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Edouard Philippe contre Laurent Wauquiez : le sens profond de la bataille pour le centre
©GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Union de la droite et du centre

Edouard Philippe contre Laurent Wauquiez : le sens profond de la bataille pour le centre

Par médias interposés, le Premier ministre et le chef des Républicains se sont livrés à une passe d'armes ces derniers jours.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico :  Par médias interposés, Edouard Philippe et Laurent Wauquiez se sont livrés à une passe d'armes ces derniers jours. Entre la "droite Trocadéro"  de Philippe à l'encontre du Président de LR et la "droite Solférino" que ce dernier assène en retour au Premier ministre, l'ambition des deux leaders semble être de convaincre le centre, en témoigne l'expression de Laurent Wauquiez dans un récent entretien qui a tenu à rappeler que LR visait "l'union de la droite et du centre". Qu'est-ce que cet affrontement dit sur ce qu'est aujourd'hui le centre, en tant qu'électorat comme en tant que référence politique ?

Jean Petaux : L’échange que vous mentionnez ne brille ni par sa densité intellectuelle ni par son contenu politique. On savait depuis longtemps que la politique consistait, parfois, à « faire des ronds dans l’eau » en l’absence de grande vision ou en présence d’immobilisme érigé en doctrine (exemple passé à la postérité sous la IVè République : le gouvernement Laniel). Si, désormais, la politique consiste aussi à faire des « rimes en O » c’est le degré zéro qui entre dans la ligne de mire. D’autant (faut-il le rappeler à Laurent Wauquiez ?) que le PS a quitté la rue de Solférino depuis quelques mois maintenant et, en conséquence, l’association de la sensibilité de droite incarnée par l’actuel Premier ministre à l’ancien siège de ce qui fut longtemps la principale formation à gauche, n’a déjà plus grand sens. Alors que, a contrario, la « droite Trocadéro », celle de « Sens Commun » principale organisation de la manifestation « pro-Fillon » du 5 mars 2017 place du Trocadéro, dit bien ce qu’elle veut dire : c’est la droite la plus authentique, celle qui revendique clairement et sans réserve son adhésion à des valeurs traditionnelles et à un ordre strict qui s’y retrouve. Qualités auxquelles il faut ajouter un attachement fort à la souveraineté nationale, donc minimalement une réserve réelle et plus sûrement un rejet clair et net de toute forme de « supranationalité européenne intégrée ».

Vous avez raison de noter néanmoins que derrière l’affrontement rhétorique qui oppose Edouard Philippe à Laurent Wauquiez se pose la question de l’électorat centriste. Les électeurs centristes sont d’autant plus courtisés qu’ils représentent une part très intéressante du « marché électoral ». En premier lieu les électeurs qui se disent « centristes » sont aussi civiques. Les sondages, depuis de nombreuses années, montrent qu’il s’agit d’un électorat qui vote, qui aime voter et qui s’intéresse à la vie politique. Ce ne sont pas du tout des « invisibles » ou des « relégués ». En revanche s’ils votent et ne se réfugient pas facilement dans l’abstention, ils sont aussi volatiles. Ils ne traversent pas le champ politique en basculant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite (l’exemple très récent du conseiller régional Auvergne-Rhône-Alpes LFI Andrea Kotarac soutenant RN montre que c’est bien dans ce sens-là que s’opère le glissement, et non dans le sens inverse : on le sait d’ailleurs depuis Drumont et Doriot), les centristes restent en quelque sorte dans les couloirs du centre et passent du centre-gauche au centre-droit ou du centre-droit au centre-gauche. C’est la raison pour laquelle ils sont aussi choyés et courtisés par les leaders de blocs plus importants, car leurs voix sont « prenables » et leur ralliement possible.

