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Discriminations et violences sexuelles : pourquoi une certaine gauche s’enferme dans une impasse intellectuelle (et pire, dans l’impuissance)
©FRANCOIS GUILLOT / AFP

Le bon sauvage

Discriminations et violences sexuelles : pourquoi une certaine gauche s’enferme dans une impasse intellectuelle (et pire, dans l’impuissance)

Les discriminations et violences sexuelles représentent un défi majeur, et nécessite des réponses efficaces, allant au-delà de l'idée très ancrée à gauche qui considère que seule la société pervertit et que des problèmes sont issus de constructions sociales défaillantes.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Paul-François Paoli

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016). En 2018, il publie "Confessions d'un enfant du demi-siècle" aux éditions du Cerf et "L'imposture du vivre ensemble: Quelques points de repères" aux éditions de L'Artilleur. 

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Atlantico : La France est le pays des Lumières, et on connait l'importance qu'a eu un philosophe comme Jean-Jacques Rousseau dans la constitution de son modèle politique – ne serait-ce qu'avec le contrat social. Mais Rousseau est aussi le philosophe du "bon sauvage", de l'homme considéré comme bon à l'état de nature (cf. son Discours sur l'inégalité). N'est-il pas dans ce sens le père de tradition politique très ancrée à gauche qui considère que seule la société pervertit et qui est incapable de penser qu'un homme puisse être un pervers capable volontairement de faire le mal ? N'est-ce pas le grand problème de la gauche quand elle tente de comprendre une personne comme Harvey Weinstein, et qu'elle n'y voit que des structures de dominations sociales et sexuelles ?

Paul-François Paoli : La France est très marquée par les Lumières mais n'est pas le pays exclusif des Lumières. Nous avons tendance spontanément à monopoliser un mouvement historique qui a concerné l'Europe du XVIIe siècle notamment l'Angleterre de John Locke et l'Ecosse d'Adam Smith et de David Hume, puisque les Lumières écossaises ont été très importantes. Par ailleurs Rousseau, s'il est revendiqué par des philosophes approximatifs comme philosophe des Lumières, est revendiqué par certains, notamment le penseur Carl Schmidt comme un philosophe qui justement rompt avec l'esprit des Lumières. Je vous rappelle que le modèle politique de Rousseau n'est pas précisément le libéralisme mais plutôt l'Antiquité grecque et romaine.

Autrement dit, il y a loin, très loin même de Rousseau au rousseauisme. Rousseau est un penseur complexe qui n'est pas reductible à la vulgate du rousseauisme idéologique d'une certaine gauche. Il est vrai que ce rousseauisme postule spontanément que ce que ces notions de mal, de violence et toute forme d'opressions et d'abus relèvent d'une malformation radicale qui git au coeur de l'ordre social. Un idéologue comme Jean-Luc Mélenchon a encore illustré ce paradigme récemment en publiant un livre intitulé "La Vertu". Comme si la vertu pouvait advenir dans l'ordre social et politique! Comment, après tous les ratages révolutionnaires peut-on croire encore à de telles billevesées? De ce point de vue, c'est vrai, une certaine gauche est incorrigible. 

Quant aux affaires de moeurs qui défraient la chronique, elles auraient tendance à illustrer la faillibilité même sous toute ses formes et ce indépendament de l'idéologie. Quels rapports entre un magnat d'Hollywood, un prédicateur musulman accusé de viol et un "idéologue" des Verts accusé de harcèlement? Aucun. Les hommes dès qu'ils sont en situation de pouvoir en abuse. Comme si on ne savait pas que dans les organisations d'extrême-gauche comme ailleurs les leaders convolent avec les plus jolies filles? Le pouvoir sexuel dont les hommes abusent n'a rien à voir avec les structures sociales. Nous pouvons citer des hommes politiques qui furent irréprochables dans le domaine. Songeons au Général de Gaulle qu'admirait Brigitte Bardot ou encore à Georges Pompidou.

Le pouvoir révèle la bassesse et la faiblesse d'un être humain, il ne la crée pas. 

Rousseau lui-même analyse sa propre perversion dans ses Confessions quand dès son plus jeune âge il vole un ruban et fait accuser - sans éprouver de honte – une servante innocente. Qu'est-ce qui a encouragé cette vision éminemment simpliste qui donne le rousseauisme aujourd'hui ? Quels en sont selon vous les effets les plus marquants dans notre rapport à comprendre les maux de notre temps, la question du harcèlement étant un exemple particulièrement marquant ?

