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Durée du travail :  diagnostic courageux, propositions nébuleuses ?
©ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

La 35ème heure

Durée du travail : diagnostic courageux, propositions nébuleuses ?

Dans son intervention, et surtout dans ses réponses aux questions, Emmanuel Macron a écarté les solutions de facilité concernant l’augmentation du travail et a surtout insisté sur une « bataille » pour l’emploi.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico: Ne faut-il pas voir dans cette proposition une prise de conscience ?

Michel Ruimy:  Pour financer la baisse « significative » de l’impôt sur le revenu (5 milliards) et autres mesures, le président de la République a évoqué notamment la suppression de certaines niches fiscales pour les entreprises, la réduction de la dépense publique… mais a également évoqué le fait de faire « travailler davantage » les Français.

Derrière cette expression, Emmanuel Macron n’a ni voulu revenir sur les 35 heures, ni supprimer 1 ou plusieurs jours fériés. Sans repousser l’âge de départ à la retraite au-delà de 62 ans, il estime qu’une réforme est nécessaire pour allonger la durée effective de cotisation retraite à l’aide d’un système de décote incitant à travailler davantage mais sans obliger tout le monde à le faire, et sans pour autant modifier l’âge légal de départ à la retraite.

Une autre manière d’y arriver est de gagner la « bataille de l’emploi », d’envisager que plus de monde travaille c’est à dire réduire sensiblement le niveau du chômage. Un problème névralgique dont la résolution permettrait d’augmenter les cotisations.

Alors, au gouvernement, le futur président de la République a été aux premières loges pour constater l’échec de son mentor dans cette « bataille pour l’emploi ». L’ancien président de la République, François Hollande, qui avait lié la réussite de son mandat à l’inversion de la courbe du chômage, avait condamné ses ministres du Travail successifs - Michel Sapin, François Rebsamen et Myriam El Khomri - au supplice de Sisyphe : venir, chaque mois, présenter devant la presse les statistiques d’un marché de l’emploi toujours aussi fragile.

C’est pourquoi, le candidat Macron s’était bien gardé de s’engager aussi loin que François Hollande dans cet épineux pari. Un objectif fut tout de même fixé : arriver à un taux de 7% d’ici à la fin du quinquennat. Il a été réitéré hier, le cap du plein-emploi en 2025 ne changeant rien à cet objectif initial.

Pourtant, l’hydre du chômage de masse, un temps éclipsé par la cadence des réformes et les promesses de changement du « nouveau monde » macroniste, pourrait revenir tourmenter le gouvernement. Alors qu’il conviendrait de consacrer davantage de moyens pour ramener les chômeurs vers l’emploi, seule façon d’en finir avec le chômage de masse, le gouvernement préfère continuer à indemniser les chômeurs, à parler de formation et à les laisser en inactivité plutôt que d’utiliser les moyens consacrés à créer de l’activité. Cela n’a pas de sens !

En attendant, ne pouvant garantir les futures retraites de chacun, il préfère donner, à quiconque, sa part de responsabilité en lui laissant fixer sa durée effective de travail et, en conséquence, son niveau de retraite.

Celle-ci est-elle pour autant accompagnée de réelles propositions permettant d’inverser la tendance actuelle du chômage notamment ?

Certes, mais il ne faut pas rajouter des fractures là où notre Société n’en a pas besoin. Dans son discours quotidien, le président de la République se doit de faire attention à ne pas créer d’oppositions entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas. Car le chômage pourrait devenir, pour Emmanuel Macron, le symbole du mépris et de la déconnexion du « Président des riches » à l’encontre des chômeurs.

L’erreur du Président et du gouvernement est d’avoir cru que la croissance économique allait mécaniquement faire baisser le taux de chômage. Il s’agit là d’un raisonnement théorique car la réalité est, hélas, bien différente. Surtout quand la croissance économique ralentit comme aujourd’hui… Il faut donc changer de logiciel.

Par exemple, en faisant d’un de ses axes de réflexion, la formation des chômeurs et les non-qualifiés, le gouvernement se trompe de diagnostic : il postule qu'il existerait des emplois non-pourvus pour des métiers qualifiés à cause du manque de compétences adéquates sur le marché du travail. S’il existe bien sûr des emplois vacants, notamment dans certains secteurs (informatique, métiers pointus dans le domaine technique, restauration, commerce...), l’ampleur de ces offres non-pourvues est très faible, mais, surtout, toutes ne sont pas imputables à une inadéquation dans la formation des chômeurs. Notamment, certaines restent non-pourvues car elles concernent des emplois précaires, peu rémunérateurs et aux conditions de travail atypiques (horaires réduits, décalés ou fragmentés).

