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Inondations dans les Alpes-Maritimes.
©Reuters

"J'accuse ...!"

Derrière les inondations meurtrières dans les Alpes-Maritimes, une responsabilité cachée des pouvoirs publics ?

20 personnes au moins sont mortes dans des inondations consécutives aux très violents orages qui se sont abattus samedi soir 3 octobre sur les Alpes-Maritimes. Certains habitants dénoncent un manque de réactivité des pouvoirs publics.

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas est professeur d'urbanisme à l'Université de Montréal, spécialiste des zones exposées aux risques naturels, présente à la Nouvelle Orléans lors du passage de l'ouragan Katrina.

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Atlantico : Vous travaillez sur l’adaptation des règles d’urbanisme aux risques naturels. Le lourd bilan humain et financier dû aux énormes précipitations tombées sur les Alpes-Maritimes peut-il être imputable pour partie à l’urbanisme de la côte d’Azur ?

Isabelle Thomas : La côte d’Azur est au même titre que le Sud des États-Unis une région très attirante du point de vue des aménités que ce soit le soleil, la plage, les paysages. Pourtant aujourd’hui, on parle de déluge, de catastrophe, du lourd bilan humain et financier, c’est l’ensemble du pays qui se réveille meurtri par un cauchemar bien réel. Une tragédie qui semble vouloir se répéter depuis les inondations de 1992 à Vaison-La-Romaine.

Ce drame a non seulement révélé le manque de préparation et d’information de certains citoyens vis-à-vis de l’aléa, mais aussi l’urbanisation excessive de cette région. C’est une zone qui connait une pression foncière très forte et une déstructuration majeure de ses écosystèmes tant dans l’arrière-pays que près du littoral. Sur de nombreux territoires, le couvert végétal ne peut plus jouer son rôle d’éponge, de frein au ruissellement puisqu’il est fragmenté, bétonné, transformé. L’eau qui ne s’infiltre plus ruisselle, s’accumule, se transforme en arme destructrice. Pour orienter l’action publique, il convient de répondre à l’enjeu complexe d’une urbanisation accélérée dans des zones parfois à risques ou qui le sont devenues à cause de pratiques d’aménagement non durables.

L’adaptation des règles d’urbanisme aux risques naturels contient différentes facettes complémentaires. La protection de l’environnement est une facette majeure du problème. La prise en compte de l’ensemble de l’écosystèmeconstitue une carte incontournable pour pouvoir construire des villes adaptées. Vivre en intégrant la nature, concevoir des quartiers en comprenant le risque, ces réflexions doivent permettre de reconstruire de habitations adaptées. Au lendemain de ce lourd bilan humain, il est essentiel de prendre des décisions éclairées qui permettront de reconstruire en assurant la sécurité des citoyens.

Beaucoup de villes ont créé leur propre vulnérabilité en construisant dans les zones à risque. Pourtant, très souvent, l’urbanisation vernaculaire était adaptée aux enjeux. La Nouvelle-Orléans en est un bon exemple. Les premiers habitants se sont installés sur les zones les moins dangereuses, à savoir sur les anciens méandres du Mississipi. Les maisons étaient surélevées pour être protégées de l’eau. Ces quartiers n’ont pas été inondés après l’ouragan Katrina. Ce sont surtout les maisons localisées dans la zone inondable et construites à même le sol qui ont été ravagées, des habitations maladaptées aux risques. Il en est de même dans le Sud de la France. À Antibes, les eaux montent brusquement, les habitants se retrouvent coincés dans leur appartement localisés près des cours d’eau. Les pièges mortels de Mandelieu sont des garages souterrains, des parkings remplis d’une eau furieuse et dévastatrice. Les citoyens qui vont chercher leurs voitures dans ces conditions ont un manque de conscience majeur des risques qu’ils courent. À Biot, le rez-de-chaussée d’une maison de retraite est dévastée à cause des débrisbloqués par un pont qui occasionnent une montée rapide de l’eau. Les habitants les plus chanceux ont le temps de monter à l’étage. Le cas des campings est encore plus révélateur d’un urbanisme questionnable. Ici, des habitations fragiles mobil home, tentes sont emportées telles des fétus de paille.

