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Un an après les émeutes qui ont secoué Londres et d’autres villes anglaises, les problèmes ont-ils été réglés ?
Un an après les émeutes qui ont secoué Londres et d’autres villes anglaises, les problèmes ont-ils été réglés ?
©Reuters

So British ?

Un an après les émeutes de Londres, les Britanniques ont tourné la page de leur modèle multiculturaliste

Les Jeux olympiques sont dans toutes les têtes en Grande-Bretagne. Il y a exactement un an, l'ambiance était moins festive : après la mort d'un noir, plusieurs villes s'étaient embrasées. Le pays préfère désormais au terme "multiculturalisme", celui de "cohésion nationale".

François Durpaire

François Durpaire

François Durpaire est historien et écrivain, spécialisé dans les questions relatives à la diversité culturelle aux Etats-Unis et en France. Il est également maître de conférences à l'université de Cergy-Pontoise.

Il est président du mouvement pluricitoyen : "Nous sommes la France" et s'occupe du blog Durpaire.com

Il est également l'auteur de Nous sommes tous la France : essai sur la nouvelle identité française (Editions Philippe Rey, 2012) et de Les Etats-Unis pour les nuls aux côtés de Thomas Snégaroff (First, 2012)

 


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Atlantico : Un an après les émeutes qui ont secoué Londres et d’autres villes anglaises, la fête olympique bat son plein. Est-ce à dire que les problèmes ont été réglés en Grande-Bretagne ?

François Durpaire :Non, les problèmes n’ont pas été réglés, mais il y a eu ces derniers mois beaucoup de débats sur le multiculturalisme en Angleterre.

Outre le temps des débats, il y a le temps des médias. Pourquoi ces révoltes urbaines – le terme d’émeutes est plutôt utilisé par les médias, les chercheurs préférant le terme de révolte – ne sont-elles pas au cœur de l’actualité ? Parce que les Jeux olympiques sont justement une fête du multiculturalisme, pas seulement une fête du sport. Ce n’est donc pas une occultation de la part des médias anglais. On est dans un moment où on fête la réussite du multiculturalisme, pas son échec.

Les JO ont été gagnés en partie sur le multiculturalisme. Il faut se rappeler que le dossier technique de Londres était jugé légèrement inférieur à celui de Paris, et que le gros rattrapage au cours du dernier mois a été dû au fait que les Anglais ont convaincu le CIO en disant « nous sommes un pays multiculturel, nous sommes la ville des 300 peuples, des 300 langues ». Ça a été dit et redit dans tous les discours.

Rappelez-vous aussi le clip de présentation des JO : il était résolument multiculturel et tranchait avec le clip français. Quand la France présentait la baguette de pain, eux détournaient tous leurs symboles nationaux pour les replacer dans un contexte multiculturel.

On est donc actuellement dans un moment de fierté concernant le multiculturalisme. Si dans trois mois il y a de nouvelles révoltes urbaines, on sera à nouveau dans le temps du doute.

Outre le temps des médias, qu’est-il ressorti des débats menés ces derniers mois ?

Le pool d’idées de cohésion, de « britishness », de "ce qui nous fait Grand-Bretons", a été renforcé. On connait les propos des politiques contre les excès du multiculturalisme, mais au-delà de ça, des chercheurs comme VS Naipaul, le prix Nobel trinidadien, ont également parlé de « racket multiculturel » pour désigner les excès du multiculturalisme.

Aux Etats-Unis, il y a en permanence un débat entre l’assimilation et le multiculturalisme. L’Angleterre, par contre, s’est demandé si elle n’est pas allée uniquement vers le multiculturalisme, au détriment de l’idée de cohésion, d’intégration.

Est-ce pour cela que David Cameron avait déclaré en février 2011 que le multiculturalisme était un échec ?

Pour faire simple, nous avons en France l’intégration, en Grande-Bretagne le multiculturalisme, et aux Etats Unis le débat entre les deux. David Cameron a donc cherché à rééquilibrer le débat – ce qu’avait commencé à faire Tony Blair.

La France, parfois, s’interroge sur son processus d’assimilation, sur sa politique d’intégration hyperpuissante qui provoque parfois l’inverse de ce qu’elle devrait – à force de dire « soyez Français », il est étonnant de voir la Marseillaise sifflée dans un stade de foot par des gens qui a 25 ans disent qu’ils sont Sénégalais alors qu’ils ne sont allé là-bas qu’une seule fois.

