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Le site d’information américain Popular Science a décidé de supprimer la possibilité pour les internautes de publier des commentaires.
Le site d’information américain Popular Science a décidé de supprimer la possibilité pour les internautes de publier des commentaires.
©Reuters

Trollesque

Écrire des commentaires rend-il con ? Le retour

Qui n'a jamais lu un débat virulent et insensé à la suite d'un article tout ce qu'il y a de plus modéré ? Ce phénomène de la dérive des commentaires sur le web est si fort qu'il a conduit le site américain "Popular science" à supprimer totalement la possibilité pour les lecteurs de réagir aux publications.

Atlantico : Le site d’information américain Popular Science a décidé de supprimer la possibilité pour les internautes de publier des commentaires en dessous des articles, au motif que ceux-ci ont généralement tendance à desservir le propos initial, en polarisant l’attention des lecteurs sur des questions autres, et virent souvent à la polémique. Cette décision est-elle méprisante à l’égard des lecteurs ? Le site se tire-t-il une balle dans le pied ?

Benoît Thieullin : Cette mesure étant radicale, voire excessive, elle intervient sûrement pour créer le débat. Ceci dit, le site met le doigt sur le problème de la modération des commentaires. Le fait de questionner leur statut est intéressant : il y a dix ou quinze ans, lorsque sont apparus les premiers fils de commentaires sur les sites des journaux, cela correspondait à une vraie avancée, dans un contexte de montée en puissance du web social, également appelé web 2.0. On constate que les fonctionnalités, les usages et les modes de contribution des gens, quels qu’ils soient, se sont sophistiqués. Mais bizarrement, les fils de commentaires ont peu évolué.

En mettant en place des outils de sélection intelligents, on rétrograde les commentaires inintéressants, dont au final la visibilité devient quasi nulle. C’est à cela que servent les systèmes de ranking, de scoring, de préinscription, etc. On peut de bien des manières régler le robinet à flux de commentaires, pour un résultat plus qualitatif. Voilà pourquoi il est excessif de fermer les commentaires : d’autres solutions existent. Et il est vrai que, de manière générale, et pour les sites des journaux notamment, on espère plus de nouvelles fonctionnalités participatives, qui puissent donner de meilleurs moyens au lecteur et au commentateur. Avant on lisait les commentaires ; aujourd’hui on se contente d’en regarder le nombre, et on lit éventuellement les cinq derniers (à la condition que le site ait mis en place un système de sélection).

Si les journaux laissent les fils de commentaires ouverts, c’est tout simplement pour ne pas passer pour des ringards. Quelle que soit la réputation du média, les commentaires de mauvaise qualité sont partout : poujadistes, populistes, haters, trolls… On s’aperçoit très vite que ce sont les mêmes personnes qui viennent déverser de tels commentaires, sur tous les médias. Ce constat ne doit pas signifier pour autant que les lecteurs n’ont pas leur mot à dire sur les articles qu’ils lisent. La réflexion doit porter sur les fonctionnalités.

Dominique Wolton : Si la popularité du site vient simplement de sa capacité à recueillir des réactions concernant ses articles, alors oui, sa décision est discutable. La question qui se pose n’est pas nouvelle : jusqu’où doit-on donner un droit d’expression critique aux lecteurs ? Sur le principe, c’est une excellente idée que de leur laisser la possibilité de critiquer. Le problème sur internet est le suivant : quelle est la proportion entre l’ouverture à la critique induite par l’extension de la capacité d’expression que représente internet, par rapport au fait qu’une expression généralisée de la critique ne garantit pas nécessairement la qualité ? On a tendance à se baser sur un mauvais paradigme consistant à dire que plus il y a d’expression, plus cela est démocratique. C’est là qu’une perversion et un risque de dégradation de l’idée d’égalité démocratique se mettent en marche. Tout le monde a le droit d’avoir une opinion, c’est le fondement de la démocratie. Mais à partir de quand cette opinion passe-t-elle du domaine privé au domaine public ? Internet rend la frontière beaucoup plus difficile à distinguer. Ce n’est pas parce que tout le monde peut s’exprimer que la démocratie est assurée : on ne peut pas dire que le fait de freiner la capacité d’expression sur les sites d’information revient à pratiquer la censure.

