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L'acteur Sean Connery sur une photo d'archive. Sean Connery est surtout connu pour son interprétation de James Bond, agent secret 007.
L'acteur Sean Connery sur une photo d'archive. Sean Connery est surtout connu pour son interprétation de James Bond, agent secret 007.
©HO / AFP

Bonnes feuilles

Dictionnaire renseigné de l'espionnage : Agent, Joséphine Baker, James Bond, guerre froide, Mistinguett

Michel Guérin a publié le « Dictionnaire renseigné de l’espionnage, De Sun Tzu à James Bond » chez Mareuil éditions. Cet ouvrage explore le monde du renseignement et celui de l'espionnage, grâce à l'évocation d'affaires célèbres et historiques. Extrait 1/2.

Michel Guérin

Michel Guérin

Michel Guérin est l'auteur de nombreux ouvrages sur le cyclisme.

Il a publié récemment, Les grands mots de la Petite Reine (Mareuil Éditions), dans lequel il raconte à partir de citations célèbres de coureurs ou de journalistes sportifs, la grande histoire du vélo.

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Agent

Le mot valise de l’espionnage ! Véritable fourre-tout, l’agent peut être provocateur, d’influence, dormant, clandestin, retourné, simple, double, triple, de renseignement, secret… On trouve même des agents spéciaux, voire très spéciaux  ! Il ne manque qu’un raton laveur et Prévert y reconnaîtrait son inventaire, quoiqu’en cherchant bien on pourrait même trouver un lien entre l’animal favori du poète et une taupe (v) !

Le problème est que le mot agent est employé différemment par les gens des services de renseignement et ceux qui n’en sont pas. Pour les seconds, il désigne à peu près tout : les gens des services justement comme les sources humaines qu’ils recrutent. Pour les officiers de renseignement, ce terme ne s’applique que pour ces dernières et pour personne d’autre !

Quant à eux, comme les enseignants, pompiers, policiers, etc., ils sont… agents de l’État !

Joséphine Baker

On peut être chanteuse, danseuse de revue, d’origine étrangère et patriote. Recrutée en septembre 1939 par le chef du contre-espionnage militaire à Paris, Jacques Abtey, Joséphine Baker rallia avec lui les services de renseignement de la France Libre. Ils travaillèrent ensemble durant la suite du conflit mondial, Baker le présentant comme son « secrétaire artistique », pendant qu’il assurait la liaison entre Londres et la Résistance.

Son activité artistique et les tournées qu’elle effectuait étaient une couverture commode. Elle avait pour habitude d’utiliser ses partitions musicales pour dissimuler des messages. Ce n’était pas toujours le cas : lors d’une mission importante qu’elle effectua seule au Portugal, elle remit à des officiers britanniques une liste d’espions nazis qui figurait sur un microfilm qu’elle avait caché dans son soutien-gorge ! On comprend qu’à la fin de la guerre elle ait été décorée de la médaille de la Résistance, de la Croix de guerre 1939-45 et de la Légion d’honneur.

James Bond

S’il y avait un sondage sur l’espion le plus célèbre au monde, nul doute qu’un certain personnage de fiction arriverait haut la main à la première place. « Mon nom est Bond, James Bond »… Cette phrase, prononcée à chacun de ses films par l’agent 007 des services de Sa Très Gracieuse Majesté, est devenue l’une des répliques les plus emblématiques du 7e art. On ne sait si en écrivant le premier de ses romans dans lequel sévissait le sémillant James, l’auteur Ian Fleming avait conscience de la suite. Sûrement pas, mais il dut comprendre très rapidement : le premier opus de la saga, Casino Royale, paru en 1952, fit l’objet de trois tirages successifs pour répondre à la demande. La suite fut du même acabit. Jusqu’en 1966, douze autres livres parurent avec un égal succès, les deux derniers étant édités à titre posthume car Fleming, gros buveur et grand fumeur, avait quitté la scène deux ans auparavant, terrassé par une crise cardiaque à 56 ans.

