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Des reines de France à Valérie Trierweiler, comment les premières dames ont inventé leur fonction
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First Lady

Des reines de France à Valérie Trierweiler, comment les premières dames ont inventé leur fonction

De Marie-Antoinette à Carla Bruni-Sarkozy, l'histoire des premières dames de France est jalonnée d'anecdotes. Entre première dame "potiche" et interventionniste, quelle attitude adoptera la compagne de François Hollande, Valérie Trierweiler ?

Jacques Charles-Gaffiot

Jacques Charles-Gaffiot

Jacques Charles-Gaffiot est l'auteur de Trônes en majesté, l’Autorité et son symbole (Édition du Cerf), et commissaire de l'exposition Trésors du Saint-Sépulcre. Présents des cours royales européennes qui fut présentée au château de Versailles jusqu’au 14 juillet 2013.

 

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Au fil des siècles, le principe de dévolution du pouvoir royal observé par les Francs saliens depuis l’aube de l’histoire de la nation française a marqué durablement le statut octroyé à l’épouse des gouvernants de notre pays.

De tout temps, la succession de mâle en mâle par ordre de primogéniture confère aux conjointes des souverains une place qui, pour être secondaire, n’en est pas moins dépourvue de prestige et d’influences diverses, à commencer par la figure de la première d’entre elles, la vertueuse Clotilde.

Alors que la cathédrale de Reims sert de cadre au sacre des rois, une tradition presque aussi ancienne fixe celui des reines à Saint-Denis, voire parfois à la Sainte-Chapelle de Paris, dans l’enceinte même du palais royal.

Ainsi, la veille de l’assassinat de son époux Henri IV (13 mai 1610), Marie de Médicis est la dernière souveraine à recevoir l’onction de Saint-Denis.

La cérémonie se déroulait selon un rite imité de celui réservé au souverain. Moins ritualisée (les onctions se limitaient au nombre de deux) elle pouvait être organisée bien après l’accession au trône. Cette marque d’élévation était une conséquence logique du sacrement de mariage qui unissait la reine à son conjoint dont les capacités à exercer autorité et puissance rejaillissaient sur elle mais à un degré moins élevé, avant de lui conférer le statut de mère du prochain roi.

Sanctionnée ou non de la sorte, la position occupée par la souveraine lui offrait la faculté d’user du trône, symbole de l’autorité dont elle était investie ; de porter une couronne (plus petite que celle du roi) et même de tenir un sceptre (de taille réduite également), emblèmes de sa puissance.

En assurant la régence, certaines épouses royales tiendront légitimement le timon de l’Etat et verront glorifié leur gouvernement par l’intermédiaire de représentations allégoriques, dignement assises en majesté comme en offre un bel exemple le pinceau de Philippe de Champaigne pour célébrer la régence d’Anne d’Autriche.

L’arrivée de princesses Médicis au sein de la dynastie française coïncide tout naturellement avec le rôle de promoteur des Arts et de la culture dont les souveraines sont investies jusqu’à la fin de l’Ancien régime à l’exception de Marie-Thérèse et Marie Leszczynska, supplantées en cela par Louis XIV lui-même, puis, sous son successeur, par la marquise de Pompadour et enfin, dans une moindre mesure, par la comtesse Du Barry.

D’une exigence souvent tyrannique, le peuple exige assurément beaucoup de ses « premières dames », tant dans le domaine de la morale que dans celui du respect du rôle subalterne dans lequel il leur faut toujours se cantonner.

Marie-Antoinette en fait la triste expérience : lorsque, pour réparer les mauvaises impressions qu’elle laisse dans le public, elle cherche le moyen d’améliorer sa propre image « médiatique » en utilisant le levier de ses maternités si attendues, elle commande, en 1784, à l’artiste suédois  Adolf-Ulrik Wertmüller un grand tableau la représentant avec ses deux premiers enfants dans une proximité maternelle fort peu fréquente à l’époque. Le peintre réalise alors son travail en plaçant ses personnages debout se promenant main dans la main sous les frondaisons du jardin anglais du Petit Trianon, domaine privé de la souveraine. Trop familière, la composition de la toile ne plait pas à la reine qui refuse le tableau… qui est abandonné au peintre avant de se retrouver aujourd’hui dans les collections du musée national de Stockholm !

Il convient alors de choisir un autre artiste sachant mieux répondre aux attentes de la commanditaire dont « l’image » s’est encore affaiblie avec l’affaire du collier.