Du côté anglais, on se pose la question inverse : trop de multiculturalisme n’a-t-il pas créé une balkanisation ? Ils sont donc en train d’importer du Canada le concept de « community cohesion », de cohésion nationale, en se disant qu’ils sont peut être allé trop loin dans la diversité, notamment par l’utilisation de langues minoritaires à l’école, qu’il faut donc aller plus avant dans la recherche de ce qui fait leur cohésion.

Ces Jeux olympiques sont d’ailleurs intéressants car ils permettent de célébrer le multiculturalisme d’une manière différente de ce qui se faisait il y a seulement 2 ou 3 ans. Avant, le multiculturalisme servait à célébrer les différences. Aujourd’hui, il célèbre toujours les différences, mais pour dire « nous sommes tous membre d’une même communauté ». Ce discours, il y a quelques années, aurait semblé, notamment à la gauche britannique, peu respectueux de la diversité.

Le discours a donc changé, mais qu’en est-il dans la vie de tous les jours des Anglais ?

Il faut se garder d’une interprétation purement ethniciste des révoltes urbaines. La Grande-Bretagne s’inquiète d’une ségrégation urbaine, qui est une ségrégation socio-économique qui recoupe une ségrégation ethnique. On observe, comme en France, des inégalités avant tout économiques qui se traduisent dans l’espace.

L’interrogation ne porte donc pas seulement sur le multiculturalisme, mais aussi sur les progrès faits sur le plan de la ségrégation. Et là, les Anglais sont assez inquiets, car ils constatent que les inégalités tardent à se résorber. Il ne s’agit pas d’un travail réalisable en un ou deux ans, puisqu’il s’agit de repenser complètement l’espace, l’économie. Il s’agit de déségrégager l’espace.

Prenons l’exemple de l’école, au cœur des tensions. On dit qu’elle n’arrive pas à intégrer. La question qui se pose est donc : comment faire le vivre-ensemble, si on n’est pas d’abord dans un « apprendre-ensemble » ? Comment apprendre à vivre ensemble s’il y a d’un côté des écoles avec seulement des noirs et des enfants de Pakistanais et d’Indiens, et de l’autre des écoles avec seulement des blancs d’origine britannique ? La ségrégation urbaine empêche les enfants de se mélanger.

Il faut aussi renverser quelques préjugés sur l’Angleterre. Contrairement à l’idée que peuvent se faire les Français, toutes les enquêtes montrent que seulement 5% des musulmanes portent le voile. Cela représente 30 000 filles au maximum en Grande-Bretagne. C’est très minoritaire.

Et il est important de souligner la spécificité historique du multiculturalisme britannique. Aux Etats-Unis ou au Canada, il y a un multiculturalisme post-immigration, avec des gens qui viennent du monde entier et sont donc faciles à intégrer, car ils vivent la même expérience que les Irlandais avant eux. De l’autre côté, le multiculturalisme britannique est postcolonial, comme en France : il y a migration, mais elle vient de l’ancien empire. Cela pose des problèmes différents.

Comment la population réagit-elle face à ce multiculturalisme ? On a vu par exemple la montée en puissance de mouvements comme l’English Defence League (EDL).

Il y a un mouvement, qui n’est pas du tout nié, de revendication d’une unité nationale sur des bases britanniques. C’est quelque chose de fort. Il y a aussi un mouvement islamophobe, avec des tensions qui existent au sein de la société. Une partie de la population rejette le multiculturalisme.

Il y a donc débat. En allant dans les rues de Londres, sans faire une enquête sociologique poussée, on voit bien que tout le monde n’est pas d’accord : des Londoniens disent « non, ce n’est pas possible, notre unité passe par le britishness, la langue anglaise, l’histoire anglaise, sans l’ouvrir trop à la diversité » et d’autres pensent qu’il faut renforcer la diversité.

La réappropriation politique de tout cela a été de rééquilibrer le débat dans le sens de plus de cohésion. Toutes ces tensions doivent permettre de rééquilibrer le multiculturalisme, pour peut-être qu’il soit moins poussé qu’il y a quelques années.

Mais il faut se rappeler que l’histoire britannique n’est pas l’histoire de France. Déjà à l’époque coloniale, il n’y avait pas l’idée d’une culture qui allait transcender les autres, contrairement à l’idée universaliste française. Un Kenyan n’était pas destiné à être le sujet de la reine et à être britannique dans un universel britannique. Ce sont des idées issues des Lumières françaises. Le respect des autres cultures pour ce qu’elles sont est donc assez ancien en Grande-Bretagne.

Propos recueillis par Morgan Bourven

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