Guilhem Fouetillou : Chez Linkfluence, au regard de notre capacité à observer les contenus sur le web et à étudier leur viralité, nous constatons que les espaces de commentaires sur les médias ont toujours été des espaces de très faible visibilité. C'est-à-dire que plus un canal bénéficie d’une audience large et peu engagée, plus l’exposition de ses commentaires sera faible, quel qu’en soit le nombre. Le phénomène naturel que nous observons est le suivant : plus le site ou le blog est spécialisé et engagé, plus le taux de participation et de lecture des commentaires est fort. Ce taux d’engagement chute drastiquement sur les mass media.

La pratique du commentaire vient de l’essence conversationnelle du web et d’une pratique de production communautaire réalisée par des experts. Il est intéressant de constater qu’à partir du moment où on laisse au lectorat la capacité de réagir sur des sujets généralistes et polémiques, le caractère vertueux des commentaires dans les espaces spécialisés s’inverse pour devenir un cercle vicieux : polarisation des débats, opposition des extrêmes… Résultat, les gens perçoivent ces fils de commentaires comme des espaces de peu d’intérêt, ou bien s’y rendent comme on va au zoo, regarder des hurluberlus se taper dessus.

Les choses ont légèrement changé à partir du moment où les journaux ont commencé à éditorialiser les commentaires : ils ont réussi, via une curation, une sélection et en n’affichant plus un ordre chronologique, à relancer quelque peu l’intérêt de la chose. De toute façon, dès que le média procède à une pagination du fil de commentaires, dès la deuxième page l’audience est divisée par cent, voire mille, par rapport à celle de l’article.

Faut-il entendre par cette décision que les lecteurs rabaissent plus les débats qu’ils ne les font progresser ? Le principe du commentaire sur internet présente-t-il des vertus ?

Benoît Thieullin : Le principe du commentaire présente des vertus, mais pas n’importe comment. Un débat physique, qui se tient dans la réalité comporte des règles structurantes, dites ou non dites. Il faut inventer la même chose sur internet. Ouvrir un fil de commentaires, cela ne veut pas dire qu’on l’ouvre à n’importe qui, n’importe quand et sur n’importe quel sujet. Il faut pour cela enrichir les fonctionnalités, qui pourraient consister à signaler une coquille, suggérer des liens pour enrichir le contenu de l’article, etc. Une discussion sur internet fonctionne bien quand on parvient à lui donner des objectifs et à la structurer.

Les médias n’ont pas toujours les moyens financiers pour procéder à la sélection des commentaires. Les grands journaux français sous-traitent pour la plupart auprès d’agences la relecture « à la pelle » des commentaires, et celles-ci se chargent surtout de supprimer les remarques outrancières, sans s’interroger sur le fond. Alors que le bon commentaire devrait se faire entre le journaliste et ses lecteurs. En définitive, le commentaire de bas de page est devenu pour les médias la « soupape participative », pour se donner une image ouverte et interactive, sans aucun traitement derrière en réalité. Résultat : on ne lit quasiment plus les commentaires de bas d’article.

Dominique Wolton : Tout dépend de qui produit ces commentaires. Par comparaison, on dit souvent qu’internet est formidable, car n’importe qui peut accéder aux connaissances du monde (on le voit d’ailleurs avec le phénomène des universités en ligne) ; sauf que si l’on ne dispose pas des informations et des connaissances nécessaires pour trier et comprendre le contenu auquel on a accès, alors internet ne sert à rien. La question, ici, porte donc sur la qualité d’expression des commentateurs. On en revient à l’intérêt d’internet : on peut tout critiquer ; et à l’inconvénient : des gens s’expriment sans intermédiaire et sans compétences professionnelles et culturelles. Internet n’a pas comme par miracle introduit l’égalité dans les compétences. L’utopie est belle, mais elle suppose que tout le monde soit en capacité d’avoir une vision sur tous les sujets. Cette idée d’égalité est inconsciemment induite pas le principe d’égalité politique. Mais c’est oublier que l’égalité politique est encadrée par des règles et des institutions ; elle ne se fait pas n’importe comment. Sur internet, ces garde-fous n’existent pas.

Guilhem Fouetillou : A partir du moment où l’on traite de sujets d’expertise, c’est-à-dire communautaires, les vertus sont évidentes : échange, co-construction, collaboration… Sur les médias de masse, force est de constater que l’intérêt est très limité. Le commentaire, qui est fait pour entrer en interactions avec l’auteur ou les autres commentateurs, est de plus en plus utilisé comme une tribune d’affichage.

Faut-il donc, dans certains cas, supprimer la possibilité de poster des commentaires ?

