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Les craquelures au sein des partis les affaiblissent
Les craquelures au sein des partis les affaiblissent
©Reuters

Quand les coutures droite/ gauche pètent

Quelles sont les recompositions politiques possibles (mais sont-elles souhaitables) ?

Entre un PS qui se cherche une ligne conductrice, un UMP encore marqué par ses querelles de chefs, et des extrêmes politiques qui attirent des électeurs appartenant anciennement au bord opposé, le redécoupage du paysage politique et idéologique français apparaît de moins en moins comme une fiction. Analyse des scénarios.

Atlantico : Quelles sont aujourd'hui les principales incohérences idéologiques internes aux partis qui remettent en cause le traditionnel clivage gauche/droite ?

Jean Garrigues : Par définition les grands partis qui composent les grands courants que sont le parti socialiste et l’UMP sont des regroupements de tendances. Il y a plusieurs gauches et plusieurs droites. Il est évident, que ce soit au parti socialiste ou à l’UMP, il y a des tendances qui sont difficilement conciliables. Nous pensons tout de suite au Parti socialiste, où l’on observe que la tendance avec Manuel Valls et François Hollande est un courant qui est issu de la sociale démocratie et qui aujourd’hui s’est converti au social libéralisme car le pacte de responsabilité place le marché au cœur du projet politique, notamment avec l’allégement des charges des entreprises. Il est évident que ce courant qui prône la rigueur budgétaire, la restriction des dépenses publiques et l’alignement sur la politique européenne est critiqué non seulement par le Front de gauche et par les écologistes mais aussi par une gauche de la gauche. Elle s’est d’ailleurs manifestée lors de la nomination de Manuel Valls avec des idées qui sont beaucoup moins européennes, il faut voir que toute une partie de la famille socialiste avait voté contre le référendum sur la constitution européenne en 2005, et ce courant refuse l’Europe telle qu’elle se présente. Il prône une autre Europe plus sociale et pas une Europe des marchés, il est hostile à une politique de l’offre mais plutôt favorable à une politique de la relance par la hausse des salaires et par la relance de la consommation. Ce sont des sujets de frictions entre ces courants.

De plus, au sein du parti socialiste, il y a un courant beaucoup moins européiste que le courant hollandais, c’est ce que représente Arnaud Montebourg. Ce n’est pas du souverainisme mais c’est quand même une inflexion de l’Europe. C’est une conception davantage nationale de l’Europe que celle de François Hollande ou de Manuel Valls. Ces éléments sont des thèmes de division au sein de la famille socialiste. 

Nous retrouvons ces mêmes divisions au sein de l’UMP où il y a un courant qui se situe dans le prolongement de la campagne de Nicolas Sarkozy de 2012, c’est le courant de la droite forte. C’est un courant très libéral qui est sécuritaire, avec une politique de sécurité très ferme. Ce courant est très différent de la tradition chiraquienne qui s’incarne aujourd’hui dans une nébuleuse qui va d’Alain Juppé à François Fillon, un courant plus social, plus interventionniste que la droite forte. Ce sont deux droites très différentes qui se confrontent. Et on peut ajouter le courant de Laurent Wauquiez qui insiste sur la place des couches moyennes dans la société française. Une thématique que les autres courants ne soulignent pas. Nous avons à la fois une gauche et une droite très divisée.

Sur le fond de la politique économique, les tronc centraux de l’UMP et du Parti socialiste ne sont pas très éloignés l’un de l’autre. Le véritable clivage politique porte sur la questions de l’alignement sur l’Europe. Le courant central que Marine Le Pen appelle l’UMPS est européiste face à une extrême droite et une extrême gauche, qui eux sont favorables à l'autonomie d’une politique nationale. Le vrai clivage est entre les deux grands partis d’alternance d’un côté et les deux extrêmes de l’autre. C’est un paysage beaucoup moins uniforme.

Joseph Macé-Scaron : Il est loin le temps où Laurent Fabius montait à la tribune du congrès du PS pour apostropher ainsi Rocard et ses amis : "Entre le Plan et le marché, il y a le socialisme ". Aujourd’hui le ministre des Affaires étrangères est dans le gouvernement d’un homme, Manuel Valls, qui estimait, il y a encore peu de temps, que le mot "socialiste" devait être jeté à la rivière et il s’apprête à transformer nos ambassades en succursales de nos industries.