Dans le prolongement de ce constat, les élections Européennes sont particulièrement propices à ces déplacements au sein du Centre. Sans véritables enjeux politiques nationaux (la question de savoir qui entre LREM et RN va finir sur la première marche du podium est certes un enjeu mais il s’estompera vite passée l’élection), les Européennes encouragent aux « petites migrations électorales » entre le centre-droit et le centre-gauche. Le fait que Laurent Wauquiez retrouve tout d’un coup la mémoire et réactive l’appellation de la primaire de la droite de l’automne 2016  (« primaire de la droite et du centre ») souligne l’intérêt et l’attention que le patron de LR veut montrer à l’égard de ses partenaires éventuels. L’ennui c’est qu’il n’y en a plus beaucoup « dans la boucle ». L’UDI avec Jean-Christophe Lagarde et Louis Giscard d’Estaing a décidé de se compter. Les sondages les montrent très bas (environ 2% des voix) mais ces quelques miettes, ajoutées au score de la liste Bellamy auraient pu augmenter le résultat de cette dernière de quelques milliers de voix et ainsi faire moins mauvaise figure. Ces voix centristes-là manqueront à LR au soir du 26 mai.  De la même manière, la frange « juppéiste » qui constituait un tiers de l’électorat du second tour de la primaire « de la droite et du centre » fin novembre 2016, est, elle aussi, partie. Et ce ne sont pas les quelques « retours de maires prodigues » LR (Nice, Reims, Toulouse) qui vont ramener beaucoup de suffrages à la liste Bellamy, non plus. Compliqué de vouloir élargir vers le centre son audience quand on passe son temps à bétonner son flanc droit pour éviter qu’un Dupont-Aignan ne vienne braconner sur vos terres et surtout contenir la toujours possible migration d’une partie de l’électorat LR vers le RN…

Ce mercredi 15 mai, Laurent Wauquiez a tenu un meeting en présence de Gérard Larcher et Valérie Pécresse, deux personnalités de l'aile la moins à droite du parti LR. Jusqu'à quel point le parti de droite peut-il compter sur cette aile pour aller chercher des voix parties à LREM ?

C’est une opportunité que Wauquiez, vu l’état de son parti et de son électorat, n’a pas voulu manquer. Il a stratégiquement bien fait. De ce point de vue le choix de la tête de liste s’avère plutôt judicieux et avisé. Si Laurent Wauquiez s’était mis en première ligne dans cette élection, son effet « répulsif » à l’égard d’une partie des adhérents LR se reconnaissant dans la ligne Pécresse et d’une partie des électeurs de droite (a fortiori) aurait joué pleinement. En privilégiant la figure d’un intellectuel conservateur au discours policé et beaucoup plus lisse que celui de son mentor politique, ce dernier a laissé ouverte la « possibilité d’une convergence » entre les différentes composantes de son parti. Il n’a pas clivé pour le coup lui qui est un fervent tenant de cette méthode.

De là à en conclure qu’une fois rassemblée la « famille LR » (Wauquiez, Pécresse, quelques maires hier considérés comme « macron-compatibles » et cités plus haut… mais quid par exemple de Xavier Bertrand totalement silencieux pendant cette campagne et réfugié en un splendide isolement dans son fief des Hauts-de-France ?) la prochaine étape consisterait à récupérer chez LREM les électeurs LR qui s’y sont « perdus », c’est une toute autre histoire. D’une part il est évident que Laurent Wauquiez n’a pas envie de voir se renforcer le courant « Libre ! » de Valérie Pécresse qui engrangerait sur sa ligne politique un électorat pouvant peser dans les équilibres internes au sein de LR. D’autre part sur certains points, justement comme la question européenne, l’électorat juppéiste par exemple qui a tourné le dos à la ligne Wauquiez majoritaire à LR n’a aucune raison de revenir au bercail. L’ambition européenne d’Emmanuel Macron arrime des personnalités comme Jean-Pierre Raffarin, Françoise Grossetête, vice-présidente sortante du PPE ou encore l’ancienne maire de Strasbourg Fabienne Keller à la liste LREM, soit comme soutiens soit comme membres. L’électorat, favorable à cette composante, ne se comportera pas différent que les personnalités que je viens de citer.

Au-delà des guerres pragmatiques, quelles lignes de fractures plus idéologiques peut-on lire entre les centristes proches de LR et ceux proches de LREM ? N'y a-t-il pas notamment une forme de séparation sur la question du conservatisme ? 

Sans doute. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on met dans ce mot « valise »… Plus prosaïquement je dirais en tout premier lieu que les fractures ne sont pas non plus des arrachements ou des amputations. Si fractures il y a elles sont sans déplacement et peuvent donc être assez facilement consolidées. Ce qui tient lieu de plâtre ici, ou d’atèle, c’est plus l’intérêt électoral à court ou moyen terme sur d’autres élections à venir qui vont suivre les Européennes du 26 mai prochain. En tout premier lieu, sur l’agenda, les Municipales du mois de mars 2020. Comme il s’agit de politique il n’est pas question de mettre en avant la question des alliances municipales à venir, celle des sièges à se répartir et à partager dans la constitution des listes municipales soit des équipes sortantes soit des coalitions formées pour (re)conquérir telle ou telle ville. Ces choses-là seraient par trop « vulgaires » ou « triviales ». Alors on évoquera des convergences programmatiques et des projets ou contrats de mandatures : toutes notions plus nobles bien évidemment. Mais les acteurs savent bien qu’il ne s’agit-là que d’habillage. La réalité est tout à la fois plus simple et plus brutale : « combien pèses-tu toi et tes amis ? », « tu es avec moi ou contre moi ? », « tu passes une alliance ou pas ? » et « à quel prix ? ». C’est bien la raison pour laquelle les fractures éventuelles aujourd’hui doivent pouvoir être « réduites » rapidement sans une longue période d’immobilisation ou de rééducation pour réapprendre à « marcher ensemble »… Pas forcément d’ailleurs en effet avec celles et ceux de « La République En Marche ».