Madame Vigée-Lebrun saura parfaitement tirer parti de la difficulté en réalisant son chef d’œuvre montrant cette fois la souveraine en compagnie de tous ses enfants, assise, le pied reposant sur un carreau de velours rouge (coussin) rappelant le troisième attribut constitutif de la majesté du trône, dans le cadre grandiose de sa chambre de parade à Versailles. Ainsi, l’image d’une mère à la fois affectueuse et majestueuse doit-elle contribuer à restaurer l’autorité galvaudée de la souveraine.

De nos jours, même en filigrane, de si lourds antécédents pèsent sur la vie quotidienne l’épouse des chefs d’Etat de la Ve République.

Madame De Gaulle mène à l’Elysée une vie discrète et mesurée. Toutefois, Tante Yvonne exerce une influence efficace auprès du général et préside parfois certaines cérémonies de prestige comme le baptême du paquebot France, en 1960.

Sachant parfaitement renouer avec les gestes et les initiatives de ses illustres devancières, elle n’apparaît que dans l’ombre de son mari (qu’elle suit dans son voyage à Baden-Baden). Bien qu’un peu chahutée par l’accordéoniste René Saget, compositeur du Tango de Tante Yvonne, l’épouse du Général entre parfaitement dans son rôle en assumant les multiples contraintes imposées à sa position de première dame.

La « Reine Claude », selon l’expression forgée par le Canard enchaîné, renoue davantage avec l’antique tradition faisant des souveraines des ministres de la culture avant l’heure.  Admiratrice de l’art contemporain, Madame Pompidou, en effet, applique les goûts qu’elle doit à son époux à une nouvelle décoration des appartements privés de l’Elysée où le couple présidentiel réside, et, réaménage les intérieurs du fort de Brégançon. Si elle se plait à s’affranchir du protocole dès que cela lui semble possible, elle sait aussi rester une ambassadrice de la haute couture française. En 1970, après avoir reçu un appel d’une famille dans le besoin, elle créée sa propre fondation pour apporter une aide matérielle aux personnes âgées et aux enfants handicapés, renouant ainsi avec le geste de Marie-Antoinette, membre fondateur de la Société philanthropique qui finance de nos jours encore de nombreux lits d’hôpitaux.  Toutes deux partagent encore un autre point commun en faisant l’objet de calomnies odieuses sur leur vie privée.

Disposant de son propre bureau au rez-de-chaussée de l’Elysée, Anne-Aymone Giscard d’Estaing reçoit pour sa part un statut protocolaire plus affirmé qui sans être officiel lui permet de s’occuper de questions sociales et d’apparaître, pour la première et unique fois à l’écran, le 31 décembre 1975, pour présenter ses vœux aux Français, assise dans un fauteuil de salon aux côtés de son époux.

Plus tard, Danielle Mitterrand franchit une frontière jusque là toujours respectée par les premières dames en s’occupant de politique intérieure et en apparaissant sur la scène internationale. Emancipée par son passé de résistante, elle affiche des vues tiers-mondistes très marquées et n’hésite pas à critiquer publiquement la politique conduite par le premier ministre nommé par son époux, Jacques Chirac. Un tel écart n’aurait jamais été accepté jusqu’alors. Si la classe politique s’indigne de voir, par exemple, la première dame embrasser Fidel Castro, la presse, majoritairement proche de ses choix idéologiques, ne forge aucune campagne de protestation. En renonçant à revêtir la panoplie consacrée de dame de charité, Danielle Mitterrand s’investit dans l’humanitaire, non sans quelques succès. La situation familiale secrète du président explique sans doute aussi les raisons de la jouissance d’un espace de liberté aussi étendu, consenti à l’ « officielle » première dame.

Bernadette Chirac endosse parfaitement l’image tutélaire de la mère de la nation. En multipliant ses responsabilités associatives et caritatives, elle dissimule parfaitement aux yeux du grand nombre le caractère autoritaire, parfois hautain, que ses collaborateurs lui reconnaissent lorsqu’ils osent en parler. Elle montre, en fait, une très grande adresse. Personnage politique depuis 1971, toujours reconduite dans ses fonctions, elle ne cesse de rappeler, en bon supporter,  les qualités et le rôle éminent joué par son mari dans chacune de ses interventions pour mieux dissimuler sa propre ingérence dans les affaires domestiques comme dans les plus grandes. Dans le cadre de ses mandats locaux, elle intervient directement auprès des ministres en charge. A Paris, à l’hôtel de ville, une petite cohorte de fonctionnaires à sa dévotion lui permet d’exercer un véritable pouvoir craint de tout le personnel municipal. Devenue première dame, elle se montre le maître absolu des services d’intendance du palais de l’Elysée et sait asseoir fortement son emprise sur bien des commandes du « château ».