Car si le clivage gauche/droite demeure sur les grandes questions : l’Europe, le rôle de la BCE, le poids de la finance dans nos économies, la défense ou la mise à bas de notre protection sociale, la régulation ou non de la mondialisation…Il n’est pas ou peu représenté par les principales formations politiques. Le PS est passé directement du socialisme dans le verbe, héritage du molletisme, au social-libéralisme sans passer par la case social-démocrate. On n’a jamais vu en effet dans l’histoire une social-démocratie défendre les vertus d’une politique de l’offre. Au fond peu ou prou, pour le moment, le gouvernement actuel mène une politique qu’aurait pu mener François Fillon. De son côté, l’UMP a le choix entre deux lignes : le modèle allemand ou le modèle espagnol. Cette formation politique choisit tantôt l’un, tantôt l’autre et généralement à contretemps.


Le modèle allemand a réussi à la CDU puisqu’il a consisté à accompagner les réformes du SPD et même parfois à les défendre quand elles étaient proches de son projet. Résultat : la CDU a remporté les élections donnant ainsi raison à cette vieille règle politique : l’électeur préfère toujours l’original à la copie.Le modèle de la droite espagnole se nourrit lui de la surenchère et marque sa différence dans les questions de société. Il a pris systématiquement à contrepied toutes les initiatives présentées par le PSOE. Au final, la droite espagnole a également gagné. Quant au Front national, il n’est pas mieux assuré de sa cohérence puisqu’il, doit faire cohabiter en son sein une ligne libérale-identitaire et une ligne national-populiste. Sa chance est que ces deux lignes n’apparaissent pas puisqu’on se refuse toujours à délaisser la fascination/diabolisation pour l’étudier enfin comme une formation politique à part entière.

Jérôme Saint-Marie : 

La plupart des partis sont divisés contre eux-mêmes, ce qui paraît logique compte tenu de leur vocation à représenter des milieux divers et des générations différentes. L’originalité de la période actuelle est le durcissement de clivages internes durables. Ceci se fait pour l’essentiel sur l’Europe, d’autant plus qu’il y a eu deux rendez-vous électoraux à ce sujet, en 1992 et 2005, donc deux campagnes qui ont cristallisé les oppositions. A l’antagonisme horizontal gauche-droite est venu s’ajouter un clivage vertical oui-non. Le premier organise l’alternance politique, le second, nié par les élites exerçant le pouvoir,  structure les attitudes profondes.

En quoi l'offre politique est-elle aujourd'hui inadaptée à la reconfiguration de la demande émanant des électeurs ? Si la lutte des classes n'a plus aujourd'hui beaucoup d'échos auprès de l'électorat, l'écart se creuse en revanche entre les Français intégrés à la mondialisation et ceux qui la subissent. S'agit-il d'une problématique dont les partis se préoccupent ?

Jean Garrigues : Ce qui remonte de l’abstention et du vote en faveur du Front national est le rejet du manque d’autorité et de direction qui était celui du gouvernement Hollande et une aspiration à davantage de politique sociale, plus interventionnisme de l’Etat et sans doute moins d’Europe. Ces sont des thématiques qui sont celles des extrêmes. Le problème est que cette tension de l’électorat vers les extrêmes est contrebalancée par la méfiance que leur inspirent culturellement ces partis extrémistes. La confiance pour les électeurs est encore majoritairement dans les partis d’alternance, le parti socialiste et l’UMP. C’est cette contradiction entre l’inspiration aux extrêmes d’un côté et la confiance vers les partis modérés de l’autre qui conduit à ce phénomène d’abstention. 

Nous avons effectivement une France à deux vitesses, les Français intégrés à la mondialisation et les autres qui la subissent. La France qui est laissée de côté est une France qui est tentée soit par le vote des extrêmes, soit par l’abstention. Cependant, il y a un problème de crédibilité lié aux partis extrémistes aussi bien de la gauche que de la droite. Il y une utopie solidaire qui ne paraît pas réaliste pour une partie de l’électorat et également des solutions de sortie de l’Euro qui apparaissent comme un danger économique. Pour cette France déclassé, il y a un rejet des politiques sociales libérales qui ont été menées soit par l’UMP soit par le parti socialiste et en même temps il y la crainte du manque de crédibilité des solutions extrêmes.