Au-delà des murs, des ponts et des bâtiments, les populations peuvent être plus ou moins sensibles aux aléas. À titre d’exemple, rappelons que la Côte d’azur attire de nombreux retraités qui n’ont pas forcément été informés des dangers auxquels ils peuvent être confrontés. Ces populations sont très vulnérables à ce type d’évènement et il est opportun de revoir par exemple la localisation des maisons de retraites et de s’assurer qu’elles ne sont pas en situation de risque.

L’imperméabilisation des sols due à la construction des lotissements, de routes, de centres commerciaux  génère un ruissellement accentué qui peut créer des torrents emportant  tout sur leur passage. Une particularité des inondations dans le contexte méditerranéenest leur rapidité, le volume très important d’eau accumulée en très peu de temps et leur violence. Sans entrer dans un débat sans fin, quand on travaille sur l’adaptation concernant les risques dits naturels comme les inondations, on intègre le contexte des changements climatique et l’importance d’aménager le territoire en tenant compte des incertitudes en la matière. Le risque zéro n’existe pas, surtout dans des régions régulièrement touchées par ces aléas. Il est alors essentiel de prendre des décisions en matière d’urbanisme qui lient prévention, adaptation et information de la population. Adapter le territoire, c’est construire des collectivités territoriales résilientes à différentes échelles, l’échelle du bâtiment, du quartier, de la ville et de l’agglomération. Les bâtiments en premier lieu doivent intégrer les règles d’urbanisme strictes. Par exemple, les bâtiments comme les maisons de retraites qui ont des parkings ou des générateurs en sous-sols ne sont pas adaptées aux inondations. Dans les zones inondables, il est souvent imposé de construire des bâtiments avec un premier étage vide pour éviter les dégats. Un urbanisme qui prenne en compte les risques est possible, de nombreux outils réglementaires et savoir-faire sont disponibles, encore faut-il les mettre en place sur le territoire.

Les règles de construction sur la Côte d’Azur et sur le littoral méditerranéen en général vous paraissent-elles suffisamment prendre en compte les risques naturels ? La pression immobilière ne pousse-t-elle pas parfois les municipalités, les collectivités locales et les promoteurs à prendre plus de risques qu’ils ne le devraient ?

Tirer les leçons de la catastrophe qui vient d’avoir lieu sur la Côte d’Azur, ce sera envisager toutes les conséquences des dérèglements climatiques sur les aléas de cette zone, produire une connaissance actualisée de la vulnérabilité et construire un urbanisme adapté, respectant le milieu naturel.

Rappelons qu’un risque a deux caractéristiques majeures. D’une part, l’aléa, par exemple les inondations qui intègrent une incertitude intrinsèque de par leur ampleur, leur intensité, leur durée. D’autre par la vulnérabilité sociétale et territoriale des collectivités touchées, à savoir les populations, les infrastructures essentielles qui permettent à ce territoire de fonctionner. Pour générer des règles de construction adaptées, il est essentiel d’avoir des diagnostics précis et actualisées de ces vulnérabilités. Les municipalités doivent réaliser ces diagnostiques pour pouvoir concevoir un urbanisme résilient. L’État français a développé des outils très utiles et exemplaires en matière de prévention règlementaire. Ainsi, les plans de prévention des risques ou PPR se multiplient sur le territoire pour permettre aux collectivités d’avoir une connaissance précise de leurs enjeux. Cependant, une méthodologie opérationnelle et reconnue de la vulnérabilité aiderait les acteurs locaux à comprendre les faiblesses de leur territoire et donc à faire des choix de construction éclairés.