Guilhem Fouetillou : Les chiffres et l’analyse ne permettent pas de trancher cette question-là. Cela relève de l’avis personnel, et c’est au média lui-même d’évaluer l’effort que cela représente, l’impact sur son image… Ce qui est évident, c’est que le fait qu’un média américain franchisse le cap vient porter un coup à l’utopie originelle du web. Cette décision de fermer les commentaires peut paraître choquante, mais il faut savoir que l’internet d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec l’utopie de départ. Cet espace est majoritairement commerçant et monétisé. Dans la mesure où un journal papier ne peut pas imprimer l’intégralité des courriers des lecteurs, celui-ci peut appliquer la même logique aux commentaires sur le web. Ces médias devraient se demander ce que ces commentaires apportent à leurs contenus. Leur posture est en général trop dogmatique, ils se retiennent de limiter le flux, au prétexte que ce serait aller contre la nature même d’internet. Il faut dépasser les considérations idéologiques pour regarder concrètement ce que cela apporte.

« Commenter inclut une notion de raisonnement et d’argumentation que l’on ne trouve pas toujours. […] Une solution pourrait être de fermer tout simplement les commentaires sur les sites d’actu », écrivait dans Atlantico Alban Martin, maître de conférence associé au Celsa. Est-il réactionnaire et/ou réaliste d'interdire les commentaires ?

Benoît Thieullin : L’idée n’est pas de revenir au « courrier des lecteurs » : ce n’est pas en fermant la fonctionnalité que l’on résoudra le problème, car on perdrait quelque chose. Ce que dit Alban Martin est juste, et amène à réfléchir sur ce qu’est un commentaire internet : signaler une coquille, ce n’est pas la même chose que chercher à compléter l’information délivrée dans l’article. Le commentaire gagnerait en valeur s’il s’inscrivait dans un échange avec l’auteur de l’article. Problème : on ne peut pas échanger avec deux-cent personnes. Il faut donc investir pour pouvoir sélectionner les commentaires constructifs.

Dominique Wolton : La question est plus compliquée qu’une opposition ente les « pro commentaires », qui seraient démocratiques et progressistes, et les autres, qui seraient réactionnaires. Plus les commentaires sont nombreux, plus s’impose la nécessité d’un intermédiaire. Cet intermédiaire a pour nom « journaliste ». Et si on crie à la trahison parce que ce tri est fait par un journaliste, et que celui-ci se retire totalement de cette fonction, alors cela veut dire qu’il ne sert à rien. Le journaliste n’est pas un citoyen comme un autre ; il a une responsabilité, une compétence et une aptitude. La démagogie ambiante consistant à dire que plus il y a d’information en circulation, moins les journalistes sont utiles, est stupide. Autrement, cela voudrait dire que plus la connaissance est accessible sur internet, moins les professeurs sont utiles. Pour sauver l’information journalistique, il faut accompagner le mouvement d’extension des médias participatifs d’un mouvement de valorisation.

Le psychologue John Suler évoque dans ses travaux « l’effet de désinhibition en ligne ». L’anonymat révèle-t-il la nature profonde des personnes qui postent des commentaires virulents, parfois injurieux, ou fait-il tout simplement perdre de vue toute exigence argumentative ? Pour élever le débat sur internet, faudrait-il interdire l’anonymat ?

Benoît Thieullin : C’est les deux. L’anonymat est un point sensible de l’internet et malgré les dérives qu'il peut parfois engendrer (mais qu'on a tendance a surévaluer d'ailleurs), il doit rester un droit. On ne pourra jamais le supprimer, car on n’en a pas les moyens. Par contre les journaux peuvent se prémunir contre les trolls et les haters en autorisant uniquement les abonnées, par exemple. Sur le site Mediapart, seuls les abonnés sont autorisés à s’exprimer, sans anonymat, avec un succès mitigé d’ailleurs : la qualité n’est que légèrement supérieure. L’anonymat permet de se désinhiber dans une certaine mesure, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut le supprimer sur internet ; c’est une liberté qui permet de prendre la parole et qui doit être préservée.