D’autres continuèrent son œuvre, ou plutôt prolongèrent le filon car entre-temps l’espion de la Reine était devenu un héros de cinéma avec un succès encore décuplé. On ne tue pas la poule aux œufs d’or…

Ancien élève du collège d’Eton et diplômé de l’Académie militaire de Sandhurst, Fleming, qui parlait parfaitement le français et l’allemand, fut recruté en 1939 par John Godfrey, alors chef du service de renseignement de la Royal Navy. Cette Naval Intelligence Division (NID) était également appelé Room  39 à cause de son numéro de bureau à l’Amirauté, à l’instar de la Room  40 (v). Fleming, qui fut l’aide de camp de Godfrey, fit donc un passage dans le monde du renseignement. Les situations qu’il connut et les individus qu’il côtoya lui servirent pour sa carrière littéraire et ont largement contribué à dessiner l’arrière-plan de ses romans.

Les traits de caractère de son héros proviennent sans nul doute de nombreux modèles, lui-même ne niant pas une certaine filiation avec des personnes qui avaient croisé sa route. Les experts – nombreux – de son œuvre sont partis à la découverte de celles-ci. Plusieurs des anciennes connaissances de Fleming ont ainsi été identifiées. Tel Wilfred «  Biffy  » Dunderdale, l’un de ses amis du MI6, membre de la haute société, fortuné, décontracté, portant d’impeccables costumes sur mesure avec boutons de manchette, grand amateur de jolies femmes et de voitures véloces, qui se promenait en Rolls-Royce lorsqu’il était chef de poste du MI6 à Paris. Autres sources d’inspiration  : Patrick Dalzel-Job, un commando avec qui Fleming travailla à la 30 Assault Unit, le groupe action de la NAD ; Ralph Izzard, le chef du bureau du Daily Mail à Berlin, aventurier et futur journaliste de renom, recruté par Fleming pour la 30 Assault Unit et qui participa à la préparation de l’opération Ruthless (qui n’eut jamais lieu et qui consistait à voler la documentation de la machine Enigma de la Kriegsmarine) ; ou encore son propre frère, Peter, aventurier, grand reporter, écrivain et ancien du Military Intelligence Research, le renseignement militaire du SOE et des Chindits, les groupes de pénétration profonde du colonel Orde Wingate en Birmanie. Les experts s’intéressèrent aussi à Duško Popov, un Serbe de bonne famille, dandy, viril, roulant en voiture de sport, buveur de cognac, bluffeur et séducteur. Celui-ci avait joué les agents doubles au bénéfice du MI5, au détriment de l’Abwehr dans le cadre du Double Cross System (v. désinformation). Popov avait fortement impressionné Fleming lors d’une rencontre dans un casino d’Estoril (Portugal), au cours de laquelle il avait misé ses frais de mission, 30 000 dollars, sur une seule donne au baccara qu’il remporta au bluff. Cette scène se retrouva dans Casino Royale. On note également de nombreuses similitudes entre Bond et son créateur : le même goût pour les œufs brouillés, les jeux d’argent, les cigarettes, la boisson, les jolies femmes. Tous deux avaient également fréquenté les mêmes écoles, suivi le même parcours militaire, partageaient des traits physiques, comme la taille, les yeux ou la coupe de cheveux, et disposaient du même handicap au golf.

Les personnages récurrents de la saga Bond sont également issus des souvenirs de Fleming. Ainsi « M », le chef de MI6 – « C » dans la réalité (v. Cumming) –, a été inspiré par John Godfrey, le chef de Fleming durant la guerre, un homme au caractère quelque peu rugueux… Même certains patronymes proviennent de gens ayant croisés la route de Fleming : Scaramanga, le grand méchant de L’Homme au pistolet d’or, était le nom d’un camarade du collège d’Eton avec lequel il s’était battu ; Goldfinger, autre méchant du livre éponyme, vient d’Ernő Goldfinger, un architecte anglais dont Fleming détestait les réalisations.

