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Bonnes feuilles

Dix ans de vie avec un pervers narcissique : quand s'ajoute la violence physique à la torture psychologique

Mariée depuis quelques mois, Marianne découvre peu à peu que son mari est égocentrique et dominateur. Avenant et charmant en public, il la rabaisse en privé, impose ses habitudes, favorise sa carrière au détriment de celle de sa femme. À la violence psychologique s’ajoute la violence physique. Marianne apprend à déchiffrer les humeurs de cet homme pervers, met en place des stratégies pour éviter le conflit, protéger ses trois enfants. N’osant en parler et parce qu’elle pense que ses enfants ont besoin de leur père, elle vivra dix ans dans la gueule du loup. Extrait de "Dans la gueule du loup", de Marianne Guillemin, éditions Max Milo (2/2).

Marianne Guillemin

Marianne Guillemin

Journaliste, chargée de communication au ministère de la Défense durant trente ans, Marianne Guillemin collabore à La Tribune/Le progrès. Elle est l'auteur d'Officiers de communication : le parcours des combattantes (l'Harmattant, 2013).

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Je voyais bien que ma présence aggravait les choses. Dès que je rentrais à la maison, il criait, me reprochait dix mille vétilles et la situation dégénérait. Quand il était seul avec les enfants en revanche, il essayait de se contenir, je crois qu’il avait peur de ce qu’il pouvait faire. J’étais son garde-fou, avec moi il pouvait laisser libre cours à sa colère, j’étais là pour protéger les enfants, pour l’arrêter à temps.

Plus je me mettais entre lui et les enfants, plus il se déchaînait et me frappait ou m’insultait. C’était plus fort que moi, quand le ton montait, j’envoyais les petits dans leurs chambres, à l’étage. « Tu as peur, mais de quoi hein ? Si tu as peur c’est que tu es coupable… » me lançait-il. Une fois les enfants en sécurité, je me défendais, je l’engueulais moi aussi.

Un jour, je le laissai en plan ; je pris mon manteau et je sortis. Il claqua la porte de rage derrière moi et je m’obligeai à rester deux heures dehors. Je marchai dans les rues, c’était l’hiver, il faisait froid. Je pensais à mes enfants, j’avais peur pour eux mais je savais qu’il serait si désemparé tout seul qu’il se calmerait et ne leur ferait aucun mal.

Quand je rentrai, il les avait couchés. Il regardait la télé et ne m’adressa pas la parole.

Je passai dans la salle de bains et filai me coucher.

Je venais de m’endormir quand il entra dans la chambre et alluma le plafonnier : « Tu crois que tu peux t’en aller et revenir comme ça ? Sors de mon lit, fous le camp, tu n’es pas chez toi ici, c’est chez moi, sors de là ! »

Déchaîné, il avait tiré les draps et les couvertures ; il me donnait des coups de pied, j’essayais de me protéger comme je pouvais. Finalement, je réussis à me lever et à sortir de la chambre. Je m’enfermai dans la salle de bains. Je l’entendis marcher dans la chambre, passer dans le couloir en grommelant puis, plus rien. Il s’était couché.

Doucement, je gagnai la chambre de mon fils, m’allongeai à côté de lui sans le réveiller et essayai de dormir.

Je m’éveillai tôt et me coulai hors de la chambre pour me préparer. J’avais l’oeil tuméfié et une grosse balafre sur la joue. Je tentai de maquiller mes blessures du mieux que je pus. Les enfants se levèrent. Leur père, lui, dormait. Je dus m’occuper d’eux et les amener à l’école : heureusement, ils parurent ne rien remarquer.

À mon arrivée au travail, en revanche, mon maquillage ne trompa personne. Je racontai une sombre histoire, expliquant que j’étais tombée dans l’escalier, la nuit, en me levant. Je pensais : « Tant qu’il ne s’en prend qu’à moi, ça ira, les enfants sont préservés. » N’importe quoi !

Ce fut le début d’une longue série de mensonges.

Je crois que durant toutes ces années, j’ai réussi à faire croire à tout mon entourage que j’étais très maladroite. Je me blessais souvent, j’avais des plaies, des bosses, mais je faisais du patin à glace, ou n’importe quel autre sport, et je mettais ces traces sur le compte de chutes, nombreuses.

Un jour, je dus aller à l’hôpital pour une côte cassée. Le médecin remarqua les marques de coups sur mon corps. Mon mari avait fait des progrès, il se débrouillait pour ne plus faire de marques au visage ; dorénavant, il me donnait des coups de pied dans le ventre, me tordait les bras.

Le médecin me regarda sévèrement tandis que je lui servais mon laïus habituel, le patin à glace, les chutes…

« Madame, me dit-il, je crois surtout que vous devriez porter plainte… »

Je fondis en larmes. Je ne pouvais plus m’arrêter.

Mais ce soir-là, en rentrant, il y avait des fleurs partout dans la maison. Il avait baigné et fait dîner les enfants et mis du champagne au frais.

Il se jeta à mes pieds : « Pardon, pardon… Je suis désolé, je te promets que ça n’arrivera plus… »

Il devenait à nouveau gentil et prévenant pendant quelques semaines. On faisait des projets, il m’emmenait au restaurant, il s’occupait des enfants et je pensais que puisqu’il était capable d’être si adorable, c’était bien qu’il m’aimait et que c’était à moi de faire en sorte que cet amour perdure.

Et puis, insidieusement, il recommençait à s’énerver. Je restai calme, j’essayais de ne pas le contrarier, d’abonder dans son sens. De ne rien dire. De m’en aller. J’ai même essayé de pleurer. Il arrivait un moment ou ce qu’il voulait, c’était éclater de colère, vider l’abcès.