La pression foncière les incite à parfois urbaniser dans des zones à risques. Si l’urbanisme choisi était adapté aux contraintes et les vulnérabilités connues, les dégâts seraient moins catastrophiques. Il ne s’agit pas de stopper l’urbanisation mais plutôt d’éviter les zones les plus dangereuses et d’utiliser des savoirs faires et des outils qui permettent de protéger les populations. Au-delà de l’interdiction de construire, adapter le territoire au risque existant est incontournable et peut éventuellement permettre de faire cohabiter le risque et le développement urbain. De nombreux territoires du littoral méditerranéen ne sont pas adaptés au risque et un travail de connaissance des vulnérabilités et des adaptations nécessairess’avère indispensable pourla sécurité des citoyens. De même, une information et conscientisation des habitants vis-à-vis des enjeux de leur territoire et des comportements à avoir en cas de catastrophe leur éviteront de se retrouver coincés dans leur sous-sol alors que l’eau monte à grande vitesse. Les outils de planification, de prévention sont déterminants pour l’adaptation des villes surtout s’ils sont constitués avec un processus participatif et interactif qui engage à agir et à changer les modes de faire sur le terrain. Dans les régions françaises où les risques sont connus, il est donc nécessaire de construire et reconstruire en utilisant des règles de construction adaptées, choisies avec un processus de gouvernance intégrateur et d’inciter par un financement sur le long terme des adaptations résilientes.

Vous travaillez sur ces sujets à la fois en Amérique du Nord et en France, et vous résidiez vous-même à la Nouvelle-Orléans au moment du cyclone Katrina. De manière générale, les pouvoirs publics vous paraissent-ils suffisamment conscients de l’impact des risques naturels sur des zones fortement peuplées, encore plus dans le contexte du dérèglement climatique ?

"Après une catastrophe, une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour reconstruire de manière résiliente et durable. Cependant, les choix opérés peuvent aussi conduire à une mauvaise adaptation, comme on a pu le constater à la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Betsy."[i] Les risques posent plusieurs enjeux majeurs. La connaissance de l’aléa dans un contexte d’incertitude face au dérèglement climatique constitue une première difficulté puisqu’il s’agit de prendre des décisions sur le long terme face à un enjeu dont on ne connait pas totalement les futures caractéristiques. Parmi les manières de remédier à cette complication, la présentation de scénarios aux acteurs locaux permet non seulement de les conscientiser vis-à-vis des conséquences futures des aléas mais aussi de présenter des outils d’adaptation tangibles. Les choix et visions des pouvoirs publics pour gérer ces aléas ont une grande importance sur le long terme. Par exemple, dans le cas de la Nouvelle Orléans, après l’ouragan Betsy, les autorités ont choisi, en étant conscientes des dangers liés à l’aléa de protéger les populations en construisant plus de digues. Les habitants ont acheté des maisons baties à même le sol et parfois avec un seul étage, se sentant protégés par les ouvrages. L’accès aux assurances inondation les a rassurés vis-à-vis de possibles dégâts. De nombreux marécages ont été imperméabilisés, le bassin versant du lac Pontchartrain a été déstabilisé non seulement par cette urbanisation sur ses rives mais aussi par l’étalement urbain non maitrisé dans l’arrière-pays. Les bases de données sur l’aléa et la vulnérabilité n’étaient pas actualisées avant l’ouragan Katrina, permettant un urbanisme maladapté aux risques. L’ampleur des conséquences de l’ouragan Katrina sur La Nouvelle-Orléans a donc non seulement été généré parl’aléa, mais aussi par les décisions et choix de reconstructions décidées après l’ouragan Betsy. Aujourd’hui, toute une reflexion émerge autour du concept de ville résiliente et des modalités pour vivre avec l’eau[ii] plutôt que de l’évacuer.

En France, si l’aléa est de mieux en mieux connu, la vulnérabilité reste le parent pauvre des composantes du risque. Pour prendre des décisions avisées, les pouvoirs publics doivent connaitre les sensibilités sociétales et territoriales des territoires de même que les conséquences des mesures d’adaptation faites dans le passé. Une vision partagée et concertée entre les acteurs doit se baser sur une compréhension solide des enjeux et une prise de conscience éclairée des prises de décision et passage à l’action nécessaires. Ce leadership politique est incontournable pour assurer un futur serein des collectivités.

[i] Thomas I., Tallotte L., Scherrer F.,2014, Vulnérabilités et resilience urbaines, Dossier 28, Revue Urbanisme, n. 395, 00. 52-54.

[ii]Livingwithwater.com

 

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