Finalement, il n’y a guère que pour le nom de son héros que Fleming ne fit pas appel à ses souvenirs. Passionné par l’observation des oiseaux, il avait sous les yeux un guide, Birds of the West Indies, écrit par un ornithologiste américain spécialiste des oiseaux des Caraïbes, dont le nom était James Bond  ! Et Bond était précisément, selon ses propres paroles, le nom qu’il cherchait. Le patronyme anglo-saxon le plus terne qu’il n’avait jamais entendu, précisa-t-il, « bref, pas romantique et masculin » !

Il est indéniable que Fleming ait été inspiré par son passage à la NAD, et singulièrement à la 30 Assault Unit, pour élaborer ses histoires et construire ses personnages. Il avait pu y élaborer des scenarii imaginatifs, notamment dans le domaine de la désinformation (v), comme avec le Trout Memo (« le mémo de la truite ») qui décrivait 51 façons de berner l’ennemi en temps de guerre. Ses références vont parfois loin, puisque, de Casino Royale à Rien que pour vos yeux (nouvelle traduite à l’époque en français par Top Secret et tirée du recueil Bons baisers de Paris paru en 1960), Bond combat le SMERSH (v. ou SMERCH), dont le nom est celui d’un service soviétique ayant réellement existé ! On était alors en pleine guerre froide  ; d’ailleurs les ventes, si besoin en était, s’envolèrent lorsqu’en 1961 un article de Life révéla que Bons baisers de Russie, paru en 1957, était un des livres de chevet du président John F. Kennedy. Cependant, à partir de 1961 et Opération Tonnerre, Bond lutta contre le SPECTRE, une organisation criminelle qui, avec son chef, Blofeld, voulait dominer le monde. Les temps changeaient, c’était finalement politiquement plus correct, et dans les films c’est bien le SPECTRE et non plus le SMERSH qui apparaissait. Les films influencèrent l’écriture de Fleming, surtout le premier, James Bond 007 contre Dr No, sorti en 1962. Impressionné par le jeu de Sean Connery, il donna au Bond d’On ne vit que deux fois, le livre qu’il écrivit après avoir vu le film, un sens de l’humour qu’il n’avait pas auparavant.

Le 7e art, d’ailleurs, amplifia un peu plus le décalage entre les aventures de James et la réalité. Car, c’est un fait, l’espion de Sa Majesté est à peu près aussi éloigné du réel que peut l’être un vrai garçon vacher de sa représentation idéalisée sur les écrans d’Hollywood sous les traits d’un cow-boy tirant plus vite que son ombre. Et pourtant, selon un sondage « Odoxa » paru en novembre 2015, « à peine » 59 % des sondés trouvaient 007 « très peu réaliste ». À quoi est dû ce décalage ? Tout l’art de Fleming a été de construire un personnage, et même des situations, avec des éléments du réel qui sont justes pris séparément mais qui se révèlent extrêmement éloignés de la réalité lorsqu’ils sont assemblés. C’est une technique souvent reprise pour présenter comme crédibles des histoires totalement imaginaires. L’autre aspect intéressant de James Bond est l’image qu’il donne des services de Sa Très Gracieuse Majesté. Il a sans doute été pour le MI6 le vecteur de reconnaissance mondiale le plus efficace. Mieux que le Bibendum de Michelin !

Les premiers James Bond ont été écrits après la Seconde Guerre mondiale, à une période où la Grande-Bretagne traversait un moment difficile, avec des restrictions et de l’austérité. L’Empire britannique perdait de sa superbe face aux États-Unis, qui apparaissaient comme le nouveau leader mondial. Cette perte de prestige et ces difficultés s’accompagnaient de la déflagration que fut pour le MI6 la révélation de la trahison de Burgess et Maclean en 1951, les deux premiers traîtres de Cambridge (v) découverts, avant celle de Philby (v) en 1963, sans oublier celle de Blake (v) en 1961 ! Les services de renseignement anglais perdaient leur crédibilité et suscitaient des critiques acerbes de la part de leurs collègues américains. Or, dans la fiction, on constate que c’est James Bond, officier du MI6, qui sauve le monde, alors que ses collègues et alliés de la CIA jouent la plupart du temps le rôle de comparses. Quand ce n’est pas carrément 007 qui règle lui-même un problème qui se pose directement aux Américains… Une façon sans doute de redonner un peu de grandeur et quelques couleurs à l’image flétrie d’une Angleterre abandonnant une à une ses possessions ainsi qu’un peu de prestige à son service de renseignement bigrement chahuté.

