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Donald Trump sera-t-il à l'Occident ce que Mikhaïl Gorbatchev a été à l'URSS ?
©Reuters

Trumpatchev

Donald Trump sera-t-il à l'Occident ce que Mikhaïl Gorbatchev a été à l'URSS ?

Dans un article publié le 16 janvier dernier, l'ancien directeur de la recherche économique de la Banque mondiale, Branko Milanovic, dressait, outre les divergences évidentes, un portrait parallèle entre Donald Trump et Mikhaïl Gorbathev, deux hommes "qui ne croient pas dans le système hiérarchique qu'ils président (...) ils font partie de l'élite dirigeante qu'ils combattent".

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Dans un article publié le 16 janvier dernier, l'économiste serbo-américain Branko Milanovic, ancien directeur de la recherche de la Banque mondiale, a proposé une forme d'analogie entre Mikhaïl Gorbatchev et Donald Trump. Les deux hommes auraient, malgré leurs évidentes divergences, quelques points communs "Ils ne croient pas dans le système hiérarchique international qu'ils président. Ils font partie de l'élite dirigeante qu'ils combattent". En quoi cette analyse peut-elle être considérée comme pertinente ?

Edouard Husson : L'analyse est provocatrice mais nuancée et bien menée. Comme le dit l'auteur, il ne s'agit pas d'envisager les personnes, les individus, seulement, mais de réfléchir en termes de système, de structures. Il fut un temps où la gauche savait analyser les structures politiques, économiques et sociales. Il est assez sidérant de voir, aujourd'hui, l'obsession que suscite le personnage de Trump, à gauche, et l'incapacité à se demander comment le système occidental a pu sécréter un tel phénomène électoral. Les démocrates aux Etats-Unis, auxquels une partie de la classe politique européenne a emboîté le pas, n'ont trouvé qu'une explication à la défaite de leur championne: la Russie, Poutine etc.... Un vrai mccarthysme de gauche, qui détourne de réfléchir. Pour ma part, je préfère l'analyse à l'indignation. Et c'est dans cette mesure que l'article de Milanovic m'intéresse. Il propose une interprétation de ce qui se passe: le système occidental est à bout de souffle et, du coeur du système sort un homme qui se propose de changer de méthode pour sauver le système. Effectivement, la crise de 2008 ou l'avènement d'un monde multipolaire signent la fin du système impérial américain et de son système de satellites européens. Et la politique de Trump va consister, comme celle de Gorbatchev, à recentrer l'empire sur son coeur. La comparaison implique aussi que la méthode choisie, consistant à renouer avec le peuple qui porte l'aventure impériale, à tenter d'ne libérer les forces, puisse échouer. 
 
Maxime Tandonnet : La comparaison est audacieuse. Tous deux se présentent comme les adversaires d'un système, d'un établissement, d'une hiérarchie. Gorbatchev s'est opposé au communisme soviétique. Au nom de la transparence, il a combattu le parti unique et le totalitarisme. Il était en guerre contre l'idéologie soviétique réprimant toute forme d'opposition au "socialisme scientifique", à une époque, où les intellectuels contestataires et les dissidents étaient envoyés dans des hôpitaux psychiatriques. Branko Milanovic propose une image qui mérite réflexion. Selon lui, Donald Trump est aussi un révolté contre l'idéologie dominante dans les milieux dirigeants du monde occidental, les élites politiques, médiatiques, intellectuels. Le nouveau président américain serait en rébellion contre la "pensée unique", qui prône l'effacement des frontières et des nations, la liberté de circulation et d'immigration, le libre-échange, la toute-puissance des marchés, le culte des minorités contre le principe d'unité nationale. Gorbatchev est pourtant issu du système qu'il combat, le pari communiste, comme Donald Trump, grand capitaliste. L'analogie est donc tentante...
 

Si les actions entreprises par Mikhaïl Gorbatchev ont initié l'écroulement du système, dépassant ainsi les souhaits du secrétaire général, c'est également en raison de la fragilité de ce système. En quoi l'occident peut-il être considéré comme plus "résilient" ? Quels sont ses points de faiblesse qui pourraient être mis à mal par Donald Trump, notamment sur les questions de l'OTAN, de l'Union Européenne, ou de la doctrine diplomatique américaine ? Quelles peuvent en être les conséquences ?