Paul-François Paoli : Nous vivons sous l'empire d'une contradiction absurde sur un plan logique. Notre société est complètement relativiste sur le plan des moeurs et normative sur le plan idéologique puisque le féminisme est prédominant dans les discours. On ne peut à la fois prôner le libéralisme sexuel comme le font les libertaires et moults féministes elles-même libertaires (je pense par exemple à Catherine Millet) et jeter la pierre aux libertins qui abusent de leur pouvoir. On a vu cette contradiction apparaître dans l'affaire Strauss-Kahn. Une partie de l'intelligentsia s'est mobilisée  celui qui peu après avoir soutenu le projet de Najat Vallaud-Belkacem d'abolir la prostitution a été pris les mains dans le sac. Et quand je dis les mains je suis poli.

La question est celle des normes éthiques dans le domaine du plaisir et de l'érotisme. Il est très difficile de statuer dans un domaine qui par définition relève de l'intimité. Prenons le cas des prostituées occasionnelles ou des escorts dont certaines sont étudiantes. La perversité sexuelle fait partie intégrante de leur érotisme et certaines d'entre elles assument cette perversité. Ce ne sont pas les hommes ni la société qui les poussent à transgresser des interdits qui n'existent plus. Nous sommes une société qui excepté en ce qui concerne la pédophilie, a interdit d'interdire dans le domaine du sexe. Les femmes sont aussi "perverses" que les hommes. Et elles n'ont pas besoin d'eux pour découvrir leur perversité. Comme l'avaient vu Freud, Lacan et bien d'autres (je pense par exemple à Georges Bataille), la perversion est partie intégrante de l'érotisme.  

Ne faudrait-il pas aussi s'en référer à Hobbes qui considérait en citant Plaute que "l'homme est un loup pour l'homme" ? Cela ne permettrait-il pas de comprendre ce que sont les excès d'un rejet de toute forme de morale dans la sphère publique ?

Paul-François Paoli : Hobbes en effet est l'anti-moraliste par excellence, et par là il est l'anti-Rousseau. A ses yeux comme à ceux de Machiavel, les hommes ont des passions mauvaises. Et s'il leur arrive d'être vertueux, c'est moins par principe que parce que leurs désirs ne les portent pas à commettre des excès. Personnellement, je crois que tout ne se vaut pas en matière de moeurs et que certains actes sont dégradants. Je pense notamment au sadomasochisme extrême, à la zoophilie ou à la scatologie, toute pratiques qui sont autorisées dans l'univers pornographique. Quel mérite aurions-nous à être dignes ou vertueux si nous n'avions aussi la possibilité de ne pas l'être. 

La gauche a parmi ses traditions intellectuelles celle de critiquer la morale en voyant en elle une construction sociale conservatrice essayant de se présenter comme naturelle alors qu’elle est arbitraire. Quand toutefois elle dénonce les violences faites aux femmes elle ne trouve nullement idéologique et arbitraire d’être morale. N’est-ce pas paradoxal ? 

Bertrand Vergely : Oui, c’est contradictoire. On ne peut pas à la fois dénoncer la morale quand cela arrange ses propres intérêts et d’un autre être moral voire hyper-morale quand cela arrange également. Il faut choisir. Penser qu’il y a une morale ou bien dénoncer celle-ci.  La gauche et le féminisme n’ont jamais choisi et continuent de ne pas choisir. Quand on les interroge sur ce paradoxe elles mettent en avant la libération. Ainsi, il est libérateur selon eux, de lutter contre la morale bourgeoise qui soumet les femmes à un certain nombre de devoirs au détriment de leurs droits comme il est libérateur de lutter contre ce qui fait subir des violences aux femmes que ce soit à travers le viol, le chantage sur les lieux de travail, les plaisanteries salaces, l’érotisation de la femme, sa féminisation dans les images et sa neutralisation dans les mots, ces deux combats relevant d’un même comabt, à savoir celui de la liberté absolue de la femme et derrière cette liberté absolue d’un doit des femmes sans devoirs. Et c’est là que le bât blesse. On ne peut pas réclamer des droits et récuser tout devoir. C’est là une contradiction. Quand on lutte pour avoir de droits c’est que l’on est contre la tyrannie. Or, quand on réclame de pouvoir avoir des droits en récusant la notion de devoir on est un tyran. On ne peut à la fois lutter contre la tyrannie et agir en tyran. C’est pour tant ce que fait le féminisme et à sa suite la gauche qui entend parler de droits des femmes en devenant hystériques à l’idée qu’il puisse y avoir des devoirs de celle-ci. Parler de devoirs de la femme serait une façon déguisée de revenir à l’oppression de la femme. Le femme, est-il dit, a été trop soumise. Le temps de sa liberté totale est venu. Elle doit pouvoir choisir ce qu’elle a envie d’être. Il s’agit là d’une confusion absurde entre devoir et oppression. Qui a des devoirs et les remplit fait vivre la justice en protégeant le couple droit-devoir. Ce qui est le contraire de l’oppression. En refusant d’entendre parler de devoir, en ruinant par là même la notion de devoir, le féminisme empêche que le corps social ait des devoirs vis-à-vis des femmes. Si le féminisme protégeait la notion de devoir en général en rappelant que les femmes ont aussi des devoirs, les femmes seraient mieux défendues. Elles seraient même défendues tout court. 