Dominique Wolton : Nous vivons dans une société de droit, où les êtres sont responsables de ce qu’ils font. Si on valorise l’anonymat, cela suppose que la construction juridique qui nous vient du droit romain ne vaut rien. L’anonymat constitue une porte ouverte à toutes les dénonciations. Et n’oublions pas que la caractéristique principale d’internet n’est pas d’être un média privé, mais public. Comment imaginer que la production, la distribution, et l’interaction des informations puissent échapper à toute règle sociale ? En quoi est-il plus responsable de se cacher dans l’anonymat ? Sans anonymat, et avec la conscience de cette responsabilité, on élèverait considérablement la qualité des commentaires qu’on peut lire à la suite des articles publiés sur les sites d’information.

Dans une dictature, le recours à l’anonymat relève de l’évidence, mais en démocratie… ? On est en droit d’utiliser des pseudos, mais gardons à l’esprit que la vraie liberté d’expression, ce n’est pas que n’importe qui puisse dire n’importe quoi, n’importe comment sur n’importe quel sujet sous le couvert d’un pseudo. Cette illusion participe de l’utopie de communauté transparente, qui accompagne l’humanité depuis les origines. Sauf que ce type de communauté se rapproche du totalitarisme. La démocratie est contraignante de par ses règles, mais les utopies selon lesquelles on pourrait vivre sans règles sont dix fois pires, puisque qu’elles n’intègrent pas de contre-pouvoirs. Avec l’internet participatif que nous connaissons actuellement, n’importe quel quidam peut se prendre pour le roi du pétrole. Or ce n’est pas le cas. La loi dans l’espace démocratique n’est pas répressive, elle est au contraire un principe de protection et d’émancipation.

Depuis que la possibilité pour les internautes de commenter des articles a été introduite, observe-t-on une radicalisation des propos ?

Guilhem Fouetillou : On n’observe pas de radicalisation. Ces commentaires constituent un spectre déformant. Deux espaces bien distincts existent : l’un, de polémique, l’autre, d’expertise. Internet est à l’origine l’œuvre de militaires et de scientifiques. C’est un lieu de partage de la connaissance, avec des collèges d’experts qui se forment autour de tous les sujets possibles et imaginables. Il suffit de regarder les communautés (cuisine, culture, loisirs créatifs…) pour voir que les espaces de commentaires sont très vertueux, avec des contributions qui se veulent constructives.

Sur les mass media, on observe des stratégies d’occupation de l’espace par des minorités qui cherchent à faire du bruit. Le fait que les grands médias attirent les trollers de bords politiques extrêmes répond à une stratégie plus ou moins régulée et organisée. Ils pensent qu’il s’agit de territoires numériques de forte exposition.

Il n’existe donc pas de corrélation entre le grand nombre de commentaires virulents que l’on peut lire et la montée de certains extrêmes dans la « vraie vie » ?

Guilhem Fouetillou : Non, car ce sont des stratégies qui n’ont aucunement valeur de représentativité. Elles donnent l’impression de la masse, mais restent le fait d’une minorité. Disons que ce n’est pas une question de même nature que celle de la libéralisation de la parole, comme c’est le cas sur Facebook. Sur ce dernier, tout se joue sur une hésitation entre l’espace public et l’espace privé. Une zone d’ombre perdure en effet sur le caractère durable du « statut » public, qui sera archivé à jamais dans les méandres de la mémoire universelle du web, alors que la production dudit message demande le même effort via la messagerie privée. Mais c’est encore un autre sujet.

Quelles seraient les solutions à envisager pour optimiser la qualité des commentaires ?

Guilhem Fouetillou : Vu que les commentaires ne sont plus vraiment dans une logique de discussion, le mieux est de permettre aux lecteurs eux-mêmes de les noter, de telle sorte que les plus intéressants « remontent ». La solution la plus intéressante reste alors l’éditorialisation par les journalistes eux-mêmes, qui choisissent de mettre en avant les quelques commentaires qui, selon eux, apportent quelque chose en plus.

Il reste de toute manière un fond d’hypocrisie, dès lors qu’on laisse publier 700 commentaires que personne ne lira, au motif de la liberté d’expression. Aujourd’hui, tout citoyen a la possibilité d’animer un média qui, potentiellement, a le même impact qu’un article du Monde publié sur le web : Twitter, Wordpress… Il ne relève donc pas du devoir des journaux et des sites d’ouvrir leurs tribunes à n’importe quel passant qui veut déverser son point de vue. Les médias craignent pour leur image, tout simplement, oubliant qu’à la base, l’espace de publication leur appartient. Car, tout compte fait, cela reviendrait à autoriser n’importe qui à entrer dans sa maison pour taguer les murs, tout en lui souhaitant la bienvenue.

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