Edouard Husson : Milanovic pose lui-même des limites à sa comparaison. Il souligne que les sociétés occidentales sont plus solides que ne l'étaient les sociétés du bloc de l'Est quand Gorbatchev a lancé la perestroïka. J'ai envie de pousser la comparaison, paradxalement, plus loin que l'auteur. Le système néo-libéral, fondé sur le crédit illimité que permettait le système de l'étalon-dollar, est à bout de souffle. Les satellites européens eux-mêmes se sont dotés d'une monnaie dont on oublie que sa première fragilité, avant même les déficits au sein de l'UE, c'est son rôle de stabilisateur du système de l'étalon-dollar. Si le système dollar entrait en turbulence complète, l'euro ne résisterait pas à l'onde de choc. Un autre signe de la crise terminale du néo-libéralisme, c'est l'agressivité internationale que traduit la politique russophobe de l'OTAN. Là aussi, la comparaison joue avec l'URSS de Gorbatchev: ce dernier est arrivé à un moment de tension énorme entre les Etats-Unis et la Russie et il a fait le pari de la détente. Comme dans le cas de Gorbatchev, pour continuer la comparaison, un échec de Trump n'est pas exclu: soit que son néo-protectionnsime échoue économiquement; soit que les conservateurs au sein du système (le complexe militaro-industriel et ses relais démocrates ou républicains) réussissent un coup d'Etat contre Trump, comme le renversement de Gorbatchev en 1991. Je pousse la comparaison sans jugement de valeur: Gorbatchev était un léniniste soucieux de sauver le système; il n'était pas forcément plus sympathique que Trump.  
 
Maxime Tandonnet : En effet, cette comparaison trouve vite ses limites. L'URSS était un empire en voit d'effondrement. Son économie fondée sur la planification impérative dirigée depuis Moscou était en décomposition accélérée. Le niveau de vie s'effondrait d'année en année. L'espérance de vie ne cessait de reculer. Sur le plan scientifique et technologique, l'Union soviétique était en perdition face au monde occidental. La situation est radicalement différente aux États-Unis. Certes le système politique est en crise. Les Américains ont eu à choisir entre deux candidats profondément impopulaires et la crise de confiance dans la politique nationale est évidente aux États-Unis comme dans le monde occidental. Mais l'économie et la société civile américaine sont peu affectés par cette situation et bénéficient d'une dynamique impressionnante : après la crise de 2009-2010, l'Amérique est revenue au quasi plein emploi et reste à la pointe du progrès technologique. Les diatribes de M. Trump n'auront sans doute pas d'effet révolutionnaire sur la société américaine dont la dynamique est indépendante du pouvoir politique. À ce niveau, il n'y a rien de comparable avec la grande réforme de Gorbatchev, la Perestroïka qui a provoqué l'explosion de l'URSS. Sur le plan international, s'est plus difficile à dire. M. Trump parle beaucoup. Il est dans une logique de communication à outrance. Ses provocations inquiètent les partenaires des États-Unis, notamment l'Union européenne qu'il fustige. En réalité, deux scénarios sont possibles :  soit M. Trump rentre dans le rang et se satisfait d'un système d'alliance et de libre échange dont les États-Unis ont été largement bénéficiaires. Dans cette optique, la plus probable, le changement se limiterait à un rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine. Soit son arrivée à la Maison Blanche se traduit par un véritable basculement dans une politique protectionniste et isolationniste. Dès lors, on peut imaginer alors des conséquences en cascade et un durcissement dramatique de la société internationale. 
 
 

Pour Branko Milanovic, l’administration Clinton n'a pas su saisir l'opportunité de la fin de la guerre froide pour reconstruire un ordre mondial incluant la Russie. Une telle opportunité est elle encore possible, ou même souhaitable ?

Edouard Husson :  Milanovic a entièrement raison. Que d'occasions manquées. Reagan avait eu l'intelligence de rentrer dans le jeu de la négociation avec Gorbatchev. Il était, comme Trump, un outsider, un président qui n'hésitait pas à s'asseoeir sur les préjugés les mieux établis du complexe militaro-industriel. Bush père, son successeur, est revenu aux habitudes de la Guerre froide: dès 1990, en refusant la médiation de Gorbatchev sur l'Irak, il a écarté la possibilité d'un monde multipolaire. Bill Clinton, bien que démocrate, n'a pas eu une politique plus lucide: c'est lui qui a présidé à l'élargissement de l'OTAN vers l'Est, contre tous les engagements pris vis-à-vis de Gorbatchev. Les actuelles tensions avec la Russie sont l'héritage de cette période. L'OTAN est à Vilnius et aux frontières de l'Ukraine. Je fais partie de ceux qui pensent que les Occidentaux ont récolté ce qu'ils avaient semé, avec la guerre en Ossétie du Sud en 2008 et la partition de l'Ukraine depuis trois ans. L'Europe telle que l'ont imaginée De Gaulle ou Willy Brandt n'existe plus: elle s'est engagée dans une politique systématiquement russophobe, contre toutes les leçons de l'histoire du XXè siècle. Il reste une seule possibilité: que Trump trouve une politique d'équilibre avec la Russie. Du point de vue de l'Europe, c'est d'un intérêt vital: si la Russie n'est pas réarrimée à l'Occident, elle se trournera entièrement vers l'Asie Centrale et l'Extrême-Orient, à notre détriment.  
 