Quelles sont les causes d’un tel paradoxe ? 

Bertrand Vergely : Ce paradoxe a des causes profondes qui s’enracinent dans la culture des Droits de l’homme. Dans les admirables travaux que Marcel Gauchet a consacré à cette question, celui-ci a bien montré que l’ors de la Révolution Française il y avait eu de nombreuses et intenses discussions afin de savoir si on allait appeler la Déclaration universelle des droits de l’homme  Déclaration universelle  des droits de l’home ou  Déclaration universelle des droits et des devoirs de l’homme et du citoyen. Finalement c’est la formule Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen qui a été adoptée. Le droit a été  choisi et non  Le droit et le devoir. Parce que devoir faisait Ancien régime, religion, soumission de l‘home et notamment soumission de l’homme à Dieu et qu’il ne fallait plus entendre parler de soumission de l’homme mais de liberté de l’homme. D’où ce paradoxe majeur : alors que le droit se fonde sur la réciprocité des droits et des devoirs, les droits de l‘homme au nom du droit de l’homme se sont fondées sur une notion qui contredit la notion même de droit. Autrement dit, quand aujourd’hui le féminisme et la gauche sont d’un hyper-moralisme tatillon aspirant à réformer les mots afin de pouvoir modifier la structure de notre subconscient et ainsi nous faire bien penser, c’est à la Révolution Française et aux droits de l’homme qu’il fait remonter. C’est parce que depuis la Révolution Française et les droits de l’homme la gauche qui prétend incarner l’homme et le féminisme qui prétend incarner la femme revendiquent des droits en récusant tout devoir que l’on a affaire à des mouvements politiques réclamant qu’on les respecte en se réservant le droit de respecter qui ils veulent, comme ils veulent, quand ils veulent ainsi que d’appeler morale ce qu’ils veulent en fonction de leurs intérêts historiques et opportunistes du moment. 

Et quelles en sont les conséquences ?

Bertrand Vergely : Depuis la Révolution Française la société française a été imbibée par ce déséquilibre et à sa suite la gauche, le féminisme, tous les mouvements révolutionnaires et tous les mouvements de libération. Résultat, on s’étonne que la France est ingouvernable. Cela ne vient pas de ce qu’elle a 300 fromages comme le pensait De Gaulle mais de ce qu’il est impossible de gouverner un monde qui a éliminé de sa mémoire et de sa conscience la notion de devoir. Outre le caractère ingouvernable de la France et la manie que l’on de descendre dans la rue pour tout afin de réclamer des droits pour tout, ce qui a comme effet de judiciariser la société, tendance latente déjà à l’époque de Racine qui la brocardait dans Les plaideurs, cela produit de l’angoisse et un malaise. Il est angoissant de ne pas avoir de limites. On ne sait plus qui on est. Et du coup on en veut aux autres, à la société et à la vie. C’est le drame de la France. Des italiens de mauvaise humeur, dit-on des Français. Normal, le pays des droits de l’homme sans devoirs donne le pays de la mauvaise humeur de l’homme sur fond de règlement pour tout et de moralisme hyper-moralisateur qui n’arrive plus à faire respecter les femmes et la femme. Dommage quand on a tout pour être le pays le plus génial au monde. 

 

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