd’hui, en France, dans le cadre de la zone Euro, il existe en effet une contradiction entre la baisse du chômage et la compétitivité de l’industrie française à l’exportation. En effet, si le chômage baisse, les salaires de ceux qui ont un emploi  vont augmenter, parce que les patrons n’auront pas ce moyen de pression du chômage pour refuser toute hausse de salaire. Cette hausse des salaires est nocive dans le cadre de la zone Euro – où il n’y pas de dévaluation possible – à la compétitivité. De fait, la politique de F. Hollande échoue apparemment aussi sur ce point. En effet, on a appris récemment qu’une bonne partie du CICE a été utilisée dans les entreprises qui allaient bien pour augmenter les salaires, et non pas pour investir ou pour baisser les prix à l’exportation.  En ce sens-là le chômage n’a pas encore été assez élevé (sic) en France pour dissuader tout salarié de demander une hausse de salaire…  Il aurait été moins cruel pour les chômeurs, dont la triste condition sert largement à effrayer les autres salariés, de bien expliquer à tous les salariés français que leurs revenus ne devaient pas augmenter au nom des parts de marché de l’industrie française à l’exportation. Il est vrai que cette explication supposerait que certaines charges des salariés, comme le logement, n’augmentent pas par ailleurs.

Lutte contre la mortalité routière par Jacques Chirac, plan contre la douleur... Quelles sont d'après vous les principales actions politiques de ces dernières années qui ont pu améliorer incontestablement la vie des Français ?

Il ne doit pas y en avoir beaucoup. En effet, les Français apparaissent régulièrement dans les enquêtes d’opinion internationales comme un cas à part. Nous nous déclarons encore plus pessimistes et plus malheureux que ce que devrait induire notre richesse collective et l’état de notre économie. On pourrait cependant citer la suppression du service militaire obligatoire, qui a dû soulager bien des gens sur le moment. On peut citer en effet la lutte contre la mortalité routière, et en même temps souligner l’ambiguïté des résultats de cette lutte. Certes, il y a des gens qui ont été sauvés d’un accident de la route, mais, probablement, ils ne le savent pas et ne s’en réjouissent donc pas ! Par contre, il y a des millions de conducteurs qui sont énervés contre les nouvelles réglementations, contre les radars, contre le flicage. La baisse de l’accidentologie – une très bonne chose en effet - a été en quelque sorte imposée aux conducteurs français qui n’en voulaient pas vraiment. Il n’y a pas eu en effet dans notre pays un changement des mœurs au volant. L’automobiliste moyen n’est pas devenu plus poli, plus attentionné à autrui, ou n’a pas gagné en bon sens. C’est peut-être là une illustration du drame que vivent les hommes ou femmes politiques contemporains, en effet, pour beaucoup de politiques publiques, ils ne peuvent s’appuyer sur une large volonté collective de changement pour le mieux. 

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