Maxime Tandonnet : Les contentieux entre les États-Unis et la Russie se sont accumulés depuis la fin de l'Union soviétique : bombardements de la Serbie en 1999, intervention américaine en Irak en 2003, élargissement de l'OTAN, guerre entre l'Ukraine et la Russie en 2015, annexion de la Crimée, sanctions économiques, chaos au Moyen-Orient et soutien de la Russie au régime syrien...Aujourd'hui, les tensions sont extrêmes au point de rappeler la "guerre froide". Alors que la Russie, en position de faiblesse, ne cessait de reculer jusqu'au milieu des années 2000, elle est en position de force aujourd'hui, comme le montre son implication dans les conflits du Moyen-Orient. Il est probable que le régime russe est sincèrement désireux de se rapprocher des Etats-Unis pour opposer un front commun contre le terrorisme. Il voit une opportunité dans l'arrivée de Trump à la présidence américaine compte tenu notamment de la proximité idéologique entre deux nationalismes qui parlent le même langage. Il compte sur un basculement de la politique internationale américaine et son renoncement à une logique d'interventionnisme en Europe, avec l'Ukraine, comme au Moyen-Orient Dans l'histoire contemporaine, les phases de tension et de dialogue entre les deux grandes puissances mondiales ne cessent de se succéder. On peut penser qu'un rapprochement est aujourd'hui probable. 
 
Peut on tirer une leçon de cette "ressemblance", basée sur le fait que seuls des hommes issus du système seraient en mesure de le modifier ?
 
Edouard Husson : Trump fait un pari: celui de la relance de l'activité économique aux Etats-Unis mêmes. Ses intentions néo-protectionnistes sont aussi radicales que le retour au libéralisme prôné par Reagan lors de sa campagne victorieuse de 1980. Evidemment, nous ne sommes pas sûrs que la politique économique de Trump va réussir : la comparaison faite par Milanovic implique même de prendre en compte d'emblée son échec: Gorbatchev a été incapable de sauver le système soviétique. Mais il reste que Gorbatchev, fondamentalement, a réussi à ébranler le système, au point de le faire s'écrouler. Et nous pouvons être certains que le système occidental ne sortira pas indemme de l'onde de choc Trump. 
 
Maxime Tandonnet : Le discours anti système est à la mode aujourd'hui. Il est au cœur du phénomène Trump. Mais nous voyons tous les candidats à la présidentielle s'autoproclamer "anti système" : le candidat lepéniste bien sûr, ce thème étant un classique du parti, mais aussi M. Macron, M. Fillon, les candidats de gauche. Il est impressionnant de voir comment une mode idéologique américaine s'impose dans le débat français... Nous avons affaire à un phénomène de communication paradoxal. En effet, la vie politique et gouvernementale actuelle est accaparée par la communication : la logorrhée, les postures et les polémiques l'emportent sur la volonté de travailler, réformer pour améliorer la société. Le message et le symbole prévalent sur le réel. Dès lors, s'attaquer au "système" devient la quintessence du système. Il n'est donc pas illogique que des hommes qui en sont le produit prennent la posture de l'anti système. Le vrai changement serait que des responsables publics, renonçant à l'obsession de leur destin personnel et de leur réélection, choisissent l'action en vue de l'intérêt général plutôt que la communication. Cesser de se proclamer anti système et de soigner sa posture anti système serait au fond le moyen le plus honnête de prendre ses distances avec le système... Dès lors, peu importe d'où ils viennent et leur parcours, qu'ils soient ou non "issus du système". D'ailleurs, qu'est-ce que cela signifie ? Pour accéder aux plus hautes fonctions, il faut avoir suivi une filière, électorale ou par cooptation. Dès lors, d'une manière ou d'une autre, appartenir au système. L'essentiel tient à la volonté et l'attachement au bien commun, pas au parcours.
 

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