Or, aujourd’hui, la formation s’est imposée comme un objectif. Que ce soient pour les jeunes non-qualifiés, les chômeurs, en particulier ceux de longue durée, chacun reçoit l’injonction de développer son capital humain. Comme si les qualifications acquises créeraient d’elles-mêmes des emplois ! Cette croyance dans la formation absolue repose, en partie, sur un mirage statistique : les taux de chômage ont tendance à se réduire avec l’augmentation du niveau de diplôme. Augmenter la formation pour tous serait ainsi un moyen de réduire le taux de chômage global.

Le « hic » de ce raisonnement est l’oubli du caractère relatif de la formation. Un niveau de diplôme ne sanctionne pas un ensemble de compétences acquises. Dans une logique comparative, accroître son niveau de formation revient à passer devant les autres, devant ceux qui n’ont pas fait l’effort de se former. Avec une situation de l’emploi particulièrement dégradée, le chômage peut se voir comme un entonnoir dans lequel les chômeurs peuvent être plus ou moins éloignés de l’embouchure conduisant à l’emploi. Le chômage serait alors une sorte de file d’attente avec pour seule solution, d’essayer de doubler les autres. La formation serait le moyen privilégié pour améliorer sa place dans cette queue.

Par ailleurs, promouvoir l’amélioration du capital humain comme solution au problème du chômage relève d’une promesse bien fragile : que se passerait-il si tout le monde avance d’un pas dans une file d’attente ? Pas grand-chose malheureusement. En d’autres termes, la massification ne permet pas nécessairement de modifier l’ordre de la file d’attente mais de charger de nouveaux diplômes les chômeurs, avec les effets pervers de saturation du système scolaire - limites des capacités d’accueil dans l’enseignement supérieur -, de dévalorisation de diplôme car moins rares et de surqualifications des candidats à l’emploi avec leurs effets délétères sur le pacte social.

Ces mesures sont-elles à même de répondre, aussi bien aux préoccupations des Français, qu’aux besoins économiques du pays ? Qui sont les « gagnants » de ces annonces, et quels sont ceux qui pourraient être considérés comme « laissés pour compte » ?

Même si les propositions d’Emmanuel Macron avaient été plus ou moins éventées la semaine dernière, il en ressort une sensation de grand flou.

Concernant la baisse d’impôts, le président entend répondre à « l’exaspération fiscale » exprimée par les Français lors du Grand débat. Il n’a toutefois pas souhaité donner de précisions techniques. Quelles nouvelles tranches pour l’impôt sur le revenu ? Pour quel niveau d’imposition ? Sur la réforme des retraites, il a réaffirmé sa volonté de rebâtir un système de retraite « juste » en créant un régime universel par points et sur les pensions de retraite et une réindexation des retraites, inférieures à 2 000 euros, sur l’inflation, dès le 1er janvier 2020. Tout cela, pour ça.

Certaines mesures sont toutefois les bienvenues comme la « retraite minimale » de 1 000 euros pour une carrière complète ou la reconduction de la prime exceptionnelle de fin d’année. Mais, il y a les « grands oubliés » de la Nation que sont les travailleurs pauvres, les agriculteurs, les temps partiels, les précaires, une partie des retraités et ceux qui vont travailler en prenant leur voiture.

Concernant les entreprises, le rétablissement de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune, une des grandes revendications des « Gilets jaunes », le président a choisi de ne pas revenir dessus en précisant qu’il s’agissait d’une modification avec une contribution basée sur le patrimoine immobilier. Il a rappelé que l’exemption du patrimoine financier vise à encourager l’investissement, l’activité des usines, la production… Une « évaluation » des effets de cette réforme sera effectuée c’est à dire déterminer si les contribuables exonérés ont suffisamment investi dans l’économie française. Or, il ne faudrait pas qu’il puisse se lamenter en disant qu’on a beaucoup fait et donné pour les patrons et que ceux-ci ne jouent pas le jeu ! En outre, en supprimant certaines niches fiscales pour les entreprises mais pas pour les particuliers, cette initiative risque d’impacter leur compétitivité avec le risque d’accroître, le cas échéant, une baisse d’activité.

Au final, on attendait la fin de 4 mois de longs débats. Nous avons, à l’heure qu’il est, plus de questions que de réponses.

 

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