Dans l’un et l’autre des partis, il y a une réflexion sur la reconquête des couches populaires car il y a une déperdition de l’électorat populaire. La gauche populaire qui s’est mis en place prône des solutions d’une gauche à la fois pragmatique sur le plan économique et social, et qui n’oublie pas l’aspiration sécuritaire de Français déclassés. C’est un peu l’anti-gauche bobo et c’est un courant qui se développe au sein du parti socialiste et au sein des intellectuels qui gravitent autour. Du côté de la droite, la droite forte se vit aussi comme une réponse aux attentes d’un électorat populaire. Elle est très tournée également vers les thèmes sécuritaires. 

Joseph Macé-Scaron : Plutôt que de se concentrer sur une politique de l’offre, les partis devraient se préoccuper de l’offre politique. A un tel niveau d’abstention, il n’est plus possible de considérer que l’offre politique est adaptée. Or, la nature politique a, elle aussi, horreur du vide. On a vu ici ou là lors de ces municipales des rassemblements ou des échappées solitaires montrer que l’on peut (re)faire de la politqiue autrement : Grenoble, Pau…Mais cela demeure encore trop rare. Nous sommes rentrés dans une période de grande sécession ou une partie de plus en plus large des nos concitoyens estiment que ceux que Jean-François Kahn appelait "les bullocrates" sont déconnectés des réalités de la vie quotidienne. L’écart ne cesse de se creuser et personne, aujourd’hui, à part une infime minorité, ne peut s’estimer "intégré à la mondialisation". Le sentiment global est surtout que nous sommes tous "enchaînés" au char de la mondialisation.

Jérôme Sainte-Marie : 

La première demande de l’opinion, dans un pays toujours prospère et où le nombre de retraités avoisine les 15 millions, soit plus du tiers des inscrits, n’est évidemment pas révolutionnaire. Il s’agit bien plus de préserver que de bouleverser. Par ailleurs, des critères aussi basiques que la possession ou non de son logement pèsent très lourds dans les opinions et dans le vote. S’ajoute en effet de nouvelles variables : par exemple, savoir ou non se débrouiller en anglais est une donnée qui, de manière généralement inconsciente, façonne les attitudes à l’égard de la mondialisation, et partant du discours politique. Cela ne constitue pas un programme, et le fait de se craindre "perdant" dans la mondialisation ne signifie pas que l’on croit en la possibilité de s’en abstraire.  Dès lors, les partis de gouvernement proposent à leurs électeurs un compromis entre les intérêts des différentes catégories, quitte à mécontenter durablement certaines : c’est évident sur la question du protectionnisme économique. On n’est pas loin du compromis social-démocrate dans son sens originel : défendre les intérêts du travail, sans remettre en cause la structure capitaliste de la société.

Quelles seraient les recompositions partisanes possibles selon ces nouvelles lignes idéologiques ?

Jean Garrigues : Il peut y avoir des recompositions partisanes. Il est certain que les positions de la gauche du parti socialiste ne sont pas très éloignées du Front de gauche. La solution d’une relance par la demande par la consommation, d’une aspiration à une Europe sociale, ce sont des thématiques semblables.

 

Il y a une recomposition qui peut se penser au centre puisqu’avec le rapprochement de François Bayrou, du Modem avec l’UDI qui est allié à l’UMP, nous pouvons concevoir à terme une sorte d’alliance du centre et de la droite telle qu’elle a existé jusqu’à la création du Modem au moment des élections de 2007. A droite, c’est l’éternelle question de voir si les partis de la droite républicaine pourraient à terme rejoindre le Front National, ou en tout cas s’allier au Front National avec l’éclatement de l’UMP. Aucune de ces hypothèses n’apparaissent très crédibles, sauf celle de l’alliance au centre.

De plus, la tradition politique de la droite est de se rassembler autour d’un homme, d’une figure, d’un chef et nous avons vu le problème que cela a posé entre Copé et Fillon. C’est complètement contraire de ce que serait un éclatement de l’UMP et d'une alliance qui donnerait l’avantage forcément à Marine Le Pen. Plus le rassemblement Bleu Marine est fort, plus il a sa propre logique de conquête du pouvoir, moins l’hypothèse de transfert est valable de l’UMP vers le Bleu Marine. De plus, les électeurs de la droite républicaine ne le comprendraient pas.

Les recompositions massives de l’électorat sont très hypothétiques. Par contre, nous ne pouvons pas exclure que si dans deux années, Nicolas Sarkozy voulant revenir ne trouverait pas l’appui de l’UMP, aurait le désir  de former un nouveau parti qui ferait exploser l’UMP et éventuellement rallierait une partie de l’extrême droite d’aujourd’hui.