Mon mari me savait assez forte pour protéger les enfants de lui-même. C’est pour cette raison que quand il se mettait en colère, la meilleure chose à faire pour l’apaiser était de m’en aller. Seul avec les petits, il se calmait, il avait tellement peur de sa propre violence. Car au fond, il se savait violent. Cette violence le consumait, alors il la dirigeait contre les autres, principalement contre moi puisque j’étais la plus proche.

Un jour, alors que Pauline était tout bébé, elle pleurait beaucoup parce qu’elle avait faim. Je lui donnai le biberon. Lui, était excédé. Il me tournait autour en disant : « Elle ne va pas brailler comme ça toute la journée ! » Je me levai calmement, lui mis le bébé dans les bras, posai le biberon et lui dis : « Eh bien, débrouille-toi pour la calmer ! »

Et je partis dans le jardin.

Il s’est retrouvé seul avec la petite et il lui a donné le biberon, l’a bercée et elle a fini par s’endormir. Alors il est descendu tout fier en disant : « Tu vois ! J’y arrive très bien ! »

Moi, je me rongeais d’inquiétude dans mon coin mais je savais qu’il était préférable d’agir ainsi. Avant, j’aurais essayé de le calmer, j’aurais discuté avec lui et il aurait fini par hurler, crier, me frapper avec la petite dans les bras. Là au moins, il avait été obligé de contenir sa colère et il en était satisfait.

Une autre fois, Jean bouscula un vase en courant dans le salon. Il tomba à terre et se brisa. Son père cria du fond du couloir. Je me mis à crier plus fort que lui, en faisant signe à Jean d’aller dans sa chambre. Quand son père arriva, je m’exclamai : « Regarde ce qu’il a fait ! Il est vraiment insupportable, je lui ai donné une bonne fessée et il est dans sa chambre… »

Jean, qui avait senti le danger (mais que je n’avais pas touché) pleurait dans son coin. Mon mari se mit en devoir de recoller le vase, puis il me dit sèchement : « Inutile de crier, c’est de ta faute. Si ce vase n’était pas accessible aux enfants, il serait encore entier… » Du coup, il ne gronda pas son fils et l’incident se dissipa.

Je commençais à savoir à peu près m’y prendre pour éviter les ennuis et je glissai peu à peu vers une forme de mensonge permanent.

Les soirées étaient souvent pénibles et surtout aléatoires. Je ne savais jamais si j’allais pouvoir regarder la télé tranquillement ou s’il allait venir éteindre le poste en beuglant. Alors j’inventais des stages, des heures sup, des ateliers. Je couchais les enfants et je repartais. J’allais au cinéma, ou voir mon frère. J.-P. est le seul de mes trois frères qui était réellement au courant de la situation. Parce qu’il était venu en vacances avec nous et avait ainsi eu l’occasion de voir le véritable visage de mon mari. Il était le parrain de mon fils et a toujours été un soutien pour moi. À l’époque, mes autres frères n’habitaient pas Paris, et ma soeur, beaucoup plus jeune que moi, ignorait tout de ma vie. Du moins nous ne l’évoquions jamais et comme je ne me confiais à personne, pas même à mes parents, seul J.-P., témoin de certaines scènes, pouvait m’épauler et me réconfortait, même si je ne lui disais pas tout.

Quand je rentrais, mon mari était couché et je me glissais dans le lit sans bruit. Les enfants dormaient, ne risquaient rien, et j’avais la paix.

Un jour mon frère me dit : « Mais enfin, tu te rends compte ? Tu mens alors que tu ne fais rien de mal ! »

Je ne pouvais pas lui expliquer qu’on ne pouvait pas discuter avec mon mari. Je n’étais pas une femme douce et soumise pourtant, et je refusais de me laisser battre sans répliquer. Je ne jouais la soumission, le consensus, que lorsque c’était nécessaire pour enrayer la crise, quand les enfants étaient là. Mais une fois seuls, il me poussait à bout. Cette violence qui montait en moi, c’était lui qui la déversait au fur et à mesure de sa colère ; c’était comme un trop-plein d’injustice qui m’étouffait, de rage impuissante. Je ne voulais qu’une chose : le faire disparaître, qu’il souffre et qu’il soit anéanti pour toujours.

Ma rage passée, il avait finalement le dessus et j’avais honte de me comporter comme lui. D’autant qu’il me disait : « Tu vois dans quel état tu te mets ? Tu es folle ! »

Je n’étais pas loin de lui donner raison.

Mon fils, lui, devinait tout :

« De toute façon maman, quand papa est là, tu as tout le temps mal au ventre alors ! Tu dis qu’il est gentil mais c’est même pas vrai…

Bêtement, je répondais :

— Tu sais mon chéri papa est fatigué… »

Jusqu’au jour où la maîtresse de Jean me convoqua. Mon fils était agressif, il frappait les plus jeunes. Sur le chemin du retour, je tentai de comprendre :

Enfin Jean, pourquoi taper les autres ? Ce n’est pas bien, tu le sais…

— Ben quoi, moi aussi je suis fatigué… » Je compris mon erreur et j’essayai de lui expliquer que, fatigué ou pas, on ne doit pas frapper les autres, que c’était inadmissible. L’enfant savait très bien me rétorquer : « Mais papa il le fait lui et on lui dit rien…

— Oui, mais tu vois, quand il était petit, sa maman aurait dû le lui expliquer… »

Extrait de "Dans la gueule du loup", de Marianne Guillemin, éditions Max Milo, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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