Quels sont les enjeux électoraux derrière cette bataille pour le centre ? Concernent-ils particulièrement les Européennes ?

Je viens d’y répondre pour partie : les Municipales de 2020 bien évidemment mais surtout la prochaine Présidentielle de 2022. Emmanuel Macron, après un assez long silence et une réflexion volontairement appuyée sur une forme de spontanéité destinée à montrer la sincérité, a répondu à Laurence Ferrari, lors de la conférence de presse du 25 avril 2919, qu’il se moquait de l’échéance de 2022… La réalité est évidemment toute différente. Cette préoccupation est naturellement au cœur de ses priorités. Et d’ailleurs il n’y a là ni scandale ni surprise. Pour au moins trois raisons. La première procède de ce que j’appellerais la « différenciation mimétique ». Tout comme François Mitterrand était littéralement obsédé par la présidence de Charles de Gaulle (deux mandats comme lui mais contrairement au Général deux élections au suffrage universel) et ne faisait rien d’important sans que cela soit potentiellement comparable à un acte de son glorieux prédécesseur, Emmanuel Macron apporte un soin presque maniaque à ne rien faire comme son prédécesseur direct : François Hollande. Donc puisque ce dernier a été empêché de se représenter, l’actuel président fera tout pour qu’il en aille différemment pour lui. La deuxième raison relève ce que je nommerais le « projet historique ». Emmanuel Macron n’a pas renoncé à être un « grand Président ». Autrement dit il lui faut, forcément, deux quinquennats pour cela : dix ans pour transformer en profondeur son pays et donc, nécessairement, une réélection. La troisième raison s’inscrit elle aussi dans la durée mais elle appartient davantage au registre de l’institutionnalisation ou de l’organisation : passionné d’histoire politique contemporaine, Emmanuel Macron sait bien que le courant politique qui ressemble le plus au sien, dans l’histoire de la Vè République est le mouvement gaulliste. Ayant conquis le pouvoir par le haut, en 1958, grâce à la figure tutélaire du chef, les gaullistes ont mis près de vingt ans à s’implanter dans l’ensemble des différentes collectivités territoriales, à tous les niveaux de l’Etat. Ce n’est d’ailleurs qu’avec le RPR de Jacques Chirac, qui était plus un « Rad-Soc » qu’un authentique gaulliste, que les grandes villes (hormis Bordeaux avec Chaban dans un contexte très particulier) ont été, petit à petit, conquises par les (lointains) héritiers du Général. Emmanuel Macron  envisage donc les élections territoriales à venir (départementales et régionales) soit comme des « rampes de lancement » pour sa réélection en 2022 si elles ont lieu en 2021 soit comme des élections de confirmation de sa réélection, forcément triomphale, si elles ont lieu après les présidentielles de 2022). Alors la France sera « macronienne » des territoires au sommet…

On mesure ici l’importance finalement des Européennes du 26 mai prochain. Pas seulement parce symboliquement le parti du Président sortira renforcé ou affaibli selon que les « urnes de mai » auront placé la liste Loiseau en première ou en deuxième position (voire troisième, ce qui serait là pour le coup une vraie « claque » adressée au locataire de l’Elysée). Ces élections, parce qu’elles sont les véritables premières du quinquennat Macron (définitivement il faut considérer que les législatives placées comme elles le sont depuis 2002, cinq semaines après les présidentielles, n’ont aucune espèce de valeur politique « objective ») sont plus qu’un « baptême du feu », ce sont déjà les premières d’une séquence ininterrompue, faite de quatre élections (municipales, départementales, régionales et sénatoriales) qui vont nous emmener aux prochaines présidentielles. Sauf inversion du calendrier électoral ou dissolution de l’Assemblée.

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