Joseph Macé-Scaron : Il est impossible, en effet, de voir se mettre en place une recomposition de l’échiquier politique sans explosion du PS et de l’UMP. L’Union de la gauche est morte depuis longtemps. Le PS actuel est redevenu une SFIO qui ne s’assume pas. Quant à l’UMP, elle a échoué à devenir une CDU ou un Parti tory à la française. En refusant les courants en son sein, elle est redevenue, surtout sous la férule de Copé, un RPR. Que l’UMP s’assume comme tel et rentre dans son lit bonapartiste. Quant à l’UDI avant de prétendre participer à cette recomposition, elle devra dépasser ses contradictions : il y a moins de différence entre Jean-François Copé et François Fillon qu’entre Jean-Louis Borloo et Jean-Christophe Fromentin. Néanmoins qui peut nier que la situation actuelle à l’Assemblée rappelle celle à laquelle était confronté le gouvernement de Michel Rocard (1988-1991) : un PS seul tendant parfois la main aux centristes de l’UDC de Pierre Méhaignerie. Manuel Valls, voyant la gauche plurielle passer à la gauche plus rien, peut-il être tenté par la même démarche en tendant la main à une UDI-Modem qui voterait au coup par coup certaines lois urticantes pour la gauche ?

Jérôme Sainte-Marie : Il faut être prudent : que 56% des sympathisants socialistes ayant voté en 2005 aient choisi le "non" ne les a pas empêché de se donner ensuite comme candidats à la présidentielle deux champions du "oui", Ségolène Royal puis François Hollande. De la même manière, Nicolas Sarkozy, très engagé dans la campagne en faveur du TCE a bénéficié deux ans plus tard du vote de la quasi-totalité des électeurs de droite, et d’une bonne part de ceux du Front national, donc de nombreux partisans du "non". La plasticité des formations et du personnel politiques est une donnée fondamentale. De la même manière, les électeurs hésitent devant la prise de risque d’une trop grande cohérence entre leurs vœux et leur vote : la pérennité du système social est une valeur partagée, quelque que soit le niveau des critiques. Il faudrait donc une crise ouverte, par exemple une restriction rapide et générale de la dépense publique, immédiatement et simultanément ressentie par des catégories larges, pour que des formations politiques atteignent  le point de rupture. La fonction même de l’art de gouverner est d’éviter que cela ne se produise.

Une telle recomposition serait-elle souhaitable ? Quelles en seraient les limites - on se souvient de l'expérience peut concluante du Centre des démocrates sociaux qui avait voulu s'affranchir des clivages politiques sans parvenir à peser réellement sur rien ? Et quels en seraient les risques ?

Jean Garrigues : L’espace politique a besoin de deux grandes forces, la Vème République a été conçue de la sorte pour avoir un parti de gouvernement, une majorité et une opposition forte. C’est un point de repère pour les électeurs et c’est aussi une garantie d’équilibre et de modération démocratique. L’intérêt du jeu entre les extrêmes et les partis modérés, c’est l’influence que les thématiques extrémistes peuvent exercer sur la politique des partis modérés. Par exemple, le thème de la sécurité s’est peu à peu installé au cœur de la vie politique française y compris à gauche avec Manuel Valls alors que c’était un thème typique d’extrême droite il y a une vingtaine d’année. De la même manière la thématique de la finance et la volonté de contrôle de la spéculation qui est une thématique d’extrême gauche s’est installée dans le débat notamment lors de la campagne de François Hollande. 

Les risques d’une recomposition seraient que les sujets  populistes, de l’extrême et qui sont parfois dangereux soient de plus en plus installés dans la vie politique française.  Ce pourrait être une menace des valeurs républicaines.

Joseph Macé-Scaron : Une telle recomposition n’est possible que si l’on introduit une vraie dose de proportionnelle au bout de ce quinquennat. Est-elle souhaitable ? Nous serions ici dans le jeu des accords partisans, du pain béni pour les journalistes politiques, du pain noir pour les autres. Notre héritage politique tout comme l’extrème gravité de la situation nécessite davantage la constitution d’un front des républicains qui fassent éclater ces frontières partisanes et tomber les murs dans les têtes. Cela nécessite de l’audace et même un Big Bang. Cela se fera avec le personnel politique actuel. Ou pas.


Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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