Les temps ont changé  : Bond ne joue plus les antidotes à la dépression et au spleen. Cependant, il représente toujours le combat du bien contre le mal. Désormais libéré de l’œuvre littéraire de Ian Fleming, il poursuit sa lutte contre les fléaux de l’époque : le terrorisme islamiste, les cyberattaques, les trafics de drogue, diamants ou armes, le tout dans des actions toujours plus spectaculaires mais aussi toujours aussi irréelles pour la plus grande gloire de son service  ! En fait, Bond cumule dans son personnage tous les fantasmes que l’on attache à « l’agent secret ». Dans le sondage déjà cité, 87  % des personnes interrogées le trouvaient « aventurier », 78 % « sexy », 74 % « charismatique » et « intelligent » et 63 % « mystérieux ». Des qualités que l’on peut retrouver finalement dans nombre d’officiers de renseignement, mais au cas par cas et rarement toutes réunies en un seul individu ! Ah, si  ! Il y a une caractéristique qu’ils doivent absolument posséder, en plus de l’« intelligence » pour la bonne réussite de leur mission… Une qualité que leur métier leur impose, une qualité essentielle : « mystérieux », qui va de pair avec « discret ». Ce que n’est guère James Bond !

Guerre froide

S’étendant de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la chute de l’Union soviétique, elle fut la période dorée des romans et des films d’espionnage, sur fond d’affrontements, bien réels ceux-là, entre les services de l’Ouest et de l’Est.

Il convient de noter ce que disait d’elle John le Carré (v), lors d’une conférence à Boston, le 3 mai 1993 : « Nous avions une certaine idée de la guerre froide  : celle d’une croisade. Je ne vois aujourd’hui qu’une faillite morale absolue qui empêche l’Occident de percevoir son propre rôle dans le futur. »

Si les écrivains et scénaristes en tout genre durent aller chercher leur inspiration dans d’autres domaines, comme celui du terrorisme, ou de la grande criminalité, la fin de la guerre froide ne changea pas grand-chose pour les services en charge du renseignement et ceux chargés de les contrer. Tout continua, dans les mêmes formes, avec des pratiques identiques. Seules changèrent quelques priorités et certaines alliances. L’espionnage est éternel.

Mistinguett

Quelle surprise de retrouver la Miss ici ! Pourtant, c’est par amour et pour faire libérer son amant Maurice Chevalier, alors prisonnier de guerre, que la môme aux «  belles gambettes  » proposa ses services au Grand Quartier général. Elle se montra convaincante et obtint l’autorisation de circuler en Europe.

Tout le monde y trouva son compte. Grâce à l’intervention auprès de Berlin du roi d’Espagne Alphonse  XIII, qu’elle était allée voir à Madrid, Maurice Chevalier fut libéré en 1916. De son côté, Mistinguett ramena des informations du roi d’Italie, Victor-Emmanuel III. Mieux : elle soutira à un ancien amant, le prince de Hohenlohe à qui elle avait rendu visite à Berne, une information de première importance. De quoi s’agissait-il ? D’un changement de stratégie des Allemands, qui, au lieu d’attaquer sur la Somme, avaient décidé de lancer une offensive en Champagne en 1918. Les Français eurent le temps de recouper l’information et de préparer la riposte pour une bataille qui s’avéra décisive en perspective de la victoire finale.

Extrait du livre de Michel Guérin, « Dictionnaire renseigné de l’espionnage, De Sun Tzu à James Bond », publié chez Mareuil éditions.

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