Succédant à la météorite Cécilia Sarkozy, Carla Bruni hésite longtemps à revêtir l’une des diverses tenues, si diversifiées en cinquante ans de Ve République, proposées à la première dame de France.

L’alphabétisation pourrait être une cause d’autant plus intéressante à endosser que le sujet n’a pas encore été dévolu. Toutefois, aussi noble puisse apparaître la promotion de l’apprentissage du français dans les quartiers difficiles avec le concours plus ou moins affiché d’un ministère de l’Education nationale sans cesse confronté à l’effondrement des divers systèmes pédagogiques prônés tour à tour depuis des lustres, notre première dame a risqué de surpasser par un autre moyen les indices de satisfaction de toutes ses devancières (comme sans doute la plupart de celles qui lui suivront) sur un terrain resté encore entièrement vierge dans l’histoire contemporaine de notre république. Cette conduite novatrice, demandant finalement moins de persévérance qu’un engagement social observé au quotidien, aurait pu permettre d’engranger rapidement des fruits abondants sans une trop grande irruption, toujours risquée, sur la scène publique.

En effet, l’annonce de la maternité de Carla Bruni a alimenté le buzz médiatique au point d’alarmer une fraction de la classe politique et d’être dénoncée comme un odieux stratagème pré électoral dans les milieux anti-sarkozystes.

Au début de l’été 2011, l’arrivée d’un bébé à l’Elysée, comme autrefois à Versailles ou aux Tuileries, risquait pour certains de générer une complicité attendrie avec les plus humbles chaumières du pays ou de galvaniser une frange importante de la population trouvant dans l’image du couple présidentiel une référence rassurante et concrète conforme à celle de la cellule familiale traditionnelle si mise à mal et si peu symbolisée par le couple DSK pou lequel les Français témoignaient quelques préférences.

En affirmant avant-hier, dans un entretien donné au Times, qu’elle « ne serait pas une potiche », Valérie Trierweiler secoue sans ménagement cette belle construction séculaire quelque peu chancelante.

La compagne de François Hollande entend non seulement exercer son métier de journaliste pour subvenir à son existence et à celle de ses enfants mais elle n’a visiblement pas l’intention de céder du terrain aux côtés du nouveau président comme elle vient de le démontrer en chassant Julien Dray qui s’était invité au pot de fin de campagne offert au QG de l’avenue de Ségur comme le rappelle Le Parisien d’hier. Elle définit au contraire le champ des compétences qu’elle revendique et qui sera bien trop à l’étroit dans le petit bureau affecté jusqu’alors à ses devancières au palais de l’Elysée. N’a-t-elle pas déjà fait part de son intention de revenir à Mayotte « soit comme journaliste », « soit comme première dame » alors qu’elle accompagnait le candidat socialiste dans l’un de ses déplacements durant la campagne présidentielle ?

Dans les semaines à venir, gageons que son domaine d’intervention s’amplifie davantage sans que l’on sache précisément qui de « la première dame » ou de la journaliste sera aux commandes. Une clarification pourrait sans doute satisfaire les esprits cartésiens, mais pareille distinction serait bien superfétatoire tant, dans les deux cas, Valérie Trierweiler agira selon ses convictions politiques.

En désirant exercer une telle influence, la compagne de François Hollande ne déroge pas seulement peu ou prou aux anciens usages s’imposant aux épouses du chef de l’Etat.

En effet, en l’absence d’un lien matrimonial unissant le nouveau chef de l’Etat à sa compagne, fait unique dans notre histoire si l’on ne tient pas compte du président Gaston Doumergue qui finit par se marier avec sa maîtresse, Valérie Trierweiler est elle une première dame à part entière ?

Elle ne pourra être reçue officiellement au Vatican ou chez la reine d’Angleterre. Peu importe, on ne s’y rend pas tous les jours ! Quelle sera sa place dans les dîners protocolaires en France ou à l’étranger ?

La diplomatie étant l’art des compromis, tout sera possible… au prix d’efforts d’imagination surhumains pour dresser les pans de table.

Confiant encore au Times qu’elle aimerait s’inspirer de Danielle Mitterrand et d’Hillary Clinton, Valerie Trierweiler cherchera à redéfinir une fonction dans laquelle elle ne croit pas un instant mais qui lui octroie un avantage dont elle pressent qu’il lui permettra d’être poussée bien au-delà de ce que sa carrière de journaliste, aussi brillante puisse-t-elle être, ne pourra jamais lui apporter : un zest de pouvoir avec un brin de supériorité…

Julien Dray ne vient-il pas d’en faire la cuisante expérience ?

 

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